Biffures Chroniques

Sur une brique rose, avec vue sur un arbre.

08.03.08

Au bout du lacet


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Le changement de lumière ne semblait pas annoncer une nuit de prédateur. La lune serait pleine et le petit bois vide de plumes et de cornes. Accrochés sur le flanc de la Dent Couronnée, du moins était-ce ce que l’on semblait en apercevoir depuis le haut de la vallée, le vieux Castaing rebroussait chemin pour ranger son troupeau. On pouvait de ce côté de la montagne rentrer en empruntant un lacet escamoté en quelques endroits par de petits éboulis, mais c’est le grand chemin des refuges qui avait la faveur des touristes.
Le silence habitait le site de plein droit dès ce point du jour, et parfois même avant quand personne, ni bête ni homme n’était passé depuis au moins une heure. Si la curiosité laissait le promeneur averti ou inconscient prolonger sa marche jusqu’après l’ancien fort Marie-Christine, alors il pouvait tomber sur le bois du Pénitent Gris et y pénétrer jusqu’à une clairière, devinée depuis le ciel par une canopée disparate. Les nuits sobrement éclairées laissaient moins de chance de retour, et les secouristes retrouvaient parfois au petit matin des gens transis et déconfits dans les fragrances d’un sommeil bref. C’est pourtant au fond de cette clairière qu’une solide corde neuve ceinturait un bout de terre, quelques arbres et un ruisseau, avec maintenu par un fil de fer un écriteau marqué terrain à « vendre ».
Sur la parcelle à deux pas d’un épicéa, quelques bouts de bois imitaient une maison.
La cabane était drôle, ou du moins prêtait à sourire, de guingois, trapue et mal isolée avec ses angles pointus et ses fenêtres sans vitres – juste de vieux coutils pour la pudeur –, mais c’était la maison des enfants, et le simple fait qu’ils l’avaient construite de leurs propres pognes, avec deux canifs, quelques clous et un marteau (en tout cas c’est ce qu’ils affirmaient dans le cadre des rares visites autorisées aux adultes ou aux moutards du village voisin), devait suffire à leur obtenir le respect et quelques meubles d’occasion pour améliorer le confort entre ces planches qui pour autant de l’extérieur et au premier abord laissaient présager une rapide déconfiture.



Photo Sido

 

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05.03.08

J'ai raté Régine Détambel chez Ferney

detembelEdit du jeudi à 22h28.

Je suis une quiche... Au temps pour moi, j'ai lu le programme du jeudi 7 février et non celui du jeudi 6 mars. J'ai donc raté ce rendez-vous. Désolée si j'en ai enduit tout plein d'erreur.


 

Extrait du Jardin Clos Gallimard 1994 :

"Alors j’ignorais que ma barbe s’épaissirait tellement qu’il faudrait la tailler avec des tessons. Que mon oreille entendrait les puces chuchoter dans les poils courts, qui repoussent, sur l’échine du chat. Alors je ne connaissais pas le pouvoir des bulbes de tulipes et des oignons de glaïeuls que je caressais désormais. J’enlève la boue qui les alourdit, je les allume contre mon ventre, comme un écolier une vraie pomme rouge, et je me les promène sur la peau jusqu’à ce que je les arrose. Les bulbes de dahlia ont la douceur d’un gland sec. Ceux des iris sont plus tendres, mais ils suintent. Patrick m’a enseigné ces gestes-là, au début, quand j’étais seul et qu’il n’avait pas de temps pour moi."

 

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04.03.08

Le dîner

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Abigaïl Darcy donna soigneusement deux tours de verrou pour fermer sa porte d’entrée. Il faisait froid dehors et sa molaire en haut à droite lui provoquait à nouveau des élancements sous la gencive rapidement enflée. Le prochain rendez-vous avec le Docteur Rivière était fixé à la veille des vacances de Pâques et elle n’osait pas appeler la secrétaire pour caler un entre-deux. Si jamais la douleur devenait insupportable, alors soit, elle n’hésiterait pas à se précipiter directement à son cabinet. Elle pouvait languir en silence et calmer la douleur avec du paracétamol en attendant.
Elle se dirigea vers la salle de bains pour se laver les mains. Son sac la gênait et une des manches de son trois-quarts prit l’eau pendant l’ablution. Se débarrasser des contacts de l’autre côté et se mettre en boule dans les bras de son intérieur devaient se faire maintenant, avant de démarrer autre chose, d’envisager quoi que ce soit. Elle revint jeter le sac sur le semainier de l’entrée pour commencer une danse belliqueuse avec le manteau.
Elle s’en débarrassa sur la méridienne du salon, s’avachit à son tour pour retirer ses babies d’un coup de pied sur chaque talon et se rua sur l’ordinateur pour consulter ses mises à jour de flux puis rapidement éplucher ses e-mails. La lumière dans la pièce sobrement décorée depuis peu et bien après un emménagement contrariant était insuffisante. Elle bascula l’interrupteur d’une lampe de bureau à l’abat-jour minuscule, et la pénombre se rétracta derrière les meubles bon marché – à part le buffet Napoléon III hérité de la tante Geneviève –, le téléviseur constamment éteint et un radiateur sur la tablette duquel se tenaient un miroir en fer forgé du Comptoir de la Famille et deux ou trois bougeoirs négligés, emplis de coulures de cire.
Le papier peint était griffé aux angles de chaque mur de cette maison de plain-pied fraîchement bâtie au bout de l’impasse aux magnolias, à hauteur d’étirement de chat, précisément une petite gouttière croisée mandarin bavarde comme une enfant aux mille questions et cent histoires.

Elle avait toujours détesté les maisons à étage. Si vous lui demandiez pourquoi, elle vous répondait d’abord qu’elle n’en savait rien, et puis des sons et des silences, des voix et des absences lui revenaient en tête. Par cette mémoire auditive elle retrouvait progressivement des fragments d’image, et les recollait petit à petit en avançant plus vite sur le bas que sur le haut, tant il est vrai que les souvenirs agréables reviennent plus vite. La maison de son enfance commençait à prendre forme, d’abord le perron et la porte d’entrée, puis l’intérieur après le vestibule.

