Biffures Chroniques

Sur une brique rose, avec vue sur un arbre.

05.04.08

Jonavin le bateleur vénusien

pw1oavcqLa poésie me parle rarement. D’abord je n’ai pas le sens du rythme, ce qui m’a longtemps fait ignorer le jazz et collée au cours de solfège. La méthode Martenot y est sûrement pour quelque chose, avec ses lectures de rythme débiles tapées du majeur d’une main sur la paume de la seconde et ses « chut-la chut-la chut-la-la, but ! » psalmodiées sur le mode mantras entre deux « tri-o-let tri-o-let tri-o-let noaare, blaaancheu ! ». Si vous connaissez un batteur qui a réussi avec cette méthode je veux son téléphone il faut qu’il m’explique de vive voix.

Ensuite, les affèteries surannées et les grandiloquences romantiques m’emmerdent.
Dans le frais clair-obscur du soir charmant qui tombe
L’une pareille au cygne et l’autre à la colombe
Ô douceur !

« Mademoiselle de Murphy arrêtez de rigoler bêtement, respectez Hugo bon sang ! » « Désolée Madame, quand j’entends un alexandrin en général et celui-ci en particulier, j’oxymeurs ! »

Les passions névrotiques, les mélancolies, les langueurs, les colères, les menaces de suicide et autres fièvres du cœur m’évoquent des gamins capricieux, hystériques, héliocentrés et oisifs qui s’écoutent écrire. Ils me font presque le même effet qu’un sportif qui se regarde faire l’amour avec sa femme pour admirer ses muscles.

Quelques-uns font exception comme Réné Char par exemple, ou bien Jacques Prévert et quelques autres. Aussi quand je tombe sur le blog d’un poète qui me touche, c’est l’enchantement simple, pour paraphraser Christian Bobin, un autre poète qui me fait mentir.

C’est le cas de Jonavin, poète amateur, dont la prose poétique me parle, me ravit, me surprend par son imagination et les contradictions qu’il fait naître en moi car il est capable de mettre en situation des sentiments sans m’exaspérer, et garde l’humilité de ceux qui ont du talent en se remettant en question, en travaillant ses textes (pas comme certains) et en essayant toujours de progresser. Ses derniers textes se rapprochent davantage de la notule que de la poésie je trouve, mais toujours avec ces ciselures que j’aime lire chez lui.

Voici son blog (clic !)



Libellés : Jonavin ; bateleur ; vénusien ; des phares dans son blog

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03.04.08

Le pari perdu

Il n’y avait pas eu l’épaisseur câline du silence, l’enfouissement dans ses voiles taiseuses pour Anaïs Tanguy avant son départ au restaurant. Le ravissement banal du déplacement à pieds nus, de la tasse à thé posée sur un set de table moelleux, remplie d’un filet démarré depuis le bec verseur incliné à fleur de fond de tasse, sans rotation de cuiller, fenêtres fermées et rideaux clos avant la bousculade du service de onze heures avait été gâché pour ce matin. Voilà pourquoi sans doute elle avait accepté ce pari grotesque, cette bouffonnerie de potache intrusive dans son cloître artificiellement bâti par le tuner éteint. Elle ne se rappelait plus des termes, juste de l’échec et de l’enjeu. Elle avait à peine enfilé son peignoir après la douche que le rituel du calme avait été profané par la sonnerie et la voix de Georges qui bruitait dans le téléphone, qui s’excitait pour avoir sa réponse et lui hurler qu’il avait gagné, qu’elle n’avait plus qu’à s’exécuter, et plutôt fissa. Il avait raccroché avec une imitation du rire de Fantômas – Mais quelle rouelle de dinde ce garçon !
Georges était le seul. Où plutôt non, ils étaient trois mais c’était le seul dans la liste qui pouvait la déranger n’importe quand. A tout moment. Lui qui avait prêté la somme pour acheter le restaurant, lui qui continuait à lui donner des nouvelles de son mari depuis leur séparation, lui qui chantait faux comme une casserole et s’habillait comme un parvenu marseillais pour la faire rire, lui enfin qui avait pleuré à chaudes larmes dans ses bras à la mort de la Traviata.
Ils avaient convenu du mardi pour solder le pari, qui était un jour où le service du midi se déroulait sur un rythme tranquille, quelques couverts, trois plats du jour et une brigade relativement détendue en cuisine, elle pouvait donc les dispenser de sa présence. Elle prit sa voiture et partit pour le fast-food de Basso-Cambo, à l’ouest de Toulouse.

Comment pouvait-il prétendre être un ami proche et lui infliger un gage pareil ? Elle l’avait entendu confirmer publiquement son amitié au micro d’un journaliste pour la page gastronomie de la Dépêche du Midi le jour où son restaurant avait décroché une étoile au guide Michelin, au point de donner quelques détails d’ordre strictement privé sur elle – à quoi bon le nier suite à la publication de l’article elle eut plusieurs coups de fils, et certains mobiles d’appel concernaient d’hypothétiques demandes en mariage à des fins d’association entre talent culinaire et talent aurifère, et elle avait éprouvé un certain malaise. Georges était de bonne volonté mais parfois si impulsif que cela confinait parfois à la muflerie. Il n’avait même pas tiqué en la voyant obtempérer pour valider son échec et programmer le trajet du Mirail sur son GPS.

Non, décidément, il faudrait envisager de couper les ponts avec ce garçon, et ses deux amis restants devraient communiquer uniquement dans le langage des signes utilisé couramment par les sourds avant onze heures du matin désormais. C’est le seul moyen pour ne pas s’en défaire, l’autre, même proche, est tellement haïssable le matin.

Anaïs sortit à droite après le deuxième rond-point dans des distances de sécurité raisonnables avec un cabriolet bleu glacier immatriculé quatre-vingt-un : les toulousains avaient horreur des albigeois qui, d’après eux, conduisaient pareil qu’entre Gaillac et Rabastens, c'est-à-dire ronds comme des queues de pelle. Encore qu’ils étaient battus à plates coutures par les ariégeois. Tout plutôt que supporter de rouler derrière un zéro neuf. Adoptée par la région depuis une quinzaine d’années elle n’était pas sensible à cet ostracisme local mais perdit patience derrière l’engin qui refusait de dépasser le quatre-vingt sur la rocade. Elle avait eu le temps de participer six fois à ses obsèques. Elle n’avait pas l’habitude de venir dans ce quartier du Mirail. Ses trajets dans la ville se cantonnaient au restaurant qu’elle dirigeait depuis maintenant trois ans, aux boutiques de son quartier et aux rares réponses à des invitations de ses copines. Les autres parcelles sur le plan de Toulouse étaient des polygones sans intérêt.

Le parking du fast-food était relativement accessible, mal ombragé par des pins parasols fichés comme une poignée de bâtonnets ludiques, petits et inutiles, témoins d’une tentative échouée d’installer un espace vert, avec des emplacements régulièrement nettoyés des emballages jetés depuis les portières par des employés à casquette. C’était l’époque de la bordée des merles, mais il n’y avait pas eu d’averse de grêle encore. Les alentours hébergeaient un centre d’affaires, des magasins de produits discount et quelques clapiers à humains dont la verticalité toisait les responsables de cette défiguration sociale, abrités derrière un paravent de valses électorales.

