Biffures Chroniques

Sur une brique rose, avec vue sur un arbre.

06.07.08

Uhe petite tour et puis s'en va

Des voitures rentrées de pays aux ventres durs flambent sur le parking, des voisins au quatrième s’éclairent à la bougie malgré deux incendies, le huitième suinte du sang d'un meurtre et le concierge communique par un œillet ouvert dans sa gorge.
Une pâte lève chez moi : il est temps de partir.

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05.07.08

Du côté de chez...

datura_1a"Le cirque s’était installé juste à la sortie d’Elisabethville,
il continuait ensuite vers l’Afrique du Sud.
Curieux exotisme à l’envers où l’on approchait les moeurs Européennes alors que nous étions au pays des bêtes en liberté.
“Monsieur Splendide” l’était, la trapéziste aussi!
Je mentirais sinon."

Luc et ses superbes livres-objets.



portrait"J'ai été bien causant, causant pour ainsi dire par plaisir de causer. Entièrement voué à la cause du verbe, j'en ai brodé l'essence au revers de toutes mes faillites. Écrire pour raconter qu'hier entre le coucher et ce matin le lever, j'ai dormi avec plus ou moins de bonheur, écrire le mimétisme du grain de sable dans le désert, l'homme couché sous un porche, la haine automatique qu'inspire l'ordre révisionniste, écrire adossé au parapet des falaises la chute sans cesse finissant par faire un bruit de fiente, écrire en toutes circonstances le rien protégé par l'écorce du sens. Appuyer les syllabes aux sons et les sons les pousser à bouleverser l'invariable du morne, écrire pour que le détail insignifiant d'une vie ne reste pas sans mémoire ni sans feu et qu'au moins le lieu de la page soit l'El Dorado, le pays retrouvé, l'Ithaque de l'éternel naufragé."
Humeur Noirte, le poète imprécateur


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Comment faire parler un éléphant ?
Changeons un instant de continent voulez-vous.
Le spécimen ici représenté a été capturé en 1914 et est mort en 1926.
Rien n'y a fait.  A l'époque, on était obligé de les transporter en train et à la marche. Cela prenait des mois.
Aujourd'hui, j'imagine que vous seriez obligé de lui payer un billet en classe affaire.
Embauchez trois lamas pour en prendre soin. Prenez quelques cours de cyrillique, révisez la topographie d'Oulan-Bator, c'est capital. Si votre éléphant ne parle toujours pas, restez zen. Vous êtes tombé sur une espèce rare, il écrira. Une motion en cyrillique : une synthèse quoi.

Mstislav qui joue du violoncelle comme un britanique

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04.07.08

Chantons, saoule Ami

B00004VYPFAu sortir d’une enfance massacrée, célibataire, noire et alcoolique, Ami Kodjo aurait pu devenir une grande voix du jazz, à l’instar de Dinah Washington ou Shirley Horn.
Hélas, elle était affligée d’une inculture crasse et de la voix de crécelle zézayante de Lina Lamont, l’actrice infecte du cinéma muet dans Chantons sous la pluie.
A vingt ans, elle choisit de passer un BTS action commercial où elle fut comme de bien entendu recalée à l’oral.
Hors d’elle et passablement éméchée, elle claqua la porte de la salle d’examen devant les candidats éberlués qui piétinaient dans le couloir et hurla la réplique de son actrice fétiche : « ze les hais, ces zhommes ! »

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03.07.08

Mélodie Delors

Jaenne_par_adrien_lecuruLes lettres de soutien de ses admirateurs se raréfiaient dans le porte-lettres sur le secrétaire du petit bureau, et la jeune Mélodie Delors, de l’illustre famille des Rocancourt-Delors sentait que la fin de son règne s’achevait. Voilà six mois que sa mère Iris était rentrée d’entre les morts, iconisée par ses soins durant de longues années d’absence de l’autre côté d’une guerre civile, et le malaise ressenti peu après le temps des retrouvailles allait grandissant. Iris lui devait tout, la gloire, l’amour des médias et même ce retour pour lequel elle s’était battue.
Alors pourquoi ce désintérêt soudain pour sa personne ? Il n’y en avait plus que pour l’autre, l’absente-présente, et on ne lui avait plus accordé de tribune pour s’exprimer depuis des semaines, elle qui s’était entrainée à communiquer excellemment avec sa voix douce et appliquée.
Elle savait qu’elle avait perdu sans comprendre encore quelle erreur de jugement elle avait commis.
Le point de bascule, la rupture fût assurément quand sa mère agacée lui demanda un matin de lui parler sur un autre ton et de rallonger le bas de ses jupes.