Des moments plaisants évoluaient en flux pendulaires dans les couloirs du rez-de-chaussée et s’attardaient parfois dans les pièces. Une recette réussie ou un biscuit volé, des montées de gammes chromatiques dans la salle de musique, un film autorisé dans le salon un lundi soir, une graine de haricot germée dans un coton sur la fenêtre. En bas des souvenirs d’enfants joyeux sans être bruyants, en haut la partie de l’escalier emprunté à pas trainants où il fallait commencer à se taire.

Si vous la forciez à remonter les marches, elle gardait le même pas lourd pour ne pas arriver trop vite aux chambres. A la sienne où elle avait souvent été enfermée à jeun pour avoir contredit Dégelée Royale sa mère, à celle où elle vivait, avec cette épouvantable odeur de médicaments et de mort en attente, et ce grenier d’où sortaient les fantômes qui l’envahissaient chaque fois qu’elle dévissait l’ampoule de sa lampe de chevet.

Bien que sa mère ait été descendue au sous-sol pour un autre silence, elle n’avait jamais envisagé de récupérer celle de son enfance qui faisait place maintenant à un centre culturel.

Elle se releva pour prendre deux comprimés avec un peu d’eau du robinet et revint s’asseoir devant l’écran.

Un spam lui souhaitait une bonne fête en ce vendredi vingt-neuf décembre et lui rappelait que par l’origine hébraïque de son prénom elle était la joie de son père.

Un clic prolongé de souris le classa par glissement dans le filtre anti-spam.

Sa journée avait été fichue par la responsable des caisses qui l’avait remise à la huit. Un petit cadeau de remerciement pour son intervention de la semaine dernière. Abigaïl avait pris la défense de la petite Jessy suite à son refus de laisser fouiller son sac à la sortie du travail.

« Hé ! Vous n’avez pas le droit, c’est illégal ! Jessica, s’ils te soupçonnent de vol tu peux exiger que ce soit un policier qui le fasse. Mais s’il ne trouve rien dans ton sac, alors tu pourras porter plainte ! »

Madame Godin avait su apprécier à sa juste valeur… Donc caisse numéro huit… Ce soir, les premiers symptômes d’une rage de dents et peut-être un bon rhume à prévoir annonçaient une nuit de mauvais sommeil, alors que demain le vieux briscard descendrait dans son quartier St Cyprien pour un dîner après des années de silence. Abigaïl avait l’appétit capricieux et une gestion du temps approximative, elle envisagea donc la préparation d’un taboulé libanais. C’est lui qui lui avait appris à le faire quand elle pensait encore qu’il était son père.

Abigaïl avait des calculs de statisticienne. Par exemple, elle trouvait que la vie était à soixante-dix pour cent insupportable, à vingt pour cent neutre et à peine dix pour cent merveilleuse.

Les trente pour cent supportables la faisaient tenir, et elle aurait bien demandé à passer à quarante pour cent pour subir la soirée à venir sans trop d’angoisse si elle avait pu trouver un interlocuteur valable pour ce type de négociation.

Elle adorerait quitter son emploi à l’amiable ; d’un commun accord ; en bonne intelligence. On serait un lundi matin, forcément un lundi… Il ferait un temps de brodeuse, un temps irlandais : Pluvieux avec des éclaircies pour aller chercher l’échevette de soie manquante, le diagramme vu dans la newsletter des nouveautés, le garde-fils en buis pour le nouveau projet à démarrer. Un temps à regretter de ne pas être chez soi à entreprendre son bout de lin au bout du fil.

Il ne s’agirait pas d’une décision mais d’une envie. Non, pas une envie, un impérieux besoin, une quasi certitude que c’était aujourd’hui qu’il fallait poliment aller dire au revoir à la dame.

Il n’y aurait qu’une cliente dans la boutique, l’enquiquineuse de l’ouverture : celle qui trépignait à moins cinq comme une enfant parce qu’elle avait vu de la lumière et s’étonnait qu’on ne se dépêchât pas de lever le rideau de fer. On se dirait que c’était normal, que la cliente préférée de l’ouverture venait rarement le lundi mais plutôt le jeudi, avec les yeux gourmands qui trifouillaient déjà dans les fiches et les tissus, les mains collées à l’espoir d’être déjà là, prête à rentrer pour ressortir avec la provende dans le sac à ouvrage.

La collègue saurait. Forcément elle saurait… Des années à se museler, mais prompte à reconnaître l’odeur du cuir qu’Aby aurait commencé à ronger. Elle la suivrait du regard, il la pousserait dans le dos jusqu’au bureau de la patronne.

« Au revoir Madame, je ne vous aime plus et je voudrais vous quitter aujourd’hui. J’ai aimé le chemin parcouru dans votre royaume, mais les ruelles en sont étroites et le pavé résonne du bruit que fait le cheval fourbu venu me chercher, il est donc temps pour moi de partir. »

Madame pleurerait : un élément tel que Mademoiselle Darcy serait une perte immense pour son entreprise, mais elle comprendrait si bien… Elle lui rendrait sa liberté sans un reproche, avec un sanglot dans la voix pour lui souhaiter bonne chance et elle galoperait ventre à terre jusqu’à son logis retrouver le temps perdu, éperdue au milieu de ses lins brodés. Fiévreuse, elle tirerait l’aiguille encore et encore, elle sèmerait les heures sur des mètres de toile et ils seraient ses seuls dieux et maîtres…

Cartésienne au point de réfuter la théorie des cordes, Abigaïl s’était pourtant fait renvoyer du club fermé des zététiciens après avoir démontré que les travaux en statistique de Michel Gauquelin sur la pertinence de certains outils astrologiques étaient valables. Aujourd’hui elle voulait contester l’expérience de l’effet Forer, qui avait permis à l’un d’entre eux d’affirmer que les vendeuses se posaient en temps que victimes parce qu’elles se reconnaissaient subjectivement au cours d’un test dans un passage du Bonheur des dames de Zola. Encore six mois à tenir dans cette mercerie de la grande distribution qui l’essorait comme les autres et elle pourrait publier son mémoire. A cette nouvelle place, caisse numéro huit, elle allait souffrir : Devant les portes automatiques, c’était une des plus anciennes machines à enregistrer et la chaise sous le siège avait une vis cassée.

Pense à celles qui y sont jusqu’à la retraite !