Après un créneau fantaisiste loin de l’entrée principale, Anaïs retira les clefs de contact et baissa la vitre par à-coups brefs. D’une pression de la tête, elle imprima une position plus confortable et sortit une cigarette d’un étui en carton bouilli recouvert de lin brodé, qu’elle mit un long moment à fumer. C’était sa première depuis plusieurs jours et elle ne désespérait pas d’arriver bientôt à s’en passer. Il était improbable qu’une de ses connaissances la croise dans un fast-food, mais ce serait une telle humiliation si d’aventure elle tombait sur une huile locale, son coiffeur ou pourquoi pas Paul, encore qu’il ne fréquentait jamais ce genre d’endroit, mais ce n’était peut-être plus vrai désormais… Et si Georges était assez saligaud pour l’attendre, dissimulé avec un reflex à téléobjectif, prêt à publier sa photo – à moins d’un certain montant ? Lui et ses jeux à la noix, il serait bien capable d’un chantage aussi mesquin pour le plaisir de la voir perdre contenance jusqu’à la rédaction du chèque qu’il se ferait une joie de déchirer pour illustrer la bonté des Princes.
Ses rapports aux autres devenaient compliqués quand elle allait avoir besoin de travailler son relationnel. Au début elle élaborait tranquillement ses recettes en cuisine derrière les fourneaux ou sur sa table de salle à manger, mais son étoile l’obligeait déjà à sortir plus souvent pour saluer une clientèle de plus en plus snob et « espantée » par sa notoriété estampillée Guide Rouge. « Toujours le nez dans vos marmites !, difficile de vous rencontrer » lui reprochait parfois un chirurgien ou un ingénieur d’Airbus à l’accent allemand. « Difficile à gagner mais facile à prendre », avait-elle répondu à un Paul Tanguy incrédule en l’entrainant dans la cave à vin du restaurant un an avant le mariage qui la sortit du rôle de la patronne qui s’offrait un serveur en amuse-bouche.

Anaïs prit l’allée et suivit la foule des jeunes automates jusqu’à la porte de l’établissement. La dernière fois qu’elle avait senti son âge, la fille d’un ami à la fin d’un repas avait demandé c’est quoi un vinyle ?,  et elle s’était vue dans la peau de sa grand-tante qui répétait à l’envie et pour faire taire les langues de vipéreau qu’elle avait connu l’époque du troc de coquillages.

L’endroit était saturé d’adolescents et de jeunes adultes parfois accompagnés d’enfants. Elle envisagea une fuite discrète mais les termes du pari étaient stricts : elle devait prendre une commande « sur place » et manger attablée à l’intérieur pendant au moins une demi-heure. La salle était plus grande que ce qu’elle imaginait, avec des photos de sandwichs, de salades et de sodas en plan macro suspendus en l’air. Le comptoir était immense avec plusieurs caisses que tenaient des étudiants déguisés en équipiers sous-payés. Elle se dirigea vers une banquette vide. Son plateau mal attrapé à la fin de sa commande lui pesait sur les poignets. Elle le posa avec brusquerie au bord de la table. Ses joues étaient en feu, comment avait-t-elle pu demander des couverts ? La clientèle, ensauvagée par des frites prises à pleines mains et à pleine bouche, lui évoquait une ribambelle d’enfants conviés à un goûté où la nanny aurait tourné le dos le temps d’un retour en cuisine, pressés d’écraser et dévorer des brownies ou des madeleines entre deux gorgées d’orangeade avant le retour de la Loi au bonnet en percale blanche.

Le sandwich à deux étages enveloppé dans une serviette en papier partit en petites bouchées dans l’estomac sélectif de la restauratrice, éberluée au milieu de tout ces gens à l’aspiration de soda bruyante et aux conversations à gueules pleines. La dentiste de la rue Ozenne avait épluché si joliment son plateau de fruits de mer vendredi dernier à la table douze… Elle se régalait si fort que les retours enthousiastes du serveur en cuisine l’avaient fait quitter un appareil en cours de préparation pour regarder à loisir la cliente qui se plaisait à sa table. Tout à la pince et à la fine fourchette à deux dents, excepté quand elle avait sucé les pinces de crabe au début, posées sur la pile, en regardant son très jeune convive droit dans les yeux. Elle croyait se souvenir qu’il était resté imperturbable malgré un compte-rendu éloquent de la provocatrice le lendemain au téléphone, avec des remerciements pour les talents culinaires d’Anaïs et une histoire gaillarde de goût prononcé du jeune amateur d’araignées de mer pour un certain bonbon au parfum boisé.

Ce qu’elle mangeait était mou, très salé, gras et sans saveur véritable. Comme à son habitude elle laissa soigneusement une bouchée de côté. Elle ne finissait jamais un plat. Elle ne finissait d’ailleurs jamais rien. La vie avait une fin la sienne y compris, alors tant qu’elle ne finirait pas, rien, elle resterait en vie. Elle glissa une pincée de bicarbonate dans son gobelet décapsulé, avala d’un trait le digestif et se leva afin d’abréger la corvée. Flûte, il restait dix bonnes minutes pour atteindre la demi-heure, elle se rassit et tira un livre de son sac. C’était un essai philosophique qu’elle trouva plutôt assommant. Drôle de réaction d’ailleurs car elle avait choisi pour relecture ce texte étudié au lycée vers l’année mille neuf cent quatre-vingt-douze. Comme quoi, ce qui paraissait juste sur le moment, qui parlait, mémorisable, disons une sorte de vérité qui avait du sens au moment où on la lisait ou de la rencontre avec l’auteur, cette vérité pouvait l’être moins à d’autres instants.

Un homme blond et sans couleur, vide d’yeux délavés, sec comme le manche d’une faux sous une gueille blanc cassé à l’encolure serrée suscita son intérêt quand il vint s’asseoir près d’une colonne, avec une compagne aux larges boucles d’un roux acajou cuivré rouge qui touchaient le creux de ses reins, précédée d’un magnifique ventre de femme enceinte drapé d’un foulard kaki sur une robe chocolat smockée sous la poitrine – environ sept mois d’après le regard connaisseur d’Anaïs. Ils ne portaient pas d’alliance. Anaïs oui. Elle ne se résignait pas. Tant qu’elle la portait au doigt, elle était quelque part encore mariée avec Paul. Comment pouvait-elle venir manger dans un fast-food dans son état, au risque d’une salmonelle ou Dieu sait quoi ? Si elle-même avait la chance de pouvoir donner la vie, et tel n’était pas le cas, jamais elle ne mangerait de produits manufacturés, et pour sûr elle arrêterait le tabac, l’alcool et la consommation des fromages au lait cru. Elle interrompit sa morale et se mordit les lèvres. Elle n’aimait pas le paradoxe des gens prévoyants. Ils anticipaient sur un avenir qui les angoissait dans le même temps qu’ils pariaient donc avec optimisme qu’ils y seraient encore présents. Et qu’avait-elle fait pendant des années en avalant son contraceptif si ce n’est parier sur le risque d’un futur avec une progéniture quand le jour où elle se sentit prête un examen lui révéla que cela lui serait impossible ? L’avenir par la suite, ce fut elle et Paul sans enfants, et son corps admirablement bien fait avec des hanches étroites qui insultaient la virilité de son homme jusqu’à ce qu’il pose les clefs de leur maison dans le vide-poches sur le petit meuble de l’entrée.

Toute sa vie elle s’était inquiétée. Bien faire, respecter l’autre, ne pas déranger, ne pas se faire remarquer, réussir, ne pas perdre ceux qu’on aime, ne pas aimer qui ne vous aime pas, ne jamais être dans l’affirmation, hésiter longuement avant de prendre une décision ou de s’engager. Dans ce fast-food elle ne voyait que des jeunes avec plus de bagages, plus de diplômes, plus d’argent donné par les familles. Des gamins qui savaient conduire, organiser un voyage, monter une association, une start up, prendre un commerce, diriger une équipe, acheter à crédit, toute chose qu’elle-même ne savait pas faire, mais ils ne connaissaient pas la vie : les fractures ; les choix ; les pertes. Ils étaient tous neufs, épargnés. Ils étaient immatures, irresponsables, pas finis, et elle aurait fait une si bonne mère bon sang !