Illustration : Jeanne par Adrien Lecuru

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01.07.08

Sale temps pour une ronde lune

l_erudite_catherine_alexandre« Je suis pleine de vos œuvres », avait murmuré la femme de cet écrivain prolifique un soir tardif de septembre.
Fou de jalousie, il l’étouffa entre ses deux longues nattes tressées pour le coucher.
En effet, la malheureuse ne savait ni lire, ni écrire.



Illustration : L'érudite de Catherine Alexandre.

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30.06.08

Vos états d'âme, Eric

Portrait_Esope« Généreusement pourvu par les muses non seulement de la bosse de Scarron, mais aussi de celle de Lichtenberg ainsi que du pied bot de Byron, et amputé par le bon vouloir de ces muses munificentes d’une main comme Cervantès, et d’une autre encore comme Cendrars, il écrit hélas à la manière de l’élégant et svelte Marc Lévy : notre regard ne peut longtemps soutenir la hideur monstrueuse de sa prose. »
Eric Chevillard

(Chevillard je vous aime, épousez-moi : je serais une belle-mère parfaite pour Agathe.)

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29.06.08

Sam Grat

9a6c9ad1f669394c094534b95006034aUn morpion de ma connaissance est tellement vantard, qu’il prétend avoir posé pour Gustave Courbet parmi les poils dans le tableau L’origine du monde.
Attendu qu’une majorité de crédules affirment l’avoir reconnu sur la toile au musée d’Orsay où elle est exposée, je tente le coup et clame haut et fort qu’un modèle m'a doublée pendant les séances de pose, car il était hors de question que Gustave exhibe mes charmes au tout venant.

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25.06.08

La fatigue des lucioles

97544379_d04722c14cD'aucuns exercent leur puissance sur autrui avec une main basse et une main leste, un cylindre sur une tempe ; le diktat d’une majesté des mouches ; une taille trente-quatre ; un rideau crotté chez un micheton ; un cadeau de fesse-mathieu ; un retrait de quignon dans une bouche ; une trempe sur un refus d’obtempérer ; une course dans un sable africain ; une concussion sur les éconocroques d’un subclaquant ; une excision de berlingot ; un grain de sel sur une escarre ; une expulsion de bébé du ventre d’une sans-papiers ; un œilleton dans la chambre de Cosette ; le sexe des anges dans une bouche crédule, et mon cul sur la commode.

Illustration Prince Vlad

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24.06.08

Conte de fées de banlieue

Texte de Katherine Mansfield écrit en 1917 et tiré du recueil de nouvelles Quelque chose d’enfantin réédité chez Stock.

susan_homerMr. et Mrs. B… étaient assis à leur breakfast dans la douillette salle à manger rouge de leur « gentille bicoque à une demi-heure à peine du centre ».
Il y avait un bon feu dans la grille – la salle à manger faisait aussi living-room –, les deux fenêtres donnant sur le parterre du jardin étaient fermées, et l’air sentait agréablement les œufs au bacon, le pain grillé et le café. Maintenant que cette espèce de rationnement était réellement terminé, Mr. B… se faisait un devoir d’absorber un très confortable en-cas avant d’affronter les très réels périls du jour. Il se moquait bien de qui pouvait le savoir : il était un vrai Anglais sur la question de son breakfast, il fallait qu’il le prît ; il serait miné sans cela, et si vous lui disiez que les types du continent pouvaient tenir la demi-matinée de travail avec un petit pain et une tasse de café c’est que, tout simplement, vous ne saviez pas de quoi vous parliez.
Mr. B… était un homme solide, encore jeune, qui n’avait pas pu – comble de malchance – abandonner son travail et rejoindre l’armée ; il avait tenté pendant quatre années de trouver quelqu’un d’autre pour prendre sa place, mais sans succès. Il était assis au bout de la table à lire le Daily Mail. Mrs. B… était un petit corps grassouillet, encore jeune, plutôt comme un pigeon. Assise en face, elle se lissait les plumes derrière la cafetière et gardait un œil attentif sur le petit B…, qui était perché entre eux, enveloppé dans une serviette, et tapant le sommet d’un œuf à la coque.
Hélas ! Petit B… n’était pas du tout l’enfant que de tels parents étaient en droit d’espérer. Il n’était pas un « gros petit polisson », pas un « pâté en croute », pas un « mignon cochon à l’engrais ». Il était d’une taille en dessous de la normale, avec des jambes comme du macaroni, des pattes minuscules, des cheveux doux, doux qui donnaient l’impression du pelage d’une souris, et de grands yeux larges ouverts. Pour quelque étrange raison, rien dans la vie ne semblait à la mesure de Petit B… tout était trop grand, trop violent. Tout le renversait, faisait tomber le vent de ses faibles voiles, et le laissait bouche bée, effrayé. Mr. et Mrs. B… étaient complètement impuissants à empêcher cela ; ils ne pouvaient que le ramasser après que le mal était fait, et tenter de le remettre en chemin. Et Mrs. B… l’aimait comme seulement on aime les enfants chétifs, et quand Mr. B… pensait aussi quel petit chic type il était, pensait au « cran » du petit homme, il… eh bien, il… sacrebleu, il…
« Pourquoi n’y a-t-il pas deux sortes d’œufs ? dit Petit B… Pourquoi n’y a-t-il pas de petits œufs pour les enfants et de grands œufs pour les grands ?
 