Elle alluma la radio, sortit sur la loggia et contempla l’hôpital La Grave à côté du Pont Neuf. Elle entendit vaguement la voix du présentateur des informations :

« Flash info spécial élections :

Une dame en blanc,
Un nain brun,
Un croquant pyrénéen,
Un suidé armoricain,
Un Chouan,
Des bacchantes et une bouffarde,
Deux tours de manège... »
« A présent la météo… »
Joël Collado lui prédit un week-end ensoleillé, or ce matin, en allant marcher du côté de Pech David, elle avait vu les Pyrénées, signe de pluie pour le lendemain. Ajouté à cet indice, ses cheveux bouclaient en anglaises, la pression atmosphérique était donc en baisse : elle sortirait avec son parapluie…
En rentrant juste avant la saucée, elle étalerait du lin sur ses genoux et elle broderait au sec, à côté de la fenêtre frappée par le crachin.

Après le travail à la mercerie, il lui restait trois petites heures avant l’arrivée de son père. C’est en demandant une copie de son acte de naissance avec filiation  afin établir un passeport pour son premier voyage hors de l’Europe deux étés en arrière qu’elle avait lu qu’il ne l’était pas, non plus que par mariage. Sa mère, aux premières questions de l’enfance au départ de l’école, lui avait assuré préférer que sa fille portât l’unique matronyme par conviction anti patriarcale. Or, le bout de papier officiel relevé dans sa boîte aux lettres indiquait clairement qu’elle était née de père inconnu. Elle avait annulé ses vacances et pleuré devant le mari de sa mère qui avait refusé de la reconnaître « malgré tout. »

« Allô, c’est moi… Je peux venir dîner chez toi ce soir ? »

Le message sur son portable à la pause déjeuner lui avait claqué le beignet pour la deuxième fois. Comme un grand coup de soleil, mais traversant jusqu’aux entrailles.

La première fois qu’elle avait eu cette sensation, c’était la semaine dernière. Un petit vieux était entré dans le magasin et c’était le portrait craché de son père.

Il s’était approché pour lui dire qu’il brodait des tapis miniatures, avec une préférence pour le style marocain. Il ressemblait à Charles Vanel et parlait comme un des personnages qui ont dans la bouche les mots d’Audiard. Malgré sa gouaille, Abigaïl avait compris qu’il n’avait pas l’habitude d’avouer son « penchant » pour l’art de tirer l’aiguille. Fascinée par cet homme aux traits paternels, elle lui avait démontré néanmoins qu’il ne l’impressionnait pas avec son coming out, qu’il avait des prédécesseurs chargés de testostérone, marins crucifilistes, russes tricoteurs du XIXème, ou chirurgiens s’adonnant au point de Lunéville pour s’assouplir les doigts. Il était venu après plusieurs renoncements, ennuyé par un problème : il brodait du point de croix sur une chemise, et c’était plutôt grossier comme résultat se plaignit-t-il. La jeune femme lui conseilla l’utilisation d’un tire-fils et il trouva que c’était une bonne idée.   

Il ne connaissait personne dans le milieu de la broderie, il était autodidacte et brodait tout seul dans son coin. Fascinée de voir qu’il pratiquait la miniature à son âge et de façon quasi innée, elle lui dit qu’elle voudrait voir son travail. Il promit de repasser un peu plus tard lui montrer ses « essais ».

Quand Aby leva à nouveau les yeux, quatre heures avaient dû s’écouler, et le vieux, un peu crâne, puisait son assurance dans le creux du casque de mobylette au bout de son coude. Dans l’autre main, un sac chiffonné bourré de ce qu’il lui montrait au fur et à mesure. 

Une semaine après elle sut que c’était son père qu’elle allait revoir après l’appel sur son portable…

Abigaïl attrapa le boulgour et mesura cent vingt grammes. Elle versa un peu d’eau bouillante dessus et laissa gonfler plusieurs minutes. Dans le grand saladier, elle coupa un concombre et deux tomates en brunoise. La cuisine s’étirait en longueur, et dans ce couloir restreint elle déambulait parfois dans la posture du crabe. Le silence était un peu trop calme.

Après, il y avait le silence.

La marche à pieds nus dans la farine répandue, un peu après les crêpes. Le rituel du thé et le Japon au bord des lèvres. La musique de chambre qui ne réveille pas le mal de tête. La voix des enfants chuchotée, et oublier leur présence. Le binage d’une misère dissimulée sous les ors d’un statut envié. Les murmures de l’hiver dans le tricot d’un col roulé. Tout doit cesser, dormir et mourir sans bruit. Est-ce assez de l’entourer d’un ciel de nuit ?

Elle rinça ses mains dans l’évier, s’essora vaguement au torchon qui traînait sur la paillasse et tourna le potard du tuner avec le dos de la main pour ne pas le mouiller. Radio Classique : l’Ave Maria de Gounod. Cela semblait parfait… Au retour dans la cuisine, elle ouvrit une boîte de pois chiches à la suite des légumes. Flûte ! La cébette ! La jeune femme attrapa la botte dans le frigo, extirpa la plus grosse et la coupa en deux dans la longueur. Puis elle la passa sous l’eau et la hacha menu, la queue y compris. Elle versa les graines de boulgour dans la passoire, les refroidit sous un jet abondant, et de nouveau les transvasa dans leur contenant avec cette fois-ci le jus d’un citron entier.

Dans le saladier, elle avait dénoyauté une vingtaine d’olives noires. Elle voulait s’en servir pour placer les mycotoxines au départ, mais elle avait trouvé un autre poison indécelable plus radical, qu’elle avait préféré injecter dans les tomates. Ça l’avait presque fait sourire d’utiliser pour une fois une aiguille sans fil. Elle cisela abondamment et grossièrement de la menthe et du persil frais, ajouta beaucoup de cumin qu’elle prononçait encore « kamoun», et attrapa le récipient où reposaient les graines. Elle les étala dans le saladier, ajouta une bonne rasade d’huile d’olive, du sel de Guérande et à nouveau le jus d’un citron entier. Le tout mélangé et remisé au repos dans le réfrigérateur.

Il était arrivé à l’heure exacte, avec un bouquet de soucis orange que la jeune femme interpréta in petto comme un mauvais signe pour lui en le débarrassant.

Il l’avait rejointe dans la cuisine où elle arrangeait les fleurs dans un vase trop grand, afin de mieux se faire entendre. Elle n’avait pas compris ce qu’il lui avait dit depuis le salon.