Elle rassembla sac et veste et se leva en vitesse, sans prendre le soin de récupérer le plateau pour le vider.

Dans sa fuite elle vit un groupe de jeunes garçons déguisés en rappeurs. Ils avaient plutôt l’air assez sûrs d’eux-mêmes eux aussi décidément, une grappe de corps mixtes, mal habillés, épanouis et bavards qui péroraient sur sa droite, apostrophés par un couple en face d’eux qui interjectaient avec une bonne dose d’agressivité. Elle ne les avait pas entendus tout à l’heure avec la musique en fond sonore d’un niveau de easy listening. Tout n’était pas compréhensible avec leur vocabulaire abscons, mais certains gros mots étaient éloquents. Elle pressa le pas vers la sortie en se fiant aux lumières parallèles, les oreilles sonnées par une farandole de bâtards sur sept générations.

« Hep ! Bonhomme, où tu vas comme ça, elle est où ta mère ? »

Anaïs attrapa un bout volant de bretelle en jean et stoppa net une balle doum-doum mignarde qui tentait une percée à l’extérieur du fast-food.

« Lâche-moi, méchante, lâche-moi ! », pleurnicha le lardon en moulinant des poings sur ses cuisses.

Sans lâcher la bretelle au contraire, Anaïs l’entraina à l’intérieur pour le ramener à ses parents.

« Excusez-moi, j’ai trouvé un petit garçon au bord de la fugue, quelqu’un le reconnaît ? S’il vous plaît, sa mère est ici ? » Les conversations formaient un brouillard mouvant et compact, étiré au-dessus des têtes à travers toute la salle. Peut-être en criant depuis le plafond, cramponnée d’une main à un des lustres… Personne ne semblait prêt à intervenir pour réclamer sa parentalité. Son interlude ne dérangeait personne. On était là pour passer du bon temps et conclure par une crème glacée, un brownie et un éventuel numéro de portable arraché à la force de la tchatche, et non pour sécréter du stress avant de retourner travailler. Elle s’accroupit devant le fugueur qui commençait à chouiner et se radoucit. Il ressemblait à son ex-mari. Si elle le soulevait par la nuque il se recroquevillerait probablement à l’instar d’un chaton pendant le choix de l’adoption. C’était vraiment spécial cette impression, au-dessus de la salopette en jean il y avait des yeux mouillés et un nez morveux certes, mais qui auraient pu lui venir de Paul. Ses boucles châtaines, son grand nez busqué et ses sourcils épais n’étaient donc pas uniques. Mais de quel droit un petit d’homme pouvait-il se balader en toute impunité avec les yeux et la tignasse de son ex-mari ? Elle s’accroupit devant lui :

« – Bonjour Poussin, je m’appelle Anaïs, et toi ?
– Je m’appelle pas Poussin ! Cria l’impétrant du concours de l’insolence. »

Elle allait frôler le ridicule mais poursuivi son interrogatoire :

« Et bien, tu as de sacrées cordes vocales dis donc ! Tu t’es perdu ? Tu cherches ta maman ? »

Aïe mais comment parle-t-on normalement à un gosse ?

« Je cherche pas ma maman je veux aller au cirque voir les clowns. Ça fait des chatouilles dans la gorge les clowns quand on rigole ! »
Il s’esclaffa puis émit un rire forcé. Anaïs l’entraina vers une table disponible.

« – Viens t’asseoir mon grand, tu veux une glace ?
 
Oh oui ! A la vanille, et du truc marron qui coule, ça j’en veux beaucoup plein du truc marron !
 
Très bien, mais après on va chercher ta mère.
 
T’es bête ou quoi dans ta tête ? Je, veux, une, glaaace ! »

Anaïs alla chercher la glace avec le gamin et ils revinrent s’asseoir. Elle avait baissé la tête pendant tout le trajet pour éviter le regard mauvais d’une mère surgie d’on ne sait où, mais au retour avec les glaces personne n’avait sauté sur le petit pour le reprendre, elle pouvait remballer sa bobine de film catastrophe.

 « Comment tu t’appelles déjà, redemanda-t-elle ?
 
Arthur, comme Arthur et les Minimoys ! »

Le gosse fanfaronnait en léchouillant le fond de son pot du bout de la langue. Il avait un cercle noir du menton jusqu’au doigt de l’ange. Anaïs n’eut pas le temps d’apprécier l’identité révélée de son hôte, un homme vint s’asseoir à côté du gamin en la regardant bien en face. Soupçonneux et passablement énervé, il ébouriffa maladroitement la coiffure de son petit voisin.

« Ça va Arthur, je te lâche cinq minutes et tu te fais déjà des copines ? »

Le petit repoussa son bras par-dessus sa tête. « C’est pas ma copine ! Jete parle pas à toi, t’es pas gentil, je t’aime plus ! »

Anaïs ne savait pas réagir, le ventre crispé sur un début de panique elle voulait quand même pouvoir protéger l’enfant. Dans le doute elle resta immobile. « On peut parler business ? » psalmodia le type à voix basse.

« Attendez, il y a un problème. Moi je cherchais les parents du petit parce qu’il avait l’air de s’être perdu, je ne veux rien avoir à faire avec vous. A moins que vous ne soyez le père ? C’est ça ? Vous croyez que je l’ai kidnappé et vous voulez porter plainte ? »

Elle eut un mouvement pour chercher une cigarette et se sentit humiliée. Elle se tortilla sur la banquette pour lever le camp. Le type la retint en levant la main :

« Asseyez-vous Madame, je veux juste discuter, c’est tout ! » Il roulait des yeux, un peu affolé. Personne ne s’intéressait à leur conversation alors il poursuivit, un ton plus bas : « Vous le voulez le môme ? Il est blanc, en bonne santé, pas d’anomalie, un QI normal. Vous pouvez l’avoir pour pas cher avec des papiers d’adoption authentiques, déclaration à l’Etat civil et livret de famille compris pour quarante mille euros… Je vous laisse un numéro de téléphone pour la transaction et je repars avec lui. Pas de temps de réflexion, si vous n’appelez pas avant dix-sept heures il sera adopté par un autre couple. »

Anaïs Tanguy s’adossa, le souffle court et les mains moites. Elle observa Arthur à la dérobée qui en s’essuyant la bouche avec la manche de son polo découvrait un grain de beauté au coin du menton, identique à celui du maquignon.

« Pourquoi moi ? Qu’est-ce qui vous fait penser que je ne vais pas sortir mon portable et appeler la Police, se défendit-elle ? »

Le père se pencha en prenant appui de ses paumes sur le bord de la table : « Parce que Georges m’a dit que je ressemblais à votre mari, et Arthur est mon portrait craché. »

La jeune femme accusa le coup en clignant des yeux. « Je voudrais un verre d’eau, je vais aller le chercher mais je reviens tout de suite ! »

«  Assise bordel ! On n’est pas dans un pince-fesses », cracha l’homme pressé en l’empoignant par le bras. Arthur commença à s’agiter. Du coin de l’œil il observait sa réaction à elle. Comme elle ne le regardait pas, il escalada le canapé et l’enjamba pour atterrir à côté d’un client qui déjeunait avec sa femme et ses deux filles. Surpris mais amusé, il se retourna avec le sourire aux lèvres pour voir d’où il venait.