Des lièvres d’Ecosse, dit Mr. B… De beaux lièvres d’Ecosse pour cinq shillings trois pence. Qu’est-ce que tu dirais d’en prendre un, ma vieille ?
 
Cela fera un changement agréable, n’est-ce pas ? dit Mrs. B… En civet. »
Et ils se regardèrent, et le lièvre d’Ecosse plana entre eux, dans sa riche sauce, avec de la farce et un pot blanc de confiture de groseilles l’accompagnant.
« Nous aurions pu le manger pendant le week-end, dit Mrs. B… Mais le boucher m’a promis un joli petit faux filet, et ce serait dommage… Oui, dommage, et cependant… Mon Dieu, comme c’était difficile de décider. Le lièvre aurait été un tel changement ; d’un autre côté, y a-t-il vraiment quelque chose de meilleur qu’un joli petit faux filet ?
 
Il y a aussi le potage qu’on fait avec le lièvre, dit Mr. B…, tambourinant des doigts sur la table. La meilleure soupe au monde !
 
Oh ! Oh ! s’écria Petit B… si subitement et si brusquement, qu’ils en furent très surpris. Regardez toute cette bande de moineaux posés sur notre pelouse – il agita sa cuiller. Regardez-les, regardez ! » Et pendant qu’il parlait, bien que les fenêtres fussent fermées, ils entendirent très fort un gazouillis et un piaulement aigres venant du jardin. « Continue ton breakfast comme un bon petit garçon, n’est-ce pas », dit sa mère. Et son père ajouta : « Occupe-toi de ton œuf, mon vieux, et fais attention à ce que tu fais.
 
Mais regardez-les, regardez-les tous qui sautillent, s’écria-t-il. Ils ne restent pas tranquilles une minute. Crois-tu qu’ils ont faim, père ?
 
Tchic-a-tchip-tchip-tchic ! crièrent les moineaux.
 
Mieux vaut remettre cela à la semaine prochaine peut-être, dit Mr. B…, et faire confiance à la chance pour qu’on en trouve encore alors.
 
Oui, peut-être serait-ce plus sage », dit Mrs. B…
Mr. B… cueillit une autre perle dans son journal.
« As-tu déjà acheté de ces dattes contrôlées ?
 
Je me suis débrouillée pour en obtenir un kilo hier, dit Mrs. B…
 
Eh bien, un pudding aux dattes est une bonne chose », dit Mr. B… Et ils se regardèrent, et entre eux plana un pudding rond. Bien cuit, recouvert d’une crème.
« Cela ferait un changement agréable, n’est-ce pas ? » dit Mrs. B…
Dehors, sur l’herbe grise gelée, les curieux moineaux avides sautillaient et voletaient. Ils ne restaient jamais tranquilles un instant. Ils criaient, agitaient leurs ailes maladroites. Petit B…, son œuf fini, descendit de sa chaise, prit son pain et sa confiture, et s’en alla manger à la fenêtre.
« Donnons-leur des miettes, il le faut, dit-il. Ouvre, ouvre la fenêtre, père, et jette-leur quelque chose. Père, s’il te plaît !
 