Avant que sa mère ne s’isole à l’étage dans sa forêt de loups souvent fermée à clef, son père l’emmenait parfois regarder des expositions sur à peu près tous les sujets, paléographie, artisanat d’art ou cabinet de curiosités.

Elle avait donné suite à une visite dans une exposition d’ikebana avec quelques cours et avait gardé le goût des bouquets sophistiqués et minimalistes.

« …Oui… Bon… Et alors je disais donc, c’est pour ça que je suis venu te voir… Bref, enfin si tu es d’accord, je voudrais pouvoir t’adopter. » Bredouilla-t-il, hésitant. Il se dandinait, changeant régulièrement de jambe d’appui, ainsi qu’un enfant pris au dépourvu après avoir bu trop vite un grand verre d’eau glacée.

Aby rejeta ses cheveux en arrière, contracta les muscles de son ventre avant de lâcher un soupir embarrassé et s’écria :

« Tu ne veux pas plutôt manger chinois ? Je crois que mon taboulé est raté et il y a un restaurant place de l’Estrapade, le téléphone est dans l’entrée… Je te laisse les appeler, je finis de ranger la cuisine et je te rejoins… »

 

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02.03.08

Plateforme treize

Mi-janvier et le double-vitrage de la salle des pas perdus tient un monde de l’autre côté, au chaud : celui qui a le droit de regarder les étoiles de givre collées aux grandes baies en attendant un vol respectif à chaque histoire : un week-end en amoureux, un voyage d’affaires, une réunion de famille, des vacances à la sauvette… Claude Solenne n’aurait jamais laissé son grand fils sortir sans écharpe par ce froid, mais il n’était plus là pour prendre soin d’Adrien. Il s’abîmait les yeux en essayant d’apercevoir les fuselages, et avec le soleil d’hiver c’était assez délicat. Jambes espacées et pieds à plat sur le sol, il se penche sur un gobelet de thé brûlant entre ses paumes. Il attendait la navette dans la salle d’embarquement. Ce retour à Toulouse ne l’enchantait guère, mais l’agence pour l’emploi avait peu goûté la semaine de congés qu’il s’était accordée pour prendre le temps d’enterrer son père. L’assistante du directeur de l’agence de Labège à l’annonce du motif lui avait fait remarquer qu’il aurait au moins pu les prévenir avant, ce à quoi Adrien s’excusa sincèrement de n’avoir pu anticiper un tel impondérable. Il avait dû leur faxer un certificat de décès en catastrophe pour ne pas se faire rayer de la liste des demandeurs d’emploi et continuer à percevoir ses allocations de chômage. Son conseiller référent, magnanime, accepta de reporter son rendez-vous mensuel de suivi de projet personnalisé d’accès à l’emploi, mais à la condition de passer des tests d’aptitude à la Plateforme treize.
« Sinon je vous clique, Monsieur Solenne, j’en ai cliqué trente-huit cette semaine, avec vous ça fera trente-neuf. »

Il s’était excusé également quand le frère de son père – il n’arrivait pas à dire « mon oncle » – lui avait reproché le choix d’une couronne un peu trop colorée. Il avait présenté ses excuses à l’employée des Pompes Funèbres pour le temps passé à choisir le type de funérailles – avec ou sans mise en bière Mon Dieu je n’en sais rien je ne veux pas de cérémonie mais pouvoir lui dire au revoir est-ce possible–, et il demande pardon à l’hôtesse d’accueil une semaine plus tard en omettant d’exhiber promptement une pièce d’identité avec son billet électronique. Elle était dans la poche arrière du sac de voyage, c’est la tête plongée dans la sacoche en bandoulière qu’il s’en aperçut.

Il déteste prendre l’avion, mais il s’entend dire merci avec un sourire dans la voix quand le steward lui souhaite un agréable voyage en venant le chercher pour les conduire lui et les passagers à la navette du vol Rennes-Toulouse.
Le jeune garçon assis côté hublot lui propose aussitôt sa place. Le chagrin marque et inspire la compassion. Quand les attachés-cases et les baise-en-ville sont placés au-dessus des sièges et les passagers bouclés, le décollage est imminent.

Adrien n’aime pas les déplacements. L’anticipation d’une interruption entre deux pulsations de sa vie est généralement source d’angoisse. Suspendu entre la veille conforme et répétitive d’actes minuscules et quotidiens et le retour du lendemain, il était pourtant obligé d’admettre qu’il était agréable de sortir de ce vieux schéma et le sentiment qui montait rapidement au stade de la joie intense le culpabilisait pour le cas où il n’aurait plus voulu rentrer.

Son père adorait l’ivresse procurée par les départs. Quand il n’avait pas de prétexte pour voyager ou simplement partir, il évoquait n’importe quelle raison (souvent fallacieuse) pour déménager. Il changeait de ville ou simplement de rue, et ruinait sa famille dans les frais occasionnés par ses démarches. Personne n’avait jamais pu le raisonner, et quand il ne pu plus financièrement se procurer ce plaisir de la fuite, il fît une dernière fugue en avalant un tube de comprimés.

Adrien Solenne sort un livre de poche pour accompagner son trajet. Il a sommeil mais veut bien commencer de lire au moins deux ou trois lignes. C’est un titre de Jean-Paul Dubois, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi : Un homme après la disparition de son père part sur les traces de son souvenir en avion.

Le vent souffle sur la ville rose. Les chiffres volettent dans un ballet anarchique mais implacable : mille trois cent trente ; dix mille ; treize mille ; trois cent mille. Certains sont concrètement matérialisés, d’autres seulement envisagés…

Un groupe bien ancré au sol les manipule avec des ficelles cirées ou des cordes à nœuds. Reuters, AFP, Alcatel, Airbus, Chrysler, Symantec, Etat, ANPE : dans ces mouvements homogènes du poignet tous s’entendent pour la bonne marche du spectacle aérien.

Posé plus loin dans l’herbe, un petit transistor crachote des nouvelles ubuesques — le chômage est en baisse, dormez braves gens — Les aboiements d’une meute parviennent aux oreilles des cervolistes. Il faut se dépêcher pour profiter le plus longtemps possible de ces nombres, l’opinion publique arrive et commence à faire des soustractions… Les résultats sont étonnants et elle demande des comptes. S’ils ne sont pas sur les listes de l’ANPE, ou sont passés les licenciés ?