« Excusez mon fils, s’écria Anaïs, il a besoin de se dégourdir les jambes ! Arthur, tu viens mettre ton manteau on s’en va ! »

L’enfant se laissa docilement envelopper dans son manteau et suivit le négociateur en trépignant jusqu’à ce qu’Anaïs lui prenne la main. Elle péguait dans sa paume mais c’était une sensation délicieuse. Un petit bout pour elle… Un trois pommes qui porterait son nom, qu’elle viendrait chercher à l’école, qui lècherait la cuillère en bois…

Devant le parking son père la lui reprit brutalement et conclut son apostrophe :

« Rappelez-vous, ce soir dix-sept heures dernier délai, postillonna-t-il. A dix-sept heures une, je le cède à d’autres parents ! »





Libellés : nouvelles ; Anaïs Tanguy ; pari perdu

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01.04.08

Journée pas cool

Addendum de 23h10 :

merci à tous d'avoir apprécié ce texte poisson d'avril ;o)

Ce matin je me lève et je sent que la journée va etre pas terrible. déja la météo est pas top, le ciel est gris et pour aller faire les boutiques de fringues c’est pas cool. avec mes cheveux qui frisent tout seuls c’est no way pour montré ma tronche au cop’s ! Mauvais karma pour aller kiffer la vaïbe ! En plus j’ai le ventrou qu’est tout gonflé et deux cents grammes de plus sur la balance ce matin toute nue, à jeun et après avoir fait pipi, donc à mon avis mes vilaines vont pas tarder à débarquer. d’un côté c’est chiant parce que je vais encore avoir un bouton sur la gueule et j’ai plus d’anti cernes, mais de l’autre je suis soulagée parce que bon… Ouais je sais, j’ai entendu pour le sida à la télé mais le préso ça craint, j’aime mieux sans après ça me gratte la minette et pis d’abord Christopher il est contre. A mort. Donc bon, j’vais pas contrarier mon mec moi j’dis.

J’ai vu l’émission de Delarue hier et j’aurais pas du, à chaque fois je pleure ma race tellement ces gens ils souffrent et il est vraiment bien ce mec, il est toujours très gentil quand il leur pose des questions. Si un jour j’ai un fils je l’appellerais Jean-Luc, je voudrais bien qu’il soille pareil que lui.

Sinon à part ça je vais télécharger le dernier clip de Maria Carey je l’aime trop cette meuf ! Elle a dit : «  J’ai un cul et je veux le garder parce que je l’aime ». je suis pas fainimiste je suis bien baisée merci, mais elle fait vachement pour les femmes en disant ça je trouve, parce que le mien j’arriverais jamais à l’avoir aussi plat que celui d’Eva Longoria. heureusement je crois c’est la mode des jeans taille haute qu’arrive cet été, enfin une bonne nouvelle !

Bon, j’vais caller Brenda au portable pour lui dire c’est quoi la vérité, il parait que James Blunt s’est jamais tapé Paris Hilton et qu’on l’a vu avec une brune à la sortie d’une boîte. Ca c’est trop d’la balle ! Ben quoi ? Ca m’laisse des chances, merde ! ap_james_blunt_070920_ms

Sinon ce soir je vais mettre une bougie sur ma table de nuit pour Thierry Gilardi à côté de celle de Gregory Lemarchal, et peut-être même une de plus pour que Laurence Boccolini elle puisse enfin avoir son bébé parce que moi j’dis une femme qui peut pas tomber enceinte elle peut s’tirer une balle dans la tête la vie est dégueulasses des fois.

Voilà les copines. c’est tout les nouvelles. j’essaierai de poster ma recette de la soupe aux choux pour perdre cinq kilos en une semaine sans avoir faim dans la journée, pis aussi je dirai ce que je pense du dernier mascara effet faux-cils de Gemey Maybelline (gnark gnark je peu kan meme dire que ça crain du boudin). Ah et puis Daphnée je t’oublis pas, je mettrai aussi une photo de Christophe Mae et je mettrai un ou deux trucs pour se maquiller pas cher et écolo avec des vieilles recettes de ma mémé.

Et n’oubliez pas : une journée sans macarons éloigne les capitons !



Libellés : poisson d'avril

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31.03.08

Tanguy Viel, insoupçonnable

J’ai eu l’occasion de rencontrer Tanguy Viel récemment. Auparavant, je ne connaissais de lui que le nom, une critique élogieuse sur France Inter à propos d’un de ses bouquins – sans doute L’absolue perfection du crime, ma mémoire est une salope–, et l’admiration d’une ancienne collègue pour sa plume quasi polareuse, elle qui raffolait du genre quand ce n’était pas ma tasse de thé poiri-herculéenne.

Au premier abord, c’est un garçon charmant, propre sur lui, bien sous tous rapports, gendre idéal (j’arrête les poncifs éculés il ne les mérite pas le pauvre), à la coupe de cheveux impeccable, à la mise sobre et de bon goût mais décontractée, aux expressions de visage relativement neutres et à la gestuelle mesurée, en un mot : insoupçonnable. Comme un de ses titres de livre ai-je pensé in petto, Insoupçonnable aux éditions de Minuit. Il me confirme d’ailleurs qu’il choisit la plupart de ses titres de livres, et que le cas échéant, il est d’accord avec celui de son éditrice. Je lui fais remarquer qu’avec des titres comme celui-ci ou encore L’absolue perfection du crime, on remarque un léger souci de ne pas se faire gauler qui le fait bien rire. Car le garçon a de l’humour, et même sacrément, avec une bonne dose d’autodérision en plus, un pur régal pour mézigue car c’est un de mes vecteurs de communication préférés. Si dans son apparence rien ne dépasse, quand il prend la parole la passion du livre joue des coudes et serait presque harangueuse s’il n’avait une voix douce à la prosodie maîtrisée. On retrouve d’ailleurs ce rythme d’inspire et d’expire dans son roman, avec de longues phrases ciselées et efficaces qui graphitent les scènes comme des plans de cinéma, genre qu’il apprécie d’ailleurs. Il manie la longueur de focale avec brio, la structure de son histoire s’appuie dessus et le suspens nous tient en équilibre dans une bourgeoisie provinciale où la manipulation et le pouvoir ne sont pas forcément du côté que l’on soupçonne.

Voici la quatrième de couverture :
« Sam est le frère de Lise. Du moins c’est ce que tout le monde croit quand Lise se marie avec Henri. Mais c’est surtout Henri qui doit le croire, pour que Sam et Lise puissent réussir leur mauvais coup. Seulement Henri a aussi un frère, un vrai cette fois, et qui s’appelle Edouard. Or même vrai on peut être un faux frère. »

L’incipit :

« Il y avait la nappe blanche qui recouvrait la table et dont avec effort maintenant on pouvait se souvenir qu’elle avait été blanche, lumineuse sous l’effet du soleil quelques heures plus tôt, dressée de cristal et d’argenterie sur pourtant de simples planches de bois posées sur de simples tréteaux avec lesquels toute la soirée il avait fallu que les pieds composent pour ne pas écrouler l’édifice. »

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Et un morceau choisi :