Oh ! pas de criaillement, enfant », dit Mrs. B…
Et le père ajouta : « On ne peut pas ouvrir les fenêtres, mon vieux. Ils te mangeraient la tête.
 
Mais ils ont faim », s’écria Petit B…, et les petites voix des moineaux résonnaient comme de petits couteaux qu’on aiguise.
« Tchic-a-tchip-tchip-tchic ! » criaient-ils.
Petit B… laissa tomber son pain et sa confiture dans le pot de fleurs chinois devant la fenêtre. Il se glissa derrière l’épais rideau pour voir mieux, et Mr. et Mrs. B… continuèrent à lire ce qu’on pouvait obtenir sans tickets maintenant (plus de cartes d’alimentation après le mois de mai), un déluge de fromages, un déluge. En l’air, des fromages entiers tournèrent entre Mr. et Mrs. B…, comme des corps célestes.
Soudain, comme Petit B… regardait les moineaux sur l’herbe grise gelée, ils grandirent, ils changèrent, toujours battant des ailes et pépiant. Ils se transformèrent en tout petits garçons, en veste marron, dansant la gigue dehors, montant et descendant derrière la fenêtre, et criant d’une voix aigüe : « Quelque chose à manger, quelque chose à manger ! » Petit B… se tint à deux mains au rideau. « Père, murmura-t-il, père ! Ce ne sont pas des moineaux. Ce sont de petits garçons. Ecoute, père ! » Mais Mr. et Mrs. B… ne voulaient pas entendre. Il essaya de nouveau. « Mère, murmura-t-il. Regarde les petits garçons. Ce ne sont pas des moineaux, mère ! » Mais personne ne fit attention à ses bêtises.
« Tout ce bruit sur la famine, s’écria Mr. B…, tout est de la frime, tout est de l’invention. »
La figure blafarde, les bras ballants dans leurs grandes vestes, les petits garçons dansaient : « Quelque chose à manger, quelque chose à manger. »
« Père, bégaya Petit B… Ecoute, père ! Mère, écoute, je t’en supplie !
 
Vraiment ! dit Mrs. B… Le bruit que font ces oiseaux ! Je n’ai jamais entendu pareille chose.
 
Va me chercher mes souliers, mon petit vieux, dit Mr. B…
 
Tchic-a-tchip-tchip-tchic !” dirent les moineaux.
Où donc est passé cet enfant ? « Viens finir ton bon cacao, mon trésor », dit Mrs. B…
 
Il n’est jamais sorti de la pièce », dit Mr. B… Mrs. B… se dirigea vers la fenêtre, et Mr. B… la suivit. Et ils regardèrent dehors. Là, sur l’herbe grise gelée, la figure blanche, blanche, les bras minces battant comme des ailes, devant tous les autres, le plus petit, le plus minuscule, se trouvait Petit B… Mr. et Mrs. B… entendirent sa voix par-dessus toutes les voix : « Quelque chose à manger, quelque chose à manger ! »
Tant bien que mal, ils ouvrirent la fenêtre. « Vous aurez à manger ! Tous tant que vous êtes. Entrez tout de suite. Mon vieux ! Mon petit ! »
Mais il était trop tard. Les petits garçons se changèrent de nouveau en moineaux, et au loin s’en allèrent – hors de vue, hors d’appel.

Via Envol de Papillons, Illustration de Suzan Homer

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23.06.08

Beauf qui peut

VoutchBruno Chambertin est exaspéré. Au retour de sa visite préférée dans la galerie marchande de Leclerc, où il peut s'acheter tous les sweet-shirts de la marque Serge Blanco, il a retrouvé sa voiture dans un piteux état. La superbe Nissan Qashqai intensive blue, acquise trois mois en arrière malgré un crédit foncier, un crédit conso et l’école d’esthétique de Beverly affiche une méchante estafilade gravée certainement au moyen d’une clé plate. Elle part de l’aile avant gauche et s’arrête au milieu de la portière arrière, à hauteur de nain, d’enfant ou de fauteuil roulant.
C’est la troisième fois que cela lui arrive, et il a vraiment le sentiment que la coupe est pleine. Car enfin quoi, il n’est pas resté plus de trente minutes sur cet emplacement réservé aux handicapés. Ce n’est tout de même pas de sa faute si ce sont toujours les mêmes qui bénéficient des meilleures places !

Illustration Voutch

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