On frissonne et on soupçonne… Il fait quand même une journée idéale pour le tir aux pigeons d’argile… Adrien sort de sa torpeur et l’avion atterrit.

Les oiseaux en délicatesse avec le repos des gros dormeurs ont déjà chanté. Adrien renifle l’heure le nez dans l’oreiller. L’odeur de son sommeil le berne le temps d’une position fœtale, mais l’effluve de la journée domine très vite et lui fait faire la grimace. Il colle son oreiller sur sa tête pour fermer une cabane en coton tissé et plisse les yeux en face du réveil qui traîne sur la moquette. Il tourne la tête et se retrouve le nez contre la gueule de la chatte qui commence à ronronner et à se frotter contre ses cheveux. Il glisse les bras autour d’elle pour faire un berceau pas trop serré, que l’animal puisse partir. Elle miaule une protestation quand il commence à se lever.

Il fait déjà chaud malgré la saison froide. La porte-fenêtre est entrouverte dans la cuisine. La vaisselle d’hier est empilée dans le bac de gauche, il rajoute son bol et sa cuillère dans celui de droite. Encore plus de désordre… Bascule dans celui de gauche… Le bol de travers glisse sur le tas. On s’en fiche, il n’est pas cassé… Asperger rapidement avec une forte pression, fermer le robinet. Partir à la hâte et fermer la porte d’entrée en cognant bruyamment le porte-clefs chargé contre le bois. C’est sûr, la voisine va charger sa boîte aux lettres d’un joli billet d’humeur.

Le rendez-vous est à un quart d’heure en voiture mais il ne conduit pas. Il n’y a pas de ligne directe entre Ramonville et Labège, il va donc passer par Toulouse et supporter un détour d’une heure et demie en comptant l’attente. Bienvenue dans le monde merveilleux des demandeurs d’emploi.

Le bus arrive tout de suite, les places assises sont déjà prises. Il doit monter dans le numéro quatre-vingt dans trente minutes. Trente minutes pour descendre au Cours Dillon, s’il le rate le prochain n’arrive pas avant deux heures.

Saouzelong, St Agne, St Michel… Les quartiers se sont donné le mot, les rues défilent au ralenti et les bouchons klaxonnent. Adrien psalmodie leurs noms pour conjurer le souk mais cela ne suffit pas, le Parlement et la place des Carmes, arrêts prévus dans son itinéraire, s'échappent. Le bus est dévié par le Grand Rond. Huit heures vingt et l’autre part  à trente. S’il met dix minutes à gagner Esquirol, Adrien a peut-être une chance de l’avoir…

Vingt-neuf et l’engin tourne enfin rue de Metz, il s’étrangle et adresse un geste indélicat à la Halle aux Grains en lâchant la main courante.

"Hé ! Fais gaffe mec ! Tiens-toi à ta branche sinon je t’en colle une !"

La foule compacte ne goûte pas l’improvisation, la promiscuité est à peine supportable.

La rue est complètement bouchée à cause des déviations, des voitures pare-chocs contre pare-chocs sont immobilisées par le trafic dans le couloir des bus. Un boulevard klaxonne, et deux tractopelles à l’angle tintent aussi fort en reculant. Le marteau-piqueur est assourdissant car une jeune femme sur le troisième siège a ouvert une des fenêtres. Adrien a vu le geste et fixe son regard sur elle : un sous-pull à col roulé et une veste bleue un peu épaisse. Une autre assise en face de lui la regarde de travers et resserre son cache-cœur sur un top en coton bon marché. Il est vingt, l’autobus s’arrête à Esquirol. Adrien descend sur la marche avant l’ouverture des portes. Son regard descend de vingt centimètres et le trottoir est très près du pied qui force presque pour sauter.

« Oh ! Mais c’est le quatre-vingt arrive en face ! Pardon ! Pardon ! Oui, pardon ! Merci… Ouf, moins une ! »

A la réunion d’information de la plate-forme treize du pôle trois cela avait été clairement énoncé : il faudrait pour ce poste cesser toute communication elfique avec sa boule à thé, descendre de l’arbre aux souhaits et porter la mauvaise parole du Crédit aux clients. Sur une amplitude horaire de neuf heures à vingt-deux heures dans le cadre d’un contrat à durée déterminée de deux mois non renouvelable de trente-cinq heures, payé au Smic horaire, lui-même divisé par trente-cinq et multiplié par vingt-cinq égale trop de retours à la maison après vingt-et-une heures et un budget essence hors de portée.

Adrien pour ce poste aux tâches simples et répétitives avec une forte résistance au stress doit passer des tests ce matin. Le groupe aux visages froissés monte dans la salle du premier étage porte cent quinze où une maîtresse de cérémonie brune arrive avec un quart d’heure de retard. Elle regarde probablement une série télévisée sur les militaires avec un commandant qui rappelle à loisir que ce sont les faibles qui s’excusent. Son carré bouclé est impeccable, une couleur à la mode – chocolat, sa tenue repassée et ses chaussures cambrées excluent la dispense de danse classique dans l’enfance. Elle se présente dans le cadre de son poste et rappelle qu’arriver après l’heure n’est pas négociable, que la rigueur et la ponctualité sont les mamelles du…

Il veut être face à la fenêtre, devant une vigne en treille aux couleurs du temps qui le regarde avec bienveillance et bruisse de quelques feuilles pour soutenir sa présence en milieu hostile.

La salle est nue, malgré des tables beiges, des chaises métalliques et un combiné ampli tuner lecteur CD.

Les tables sont réunies. Dessus des polycopiés blancs comme l’administration d’une agence pour l’emploi, un feutre rouge et une calculatrice par candidat. Adrien sort ostensiblement un papier nuage pour prendre la fuite à la première occasion.

"Cela ne sera pas nécessaire, nous avons tout prévu !"

La voix de MC Brune râpe comme un dossier glissé péniblement dans une boîte à archives. La pointe de ses épaules basses et le sommet de sa nuque forment un triangle parfait, le fruit d’heures de glissade sous un lourd dictionnaire pendant la traversée d’un grand salon probablement.