« Mais faut-il appeler cela naïveté qu’un homme de cinquante ans se remarie à une jeune fille de la moitié de son âge et dans quelles conditions si luxueuses, presque indécentes, ai-je eu bien souvent sur les lèvres, repensant à la manière dont il l’avait rencontrée, repensant à tout ce qui faisait qu’on en était là, dans cette situation absurde, pensais-je, absurde, ai-je dit à Lise, depuis ce moment où il avait pour la première fois posé sa main sur sa cuisse à elle, dans l’autre une coupe de champagne qu’il avait payée le prix qu’on paye dans ces endroits-là : le prix du luxe, ai-je repensé, mais que ce luxe comprenait une âme et que cette âme se prénommait Lise, et que Lise c’est pas n’importe qui, que Lise c’est quand même ma sœur, lui disais-je encore à elle ce soir-là, saoul comme j’étais, et que je vais aller lui dire, je vais aller lui dire que tu n’es pas ma sœur, je vais aller lui dire, à Henri, et qu’on a prévu un kidnapping, un kidnapping, oui, voilà ce qu’on a prévu avec ma sœur, parce que c’est un mot qu’on prononce mieux quand on est bourré, KIDNAPPING, ai-je dit encore plus fort. Et elle me disait de me taire maintenant, de me calmer, parce que c’était juste une histoire de semaines désormais, une histoire de patience désormais, et que maintenant de toute façon, maintenant Sam on ne peut plus reculer. Et je continuais à bafouiller, à rire en même temps, de l’idée seulement que tu sois ma sœur, Lise, que c’est absurde, aurais-je encore hurlé si elle, avec un doigt qu’elle a mis sur sa bouche comme une ultime mise en garde, avec l’autre main dont elle me caressait la joue, elle n’avait pas chuchoté : insoupçonnable, Sam, insoupçonnable. Alors moi, allongé là sur l’herbe au creux d’elle, j’ai regardé la nuit dans le ciel, les yeux soudain noirs de Lise, et j’ai repensé à comment on en était arrivés là. »

Tanguy Viel n’est pas un écrivain de l’allégresse, style qu’il n’affectionne pas particulièrement, et je lui en sais gré. Une tension hitchockienne nous vrille tout au long de la lecture, avec des scènes savoureuses, pathétiques comme l'anti héros de cette histoire à l'odeur de sang, d'alcool et de varech. 

Tags : Tome de sa voie ; Tanguy Viel

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26.03.08

Et pour quelques graphèmes de plus

politique_r00301_1_1_1d_hdLes amoureux de la chose écrite n’ont pas besoin d’être bibliophiles pour retenir leur souffle devant des textes manuscrits. La denrée spirituelle se raréfiant avec les tapuscrits claviotés au kilomètre, c’est parfois avec une religiosité paganisée que nous lisons ce qui nous est donné à voir. Ne prenez pas une mine stupéfaite, je ne parle pas du post-it collé sur le frigo avec écrit « Mon Rocco j’te kiffe », ni du rupestre « y’a plus de PQ » laissé par une main désespérée dans l’école du petit Rodolphe, mais par exemple du Journal de Stendhal, disponible à la lecture sur le site de la bibliothèque de Grenoble. Emmanuelle Pagano, écrivaine de talent dont je lis actuellement Le tiroir à cheveux vient de le découvrir et nous fait profiter de l’information sur son blog, où je vous invite à vous rendre pour en savoir davantage. On peut le feuilleter page après page et faire de très gros plans, un pur régal. (Tu cliques ici !)



Libellés : Manuscrits ; bibliothèque de Grenoble ; Emmanuelle Pagano ; tome de sa voie

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24.03.08

M.L découvre les blogs littéraires

474Le Magasine Littéraire découvre enfin qu’il y a des blogs de qualité consacrés à la littérature sur la Toile. Stupeur et tremblements, comme dirait Amaigris Nos tombes. Incroyable, on peut utiliser Internet sans dire (trop) « kikou mdr, lol, oki, lâche tes comms » et autres borborygmes. On peut parler d’autre chose que du tatouage de Laure Manaudou, de la dernière cuite déculottée de Britney Spears, des régimes aliénants ; des blondes ; de Sarkozy ; du foot ; des blagues, du porno et des voitures. Des internautes ne tapent pas toujours « sexe », « Fnac », « Star Academy » ou « Carla Bruni » en mot-clé dans le moteur de recherche Google. Plus étonnant encore, certains même ne racontent pas leur vie privée, avec moult photos perso ( d’enfants non floutés donc non protégés en gros plan), ou macro de leur dernière recette de nouilles au beurre de baratte. Capuchon sur le Mont Blanc, Internet devient carrément un prescripteur de livres, un bouche-à-oreille de qualité qui pare à la défaillance du service télévisuel en nous informant sur les salons du livres, nous donne à regarder des interviews d’auteurs et d’éditeurs, nous fait découvrir des écrivains prometteurs à lire et à suivre bref, fournit un honorable travail d’information littéraire.

Un des journalistes du Magazine Littéraire a mené une grande enquête dotée d'un gros budget pour lui laisser le temps de collecter ses informations. Bien en a pris à la direction de cette revue, car il a directement foncé sur Wikio à la rubrique Top blogs catégorie littérature pour faire sa moisson de blogs incontournables. Je salue son honnêteté : il reconnait que le classement n’est pas objectif (tu m’Elton, John), puisqu’il recense les weblogs influents et non pas les plus fréquentés. Pour ceux qui l’ignorent, le principe est simple : vous demandez à des amis blogueurs de citer un maximum de fois le nom de votre blog avec un lien qui y conduit dans leurs articles contre réciprocité, et celui-ci monte dans le classement. Le journaliste du M.L a retenu les noms de personnes déjà connues en dehors de la blogosphère, comme Pierre Assouline, Didier Jacob, Eric Chevillard, Héloïse d’Ormesson, Léo Scheer, François Bon et Cie. Je ne critique pas la qualité de leurs blogs, certains figurent d’ailleurs en bonne place dans ma liste de favoris. Non, ce que je déplore, c’est qu’il n’a pas eu la curiosité d’aller voir du côté de blogs de qualité d’internautes moins connus, à l’exception d’une plumitive paranoïde et revancharde.

C’est pourquoi je vais me faire plaisir en ouvrant prochainement une rubrique sur ce blog qui sera intitulée « Mes phares dans son blog », où je présenterai des blogs d’écrivains – publiés ou non –, de critiques littéraires, et de tout ce qui touche à la littérature… ou pas.


Addendum : ma remarque concerne uniquement cet article bien sûr, le reste de la revue est de qualité, comme souvent. D'ailleurs ce moi-ci elle est présentée sous une nouvelle formule assez réussie je dois dire, donc ne vous privez pas de sa lecture.


Libellés : Magazine littéraire ; blogs ; choucroute ; dahu ; humeurs

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23.03.08

File aux oeufs

J’aime le paradoxe des gens prévoyants. Ils anticipent sur un avenir qui les angoisse dans le même temps qu’ils parient donc avec optimisme qu’ils y seront encore  présents.

Libellés : philosophie ; oeufs ; biffures

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21.03.08

La bonne du curé

« Les chefs d’état sont des putains qui pelotent la Chine. »
Guy Gilbert, invité sur Radio Classique dans l’émission Musiques de Stars

Je constate que chez certains curés les boules ne sont pas là que pour la déco, et sont même bien accrochées. Je les en félicite !