Il faut mettre des points rouges sur des symboles avec un feutre. La consigne est précise : à un millimètre près le point n’est pas validé. Adrien parcourt rapidement en diagonale dix pages avec des colonnes. Dans chacune d’elles, des étoiles, des carrés, des ronds, des triangles, des rectangles et autres polygones. Certains symboles sont encadrés. Aucun point au feutre sur les symboles s’ils sont encagés dans des cases. En dehors, mettre un point sur chaque branche de l’étoile, un point sur trois côtés des carrés, un point sur les deux largeurs des rectangles, un seul point sur les autres symboles. C’est le fil rouge du test. Une voix sort du lecteur de CD pour donner les ordres au fur et à mesure avec un brouhaha de fond censé coller le plus possible à la réalité : le bruit d’une foule dans un centre commercial. Alternativement, il faut faire des soustractions sur une feuille, et cocher des mises en situation en choisissant pour chaque cas les réactions les pires et les meilleures à avoir sur une autre. Revenir sur le fil rouge entre les opérations et les choix pertinents de réaction par rapport à une situation.

Saisir un stylographe ou un bâtonnet graphite, le dresser cul en l’air et bouche mordant sur une pointe noire d’une poussée de l’index entre un pouce et un majeur, cela n’avait jamais fait son affaire.
Tracer des signes exigés réguliers et propres sur un blanc salissant et réglé de veines parallèles, margé d’une frontière amarante interdisant à sa gauche un possible terrain vague souillé d’une note en rouge de l’institutrice crispée sur un stylobille fonctionnaire, cela l’avait toujours contrarié.

Garroter des mots sérieux, les corseter entre des fils linéaires torturait sa main gauche endolorie. Le doré et le terne devaient serrer leurs hampes dans deux interlignes, le landau, l’hectolitre et la boucherie étaler les leurs dans un trois pièces, et les voyelles s’écraser au ras des pâquerettes d’une seule interligne alors que le « a » se forme en ouvrant fort la bouche.

Des pages d’écriture, des lignes interminables à copier, des doigts de gaucher frappés et attachés, des pulpes digitales crasseuses, une phalange majeure bosselée, une signature imitée et l’admiration d’écritures belles, deux fois :

Une professeure de collège à la calligraphie régulière. La mise soignée, la diction impeccable. Et pourtant la lettre « q ». Au tableau, sur des copies, des « que », des « qui », des « qualificatifs » de sa main où la boucle du « q » s’enroulait à l’envers pour permettre un glissé rapide sur la queue de la consonne. Adrien avait pris volontairement un nouveau cahier de lignes à copier pour aligner des « q » qu’il voulait indociles comme les siens. Ajouté à sa dysgraphie naturelle, il avait nagé en plein bonheur le temps d’une saison scolaire.

La sieste-flash en début de cours de mathématiques au lycée. Un enseignant rendait les copies d’une interrogation écrite une fois par semaine empilées sur un bras tel un lardon dans un lange. Le haut de la pile plongeait vers le bas en accordéon, et il reconnaissait d’un coup d’œil son écriture sur les feuillets idoines. Renseigné sur sa position fréquemment antépénultième, il évaluait ainsi le temps disponible avant l’appel de son nom et il écrasait discrètement, gagnant des mondes parallèles sans autorisation de sortie.

Plus tard, si tard qu’à la fin il était adulte, il tomba en amour pour les « t » d’une collègue de travail, à l’époque où il avait encore un emploi. Son écriture était minuscule mais ses « t » claquaient comme des coups de fouet par-dessus les mots, césures ou remparts c’était selon et il les lui fallait. Il ressortit le carnet de lignes mais ce fut la dernière lettre à l’énamourer. Juste après, le clavier l’avait bien tempéré et il n’avait conservé le stylo que pour satisfaire de crétines manies manducatoires.
Adrien s’applique. Isoler les symboles selon les points à leur dessiner en faisant abstraction des autres, comme une machine binaire qui ne connaît que deux solutions : une réponse vraie ou une réponse fausse est plutôt amusant au début. Une étoile à cinq branches a forcément cinq points d’angine, contractée sous la climatisation de cette pièce en vase clos. Les sketches sont téléphonés. Les propositions les pires lui font envie mais il donne ce qu’on lui demande. Il accélère la cadence avant de réaliser qu’il s’implique dans le respect de la consigne, c'est-à-dire le but véritable de l’exercice. Il pense au film I comme Icare et au test du psychologue Stanley Milgram sur la soumission à l'autorité.

Il ne ralentit pas. Le rythme le berce et lui fait fredonner une chanson d’Harry Bellafonte :

Day-o, day-ay-ay-o
Daylight come and he wan' go home
Day, he say day, he say day, he say day,
Daylight come and he wan' go home
Work all night on a drink a'rum
Stack banana till morning come…

Une fille à mille tresses, emmitouflée dans un tricot fait main de l’autre côté de la table lui sourit. Il a envie de lui montrer la treille aux couleurs du temps. Le reste du groupe plisse les lèvres et les yeux au-dessus d’un format A4 mais pas elle. Elle aurait même tendance à écarquiller les siens pour mimer l’exaspération.
Quelques-uns paniquent, posent des questions, craignent les pièges. MC Brune les materne. C’est la première charrette de la journée et deux autres sessions bénéficieront des mêmes soins, des mêmes renseignements, des mêmes remarques.

« Il n’y a pas de piège, d’ailleurs les prérequis au test ne nécessitent pas le niveau bac. »

Les têtes rassurées se penchent sur leur avenir d’esclaves dévoués. Heureusement que certains ne seront pas pris… Adrien ne sait pas comment sauver les autres.

Il commence à dessiner du lierre grimpant autour des symboles. De l’oxygène sur ces feuilles de papier pour respirer profondément. Il sourit et la jeune fille aussi. Il dessine un papillon bleu pour moucher sa bouche d’un point de couleur qui la libère des exercices impressionnistes au feutre rouge et griffonne un court poème qu’il n’ose pas lui envoyer :

J'ai graphité à larges traits un papier pour faire apparaître la gueule de l'ange mais la feuille assombrie par les ombres crayonnées est restée lettre morte.
J'ai voulu serrer la journée entre mes mains dans un bol enfumé et rester ainsi jusqu'au bord des cils d'un soleil plongeant dans l'ouest pour me sentir apaisé, le souffle en équilibre entre l'inspire et l'expire – Je me suis mis à saigner.
J'ai songé aux Tristes Filandières mais Atropos me fait reculer. Puis-je filer la laine si ma vie sous la lune à trois temps valse sur des nœuds défaits ?