Libellés : Guy Gilbert ; radio classique ; humeurs

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20.03.08

L'or, manne d'eau douce

Photo De Be
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La surface de l’eau se ride par pulsations, au rythme des brasses d'une petiote hâtive et anguleuse. La nuit poisse sous une lune nouvelle, accroche des fragrances de réglisse dans les buissons autour de la margelle. Elle nage par poussées rageuses sans tâtonner le fil à plomb dans sa tête, droit sur l’autre bord du bassin et rapide à manger les vingt-cinq mètres. Elle avait observé ses voisins à maintes reprises et ricané à chaque bombe, glissade, gadin ou coulée. Ils avaient l’usufruit du bassin collectif inclus dans le montant de leurs charges mais pas sa mère, cas social avec un loyer partiellement pris en charge par l’Etat et qui n’autorisait pas l’accès à l’eau chlorée. Pour assouvir sa passion pour l’immersion dans le mouillé, le lâcher prise dans l’oubli aqueux et la rage de vaincre dans le quatre cents mètres nage libre, elle devait frauder toutes les nuits en escaladant le portail qui ouvrait sur le plan d’eau. Elle avait compté les mètres en faisant le tour du grillage à grandes enjambées aller et retour et pouvait à présent traverser le bassin sur sa longueur par simples expirations discrètes pour ne pas attirer l’attention d’un résident insomniaque.

Le boulevard du Maréchal de Lattre de Tassigny se reposait entre ses carrefours aux feux automatisés et mal synchronisés. Le trafic pacifié après des embouteillages pendulaires permettait aux toulousains de récupérer facilement de leur journée en passant par cet endroit, aussi la résidence Le Grand Botanique était-elle très demandée, et les attributions aux familles connotées « à caractère social» par le compte-rendu de leurs dossiers en énervaient beaucoup. Elle serrait cent soixante logements derrière une haie de lauriers-roses plantée pour couper le vent d’Autan, ceinturée par un haut grillage, et accessible pour les seuls bénéficiaires d’une clef magnétique. Des caméras ostentatoires étaient suspendues au-dessus du grand portail et des entrées d’immeuble, allumées en permanence sur le canal six de la télé des locataires – certains zélés le regardait attentivement –, dont une sur la piscine, taguée une heure auparavant par la petite Alice Munier.

Encore deux longueurs et elle arrête. Mieux vaut ne pas trop tirer sur la corde si elle veut nager encore une fois avant la fin de la saison et envisager une première compétition. Le technicien de maintenance, venu nettoyer la ligne d’eau, avait prévenu le régisseur d’une fermeture prématurée due à l’été exceptionnellement froid et pluvieux. Il ne lui reste que peut de temps avant l’hivernage de la piscine. Il y a quelques feuilles mortes sur la surface qu’elle retire en sortant par l’échelle. Sa serviette n’est plus en boule au pied du grillage qui entoure la piscine. Elle sait qui la lui a prise. Elle sort de l’enclos en grelottant et cours à pas minuscules jusqu’au bâtiment quatre B où elle file se coucher au troisième étage à droite de l’ascenseur.

« – Je t'ai vue cette nuit, l’apostrophe le régisseur quand elle descend chercher le courrier le lendemain vers midi.
– Je sais, et alors ? Rétorque la gamine.
– Je vais te dénoncer au syndic.
– Sachez que je m’en tape.
– Ca m’étonnerait…
– Si, ça m’est complètement égal, persifle-t-elle.
– Ça n’est pourtant pas dans ton intérêt, avec ta mère, balance le type en tripotant une vieille cigarette dans une poche de sa chemise.
– Quoi ma mère ? »

La nageuse de nuit se retourne et le fixe à hauteur du menton pour ne pas soutenir son regard.

« – Les activités clandestines, ça n’est pas que de ton ressort… Elle fait souvent la boniche dans les bureaux de l’avenue de l’URSS les jours fériés ?
– Arrêtez de me tutoyer, on n’a pas élevé les containers ensemble !
– Fais pas la maligne ! Tu n’as pas le droit d’aller dans la piscine et je peux vous faire virer de votre appartement toi et ta mère, comme ça mon p’tit tu vois, rien qu’en claquant des doigts ! »

La porte de la conciergerie a explosé sur ses talons, faisant sursauter Alice devant les boîtes aux lettres. Elle ramasse le courrier et reprend l’ascenseur à reculons, afin de s’assurer qu’il ne fasse à nouveau irruption pour la suivre et tout rapporter à sa mère.

Elle avait essayé de lui parler en fin de soirée, avant son escapade dans le grand bain. La forme ensuquée par l’alcool dans la chambre bleue l’en avait dissuadée, comme à chaque fois. La couette en satin avait glissé sur le côté du lit, en la remontant elle avait essayé d’apercevoir son visage.

« Tu as baillé. Je le sais car tu as dégluti l'air de ton inspiration derrière tes dents, je t’ai entendue articule-t-elle avec une voix chuchotée. Tu vois, je sais que tu ne dors pas encore. Je voulais juste te dire, Maman, j'ai faim et tu me frappes quand je te réclame à manger ; tu sursautes quand la police est en bas, et tu me promets que ça va s'arranger, que bientôt je dormirai sur un matelas propre dans un lit bordé. Mais je sais que ça n'est pas vrai. Samedi soir un homme va t'appeler et tu iras le voir. Sous mon drap pisseux je ferai la sentinelle, je guetterai à ton retour les freins de ta voiture sur les graviers devant le perron, et j'éteindrai ma torche pour me faire croire que tu n'as pas vu sa lumière aveugle.
Demain j'ai treize ans et je ne sais pas si je peux ajouter un gâteau sur la liste des courses. »

Alice est bien habillée pour le soir de son anniversaire.

Au début du repas, elle fixe son regard et le force jusqu’à voir une piscine imaginaire, un magnifique bassin olympique de cinquante mètres.
Elle adore se visualiser en pleine brasse-papillon lorsqu’elle est à table. Même en ce jour spécial.

Ce soir l’exercice est rendu difficile, elle est trop près du mur. Sa mère l’a décalée au début du repas pour faire place à son grand-père.

Les mains posées bien à plat de chaque côté de son assiette, la grande serviette à carreaux autour du cou, le dos droit et la tête altière, elle ne faiblira pas. Pas ce soir. Elle s’est concentrée sur cette soirée pendant des jours, il est hors de question qu’elle échoue, que ça mère la fasse sortir de table avant la fin du repas.

Déjà, elle a gagné un Pinocchio en bois peint à l’arrivée du vieillard, et elle compte bien le garder le plus longtemps possible dans sa chambre sous le poster de Laure Manaudou. Où dans son lit dans ses bras mais la mère ne voudra pas…

Il le lui avait tendu avec un sourire timide :
« Tiens Alice, Héloïse m’a dit de ne pas faire de frais mais je t’ai quand même apporté un cadeau… »

La gosse l’avait attrapé aussitôt et s’était enfuie au fond du couloir, sans tenir compte de l’ordre qui suivit :
« Alice, viens remercier ton grand-père tout de suite ! »

Si elle approchait elle allait le lui prendre mais si elle ne disait rien la trempe allait tomber. La mère savait son calcul et ne la quittait pas des yeux. Alice déchiffrait l’insulte qu’elle formait en silence sur ses lèvres : « Petite connasse »…

« Merci Papy », cria-t-elle sans bouger. Le vieux grognonna et passa au salon.

La visite était une corvée pour la mère. Pour ne pas se lever trop tard elle avait dû renoncer à une partie de sa dose, et avait bu uniquement dans la bouteille de Jurançon posée sur le vaisselier de la cuisine. Sa fille avait vérifié quand elle était sous la douche, celle dissimulée dans sa table de chevet n’avait pas été entamée.

Elle avait ensuite passé la matinée à faire le ménage, à cacher la crasse et à ranger bref, laver les parties les plus visibles de l’appartement. Elle avait mis sa fille à contribution qui s’était retrouvée étourdie et affamée à midi.