MC Brune observe son manège. Elle l’a repéré depuis le début et noté soigneusement dans sa grille d’évaluation des comportements.

Quand il lui tend sa copie elle a un sourire narquois.
Le rendez-vous terminé il lui faut rapidement sortir – de l’air – vite,  dehors…

Adrien choisit de rentrer à pied. Cinq kilomètres à taper sous les péniches, c’est faisable. Labège porte bien son nom. Elle n’est pas rose comme Toulouse, mais passe-partout et ville dortoir, ville foutoir commercial, ville cinéma Duplex, commune kleenex qui se mouche et se jette sur le parking après la séance.

Où est Ramonville ?
Des pneus crissent alors qu’il cherche sur le plan à côté de l’arrêt de bus. Trois voitures derrière pilent brutalement mais le gars en sortant lève les bras, paumes à plat. Hors de question qu’il gare sa Peugeot.

« Hé ! Je descends en ville… Tu veux profiter de mon carosse ?
 
C’est bon merci, je vais à Ramonville.
 
Tu es cinglé, Man ! Ce n’est pas à côté !
 
Je sais, j’ai seulement besoin de me vider la tête, mais merci pour le service. »

La rocade, le pont de la rocade, un centre de formation après vingt minutes de marche.

Adrien ne sait plus où tourner, les panneaux sur la route sont faits pour les automobiles et il voudrait faire court. Le centre est dans un parc magnifique, les lilas sont déjà en fleurs et un chien se prend pour le maître du monde, couché sur les marches. Respirer mon Dieu fermer les yeux respirer ouvrir le ventre aérer les tripes les remettre refermer, aviser le paysagiste et lui demander le chemin.

"Ah non Monsieur, ce n’est pas par là, mais plutôt de ce côté… Vous traversez la rocade, passez le pont, et c’est de l’autre côté après… Mais c’est sacrément loin !

– Oui je sais, mais ça m’est égal. Merci, bonne journée !"
Aïe ! Il y a deux ponts… Ah ! Ramonville c'est au rond point à gauche… Flûte ! Il n’y a pas d'accès piéton. Il ne reste plus qu’à marcher sur le bord ténu de la rocade... Les voitures le rasent à toute vitesse et ça sent plutôt mauvais. Les odeurs délétères l’écœurent.

En arrivant au parc du Canal ses cuisses commencent à tirer, et il sent la sueur rafraîchir son torse. Les arbres lui font de l’ombre, le silence le détend. Il n’est plus très sûr de vouloir rentrer.

Deux heures après son retour chez lui il est appelé : il a réussi les tests. 

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01.03.08

Petits arrangements entre petits amis

kirikouQuand un nain se promène en Afrique du Sud dans un township et qu’il y rencontre deux gamins, il se dit que leur léger écart de taille n’est pas insurmontable, il en fait des égaux et les désigne sur-le-champ comme ses nouveaux amis*. Par contre, un tout petit de seize mois originaire du même continent représente une telle différence de grandeur qu’il subit l’indifférence de Sa Grandeur et se fait incarcérer en garde à vue avec sa maman sans papiers puis trimballer entre une gendarmerie, un commissariat, une cellule et un tribunal pendant plus de quinze jours.**

Je mesure un mètre soixante mais ne souhaite pas devenir son amie… 


*Source France2 journal de 20h du 28 février
** Source RESF
Merci à Sébastien Fontenelle pour sa vigilance.


Edit de 17h45 à l'attention de Christophe Fétat : je déteste moi aussi m'en prendre au physique, je l'utilise exceptionnellement ici pour faire un parallèle avec ses victimes "de petite taille" :o)

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28.02.08

L'écriture moche

 

484795556_705df3187cSaisir un stylographe ou un bâtonnet graphite, le dresser cul en l’air et bouche mordant sur une pointe noire d’une poussée de l’index entre un pouce et un majeur, cela n’a jamais fait mon affaire.
Tracer des signes exigés réguliers et propres sur un blanc salissant et réglé de veines parallèles, margé d’une frontière amarante interdisant à sa gauche un possible terrain vague souillé d’une note en rouge de l’institutrice crispée sur un stylobille fonctionnaire, cela m’a toujours contrariée.
Encager des mots sérieux, les corseter entre des fils linéaires torturait ma main gauche endolorie. Le doré et le terne devaient serrer leurs hampes dans deux interlignes, le landau, l’hectolitre et la boucherie étaler les leurs dans un trois pièces, et les voyelles s’écraser au ras des pâquerettes d’une seule interligne alors que le « a » se forme en ouvrant fort la bouche.

Des pages d’écriture, des lignes interminables à copier, des doigts gauchers frappés et attachés, des pulpes digitales crasseuses, une phalange majeure bosselée, une signature imitée et l’admiration d’écritures belles, deux fois :
Une professeure de collège à la calligraphie régulière. La mise soignée, la diction impeccable. Et pourtant la lettre « q ». Au tableau, sur des copies, des « que », des « qui », des « qualificatifs » de sa main où la boucle du « q » s’enroulait à l’envers pour permettre un glissé rapide sur la queue de la consonne. J’ai pris volontairement un nouveau cahier de lignes à copier pour aligner des « q » que je voulais indociles comme les siens. Ajouté à ma dysgraphie naturelle, je nageais en plein bonheur le temps d’une saison scolaire.
Les micro-siestes en début de cours de mathématiques au lycée. Un enseignant rendait les copies d’une interro une fois par semaine empilées sur un bras tel un lardon dans un lange. Le haut de la pile plongeait vers le bas en accordéon, et je reconnaissais d’un coup d’œil mon écriture sur une des copies. Renseignée sur sa position fréquemment antépénultième, j’évaluais ainsi le temps disponible avant l’appel de mon nom et j’écrasais discrètement, gagnant des mondes parallèles sans autorisation de sortie.

Plus tard, si tard qu’à la fin j’étais adulte, je suis tombée en amour pour les « t » d’une collègue de travail. Son écriture était minuscule mais ses « t » claquaient comme des coups de fouet par-dessus les mots, césures ou remparts c’était selon et il me les fallait. J’ai ressorti le carnet de lignes mais ce fut la dernière lettre à m’énamourer. Juste après, le clavier m’a tempérée et je n’ai conservé le stylo que pour satisfaire de crétines manies manducatoires.

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26.02.08

Septembre 2008

Entrée en matière d'un professeur des écoles face à ses élèves en cours de morale le jour de la rentrée 2008 :

"Je vais vous apprendre la politesse, moi, pauvres cons !"

 

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25.02.08

Entretien avec VH

Vous semblez vous tenir très informé de l’actualité politique française. Quel regard portez-vous sur notre nouveau président ?

VH* : Depuis des mois, il s’étale ; il a harangué, triomphé, présidé des banquets, donné des bals, dansé, régné, paradé et fait la roue… Il a réussi. Il en résulte que les apothéoses ne lui manquent pas. Des panégyristes, il en a plus que Trajan. Une chose me frappe pourtant, c’est que dans toutes les qualités qu’on lui reconnaît, dans tous les éloges qu’on lui adresse, il n’y a pas un mot qui sorte de ceci : habilité, sang-froid, audace, adresse, affaire admirablement préparée et conduite, instant bien choisi, secret bien gardé, mesures bien prises. Fausses clés bien faites. Tout est là… Il ne reste pas un moment tranquille ; il sent autour de lui avec effroi la solitude et les ténèbres ; ceux qui ont peur la nuit chantent, lui il remue. Il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant créer, il décrète.

Derrière cette folle ambition personnelle décelez-vous une vision politique de la France, telle qu’on est en droit de l’attendre d’un élu à la magistrature suprême ?


VH : Non, cet homme ne raisonne pas ; il a des besoins, il a des caprices, il faut qu’il les satisfasse. Ce sont des envies de dictateur. La toute-puissance serait fade si on ne l’assaisonnait de cette façon. Quand on mesure l’homme et qu’on le trouve si petit, et qu’ensuite on mesure le succès et qu’on le trouve si énorme, il est impossible que l’esprit n’éprouve quelque surprise. On se demande : comment a-t-il fait ? On décompose l’aventure et l’aventurier… On ne trouve au fond de l’homme et de son procédé que deux choses : la ruse et l’argent…Faites des affaires, gobergez-vous, prenez du ventre ; il n’est plus question d’être un grand peuple, d’être un puissant peuple, d’être une nation libre, d’être un foyer lumineux ; la France n’y voit plus clair. Voilà un succès.


Que penser de cette fascination pour les hommes d’affaires, ses proches ? Cette volonté de mener le pays comme on mène une grande entreprise ?


VH : Il a pour lui désormais l’argent, l’agio, la banque, la bourse, le comptoir, le coffre-fort et tous les hommes qui passent si facilement d’un bord à l’autre quand il n’y a à enjamber que la honte…Quelle misère que cette joie des intérêts et des cupidités… Ma foi, vivons, faisons des affaires, tripotons dans les actions de zinc ou de chemin de fer, gagnons de l’argent ; c’est ignoble, mais c’est excellent ; un scrupule en moins, un louis de plus ; vendons toute notre âme à ce taux ! On court, on se rue, on fait antichambre, on boit toute honte…une foule de dévouements intrépides assiègent l’Elysée et se groupent autour de l’homme… C’est un peu un brigand et beaucoup un coquin. On sent toujours en lui le pauvre prince d’industrie.


Et la liberté de la presse dans tout ça ?


VH (pouffant de rire): Et la liberté de la presse ! Qu’en dire ? N’est-il pas dérisoire seulement de prononcer ce mot ? Cette presse libre, honneur de l’esprit français, clarté de tous les points à la fois sur toutes les questions, éveil perpétuel de la nation, où est-elle ?


*Victor Hugo, dans son ouvrage « Napoléon le Petit », le pamphlet républicain contre Napoléon III, aimablement lu sur le blog de Ecriveuse.

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24.02.08

Les ambitieux des démocraties

« Je pense que les ambitieux des démocraties se préoccupent moins que tous les autres des intérêts et des jugements de l' avenir : le moment actuel les occupe seul et les absorbe. Ils achèvent rapidement beaucoup d' entreprises, plutôt qu' ils n' élèvent quelques monuments très durables ; ils aiment le succès bien plus que la gloire. Ce qu' ils demandent surtout des hommes, c' est l' obéissance. Ce qu' ils veulent avant tout, c’est l' empire. Leurs mœurs sont presque toujours restées moins hautes que leur condition ; ce qui fait qu'ils transportent très souvent dans une fortune extraordinaire des goûts très vulgaires, et qu' ils semblent ne s' être élevés au souverain pouvoir que pour se procurer plus aisément de petits et grossiers plaisirs. »

- Tocqueville, De la démocratie en Amérique… -

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23.02.08

Derrière chez nous y'a une bouquinerie

Photo Capucine D.
capucine_d_librairie
Je n’ai pas les moyens d’être bibliophile. Encore moins bibliomane. Mais Dieu, dans son infinie bonté – je m’entraîne, avec notre Humble Talonnette il va falloir ressortir de vieilles expressions –, m’a dotée d’une bibliophagie handicapée par un cruel manque de niveau de vie cossu qui aurait été en accord avec mes besoins fondamentaux. Revenons aux fondamentaux nous dit-on. Soit, je suis disciplinée et n’écoutant que les miens je suis entrée malgré tout dans une librairie. C’est un lieu sanctuarisé par le silence des non lecteurs qui se taisent avant de saisir un livre dans les rayons et le feuilleter. Ils répondent ainsi en écho à celui des lecteurs déjà plongés dans des formats A5 tapuscrits et odorants. L’assourdissant tourné des pages est un plaisir gigantesque qui ajoute une nécessaire mesure dans un verre de bonheur minuscule, le fameux bon tiers rémuesque à l’assent duquel l’on concède, émerveillé et ensuqué par des quatrièmes de couverture post-ités de la pogne du libraire, expérimentée comme celle d’un vieil amant :  directement  au plaisir ou  agaçant teasing de points de suspension...
J‘en suis sortie avec quelques boutures à tutorer dans mes étagères où certaines prendront racine puis fleur avant de pouvoir remettre la main dessus dans trois jours, une quinzaine ou deux ans. Pelot, Duras, Ernaux ou Détambel, lequel d’entre vous perdrais-je volontairement dans mes rayonnages pour le retrouver bien plus tard au bout de mon index traçant un trait en plan séquence au ras de tranches made in éditions françaises ?

Posté par Lois de Murphy à 16:02 - b - Humeurs - Commentaires [15] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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