« Hors de question de te faire à manger Petite Connasse, l’avait-elle rabrouée, tu n’auras pas faim pour ce soir et là de toute façon je vais mourir. Si je ne meurs pas d’épuisement ce sera de te supporter ! »

Alice s’était esquivée dans le jardin avec un quignon volé dans le sac de pain rassis.

Au dîner par contre, elle ne rate pas une miette. Sa mère a cuisiné et que dire de plus ? Il y a une entrée, un plat et un dessert. Elle reprend deux fois de tout. De la salade, du rôti de bœuf, des pommes de terre sautées, du fromage et du clafoutis. Le grand-père n’y voit que du feu semble-t-il :
« Enfin Héloïse, comment cette enfant est-elle si rachitique avec les portions qu’elle engloutit aux repas ? Dans la famille nous sommes tous plutôt robustes ! »

La gamine est très intéressée du coup, elle aimerait bien savoir si elle va oser dire que ça vient du côté paternel, du côté de l’Arlésienne…

« Papa, tu sais bien qu’elle a toujours été menue… Regarde Maman, elle n’était pas bien épaisse elle non plus… »

Le sujet est clos, son visage s’est fermé et la petite sent bien que c’est de sa faute, même sans savoir pourquoi. Le Papy a senti le vent tourner lui aussi et jette un regard penaud à sa petite-fille. Il roule des mies de pain du bout des doigts sur la nappe pour donner le change.

L’horloge du couloir sonne le quart, il est temps de quitter la table.
« – Alice va te laver les dents et va au lit ! Ordonne la mère.
– Maman s’il te plaît… Encore cinq minutes… On dit jusqu’à la demie, plaide la fillette.
– Dépêche-toi avant que je ne me fâche ! »
Elle articulait avec les lèvres, la langue en retrait derrière ses dents serrées.

« – Mais maman, mais pourquoi ? Demain il n’y a pas école !
– Ne fais pas l’âne pour avoir du son sous prétexte que Papy est là Alice ! Tu vas au lit et puis c’est tout ! »

Le grand-père regarde par la fenêtre pour que la gamine ne le supplie pas avec ses yeux de chaton. Il l’a vue en tout et pour tout trois heures cette année en comptant la présente visite, et il tient à revenir la voir l’an prochain.

« – Dis au revoir à Papy et monte te coucher !
– Bonne nuit Alice, dors bien et fais de beaux rêves.
– Prends soin de toi, chuchote-t-il en se penchant sur elle."

Le baiser sur la joue pique avec la barbe et sent « Pour un Homme » de Caron. Le menton de la gamine tremble et sa poitrine lui fait mal.

– Tu sais, je peux la prendre avec moi si tu n’arrives pas à t’en occuper. Les chèvres me prennent moins de temps que ce que tu crois.

Il n’a pas eu le temps de regretter son premier mouvement : sa fille a dit oui, puis une gifle a suivi, de qui peu importe, et peu importe qui l’a reçue.

Jacques Munier fume une cigarette sur le balcon dont il recrache les bouffées bruyamment par le nez et par la bouche. Accroupi il tient l’assise, adossé au mur il contemple le ciel.
Une poussée des mains l’aide à se relever tout à fait et il pousse la porte-fenêtre pour retourner dans la pièce.

« Alice, tu viens on s’en va ! » Il est à présent au bas des marches, un pied posé sur la première, la rampe agrippée par sa main droite.

« – Papa arrête ! Ma fille reste avec moi ! proteste Héloïse.
– Ta quoi ? Regarde-toi, tu n’as pas une tête de mère !
– Ma fille, Papa ! Elle m’appartient, elle est à moi !
– C’est d’une adolescente dont tu parles, pauvre sotte ! Tu n’as jamais voulu t’en occuper et maintenant tu te la gardes pour qu’elle fasse l’infirmière et la servante, mais tu es aussi cinglée que l’était ta pauvre mère et Dieu me pardonne, je vais faire ce que j’aurais dû faire depuis le début, l’assumer ! »
Le vieillard n’en mène pas large mais il tient bon. Héloïse glapit, les poings sur les hanches :

« – Mais elle n’est pas ta petite-fille, Papa, tu le sais bien ! Biologiquement parlant je veux dire !

– Et alors, la belle affaire ? rétorque-t-il, quand j’ai épousé ta mère tu avais déjà quatre ans, est-ce que ça a fait une différence ? Je t’ai toujours considérée comme ma fille. Pour Alice c’est pareil, et elle a besoin d’amour et d’un cadre. Avec moi, elle aura au moins le cadre ! »
Jacques monte à présent à l’étage.
« Alice ! Descends, on s’en va ! »
Il passe devant sa fille avec la petite et un sac à dos bourré à la hâte :
« Je viendrai chercher le reste plus tard. »
Héloïse ne répond pas. Elle affiche brusquement une nouvelle attitude, un mélange de soulagement et de satisfaction.

En regagnant sa voiture avec l’adolescente, il se retourne un instant sur sa fille qui court et lui tend plusieurs feuillets manuscrits.
– C’est une vieille lettre que je t’avais écrite, tu la liras quand tu seras chez toi.

Le changement de lumière ne semble pas annoncer une nuit de prédateur. La lune sera pleine et le petit bois vide de plumes et de cornes. Le premier sommeil d’Alice durera dans un long silence, le premier depuis la résidence où elle a laissé avec soulagement sa mère abandonnique. Accroché sur le flanc de la Dent Coiffée, du moins était-ce ce que l’on semblait en apercevoir depuis le haut de la vallée, le vieux Munier rebrousse chemin pour ranger son troupeau. On pouvait de ce côté de la montagne rentrer en empruntant un lacet escamoté en quelques endroits par de petits éboulis, mais c’est le grand chemin des refuges qui avait la faveur des touristes.

Le silence habitait le site de plein droit dès ce point du jour, et parfois même avant quand personne, ni bête ni homme n’était passé depuis au moins une heure. Si la curiosité laissait le promeneur averti ou inconscient prolonger sa marche jusqu’après l’ancien fort Marie-Christine, alors il pouvait tomber sur le bois du Pénitent Gris et y pénétrer jusqu’à une clairière, devinée depuis le ciel par une canopée disparate. Les nuits sobrement éclairées laissaient moins de chance de retour, et les secouristes retrouvaient parfois au petit matin des gens transis et déconfits dans les fragrances d’un sommeil bref. C’est pourtant au fond de cette clairière qu’une solide corde usée mais consistante ceinturait un bout de terre, quelques arbres et un ruisseau, avec maintenu par un fil de fer un écriteau où il était écrit : « ici on protège les ours ».

Sur la parcelle à deux pas d’un épicéa, quelques bouts de bois imitaient une maison.

La cabane était drôle, ou du moins prêtait à sourire, de guingois, trapue et mal isolée avec ses angles pointus et ses fenêtres sans rideaux – juste de vieux coutils accrochés à la hâte pour la pudeur –, mais c’était la maison de son grand-père, et le simple fait qu’il l’avait construite de ses propres pognes, avec deux canifs, quelques clous et un marteau (en tout cas c’est ce qu’il affirmait dans le cadre des rares visites autorisées aux villageois d’en-bas), avait suffit à lui obtenir le respect et quelques meubles d’occasion pour améliorer le confort entre ces planches qui pour autant de l’extérieur et au premier abord laissaient présager une rapide déconfiture. Alice décide qu’il est temps de regagner le gîte. La lumière avait changé juste un peu avant, mais quand elle entend le vieux siffler ses bêtes elle rebrousse chemin. Ses foulées sont longues et rapides, hors de proportion dans cette cabane où elle ne sait coordonner de petites foulées et marche le buste immobile, une marionnette en l’air avec des jambes tricotant à fleur de sol. Elle termine une douche sommaire, puis soulage une piqûre d’aouta d’une pression de compresse au vinaigre blanc.

Ils étaient arrivés la veille au petit matin, après avoir roulé toute la nuit. Elle avait dormi sur la banquette arrière, abrutie de sommeil par le sage instinct de survie des enfants ballotés entre deux foyers.
Alice avait défait ses bagages dans la nouvelle chambre qui allait être la sienne au moins pendant quatre ans. Elle ne comptait pas y rester. Ses projets visaient à court terme la ville d’Aix en Provence et sa piscine olympique, puis une émancipation à seize ans afin de maîtriser plus facilement ses choix futurs.
Un cadre en plastique blanc, pas très propre, était posé sur la commode au pied du lit façonné par les mains du grand-père. Le regard de sa mère l’y suivait. Petite connasse, je t’aurai… Il se retrouva au fond de la penderie à l’autre bout de la pièce, sous un carré de moquette mal ajusté, décollé à l’un des angles.

Après avoir rentré les bêtes et avalé une soupe épaisse avec la gosse, le vieux Munier attrape la lettre de sa fille posée sur la table basse devant le canapé mais choisit de la lire debout tandis qu’Alice sort à la recherche de lucioles.

 « Je ne sais plus quand je t’ai appelé papa pour la première fois. Attends… ne bouge pas, je reviens… C’est bon, je suis juste allée rincer une grappe de raisin ; un ou deux grains et je commence. J’ai failli les manger au-dessus des feuillets mais ça gouttait alors je me suis un peu reculée.
Au début je voulais t’écrire au stylobille, mais je dois appuyer trop fort sur le papier probablement car l’écriture n’avançait pas, ça me fatiguait le bras et me crispait les doigts. J’ai également posé le crayon bois, j’écris mieux avec un critérium. Ne t’inquiète pas pour tes yeux, je saisirai cette lettre sur mon ordinateur et t’enverrai le tapuscrit.
Quand je dis que je ne sais pas quand, c’est que je n’ai pas la date précise. Avant toi il n’y avait rien, juste la violence et les mensonges de ma mère. Comme disent les chrétiens «au commencement était le Verbe», et bien pour moi au commencement était le mot «papa». J’avais deux prénoms et deux noms de famille. Mon grand-père chez qui nous vécurent un temps avant toi m’appelait Sarah, puis maman décida qu’il était temps de m’appeler Héloise, pour être en règle avec l’administration. Mes papiers de naissance étaient changés souvent, le plus récent devenait le bon et rendait caduques les autres. A chaque nouveau coup de tampon administratif je devenais amnésique pour faire plaisir, comme une gosse qui ne veut pas contrarier sa mère, et ma mémoire redevint à peu près pleine et entière quand j’ai pu te dire papa. A partir de toi il était plus facile de lui plaire, et donc pour moi de me souvenir.
De ce temps où tu n’existais pas, je me souviens de la maison de mon grand-père dans le village où je ne suis jamais retournée, et des animaux dans son parc naturel, à quelques pas de l’usine où nous venions parfois le chercher à pieds. J’avais deux, quatre ans? J’ai su des années plus tard qu’il avait été retenu en otage dans son bureau par ses ouvriers, et que l’entreprise avait fermé après les piquets de grève. Je connais la soumission et le dévouement d’un salarié. Comment les avait-il traités pour se faire ainsi séquestrer?
Avant toi il y avait ses bêtes : des biches, des paons qui appelaient Léon, et deux colombiers qui sentaient fort et où parfois je grimpais. Il y avait son élevage de Tervuren, l’ourse Sophie qu’un zoo lyonnais lui avait confiée, l’ânesse Rosa sur laquelle j’ai appris à monter et les écureuils qui couraient sur les pins.
Il est à présent dix-huit heures et sur la balustrade une coccinelle vient de s’envoler. Demain sera peut-être un autre jour.
Dans ton monde il n’y avait pas d'animaux et tu ignorais que les chats portaient la moustache.
Quand donc la transition s’est elle faite ? Certainement quand tu as épousé Maman. Au retour de votre voyage de noces vous m’avez récupérée dans la colonie de vacances où j’ai pleuré tout ce que j’ai pu et nous avons franchi le seuil de chez toi. En fait je connais la date parce que j’ai retrouvé votre certificat de mariage.
Ta garçonnière était devenue trop petite, il nous a fallu trouver un appartement plus grand. Je crois que je t’appelais encore Jacques. Est-ce au retour d’une balade que je me suis exclamée : « Papa » ?
 Quand tu es entré dans nos vies, je t’ai vu comme le Sauveur de ma mère. Tu avais une tête de juif errant, ça a du jouer…
Au début, elle t’a follement aimé. Elle admirait tes talents d’artiste, tes dessins et ta sculpture, ton prix Jean Vilar de la mise en scène, tes mains et ta culture. Ta curiosité mercurienne, ton goût des autres la sortaient parfois de sa langueur. Elle pouvait enfin s’en remettre à quelqu’un et moi redevenir une toute petite fille. Elle n’a jamais compris pourquoi tu as tout quitté pour faire le chevrier, toi qui n’avais jamais vu un mammifère de près avant de la rencontrer...»

Le grand-père ne termine pas sa lecture, déchire la lettre et observe sa petite-fille de douze ans qui vient de rentrer. Elle furète et paraît prendre ses marques dans sa nouvelle maison.
« Tu pourras m’inscrire à la natation ? Je suis une très bonne nageuse tu sais, et je voudrais commencer à faire des championnats. Je suis prête à aller en pension à Aix-en-Provence pour ça, vu que ce n’est pas dans ta montagne que je vais trouver un bassin. »
Le vieux bonhomme la dévisage avec intérêt :
« Tu sais que tu n’es pas exactement ma petite-fille ?
– Ça m’est égal vos histoires à maman et à toi, je veux devenir une championne, comme Laure Manaudou.»



Libellés : Laure Manaudou ; Toulouse ; nouvelles

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19.03.08

J'osai Richard Andrieux

Jos_Richard Andrieux a un blog. C’est par ce biais que j’ai entendu parler de lui pour la première fois je crois, en jouant à saute-blogs. J’aime ses articles, et j’aime la drôlerie de ses commentaires, où il s'amuse avec les mots comme avec des Car en Sac ou des Dragibus, c'est-à-dire en en mettant plusieurs en même temps dans la bouche – Si tu manges des Car en Sac ou des Dragibus un par un, je ne vois pas l’intérêt pour toi d’en manger et te conseille d’arrêter séance tenante, c’est du gaspillage. Ta pratique de suceur d’hostie affligeante devrait te cantonner aux gros werther’s Original –.
Richard Andrieux n’est pas qu’un blogueur avec des vrais morceaux d’humour dedans. C’est un musicien, auteur de pièces de théâtre et écrivain qui rafle directement Le prix de la forêt des livres avec son premier roman, José, publié aux éditions Héloïse d’Ormesson. (A ce propos, chers H²O*, c’est le deuxième poulain de votre écurie dont je fais le compte-rendu de lecture, alors je vais sérieusement songer à demander des royalties ! )
José est un petit garçon qui m’a bien eue. Je l’ai immédiatement dissocié de son auteur, exactement comme avec ces ventriloques qui mettent leur main dans le cul d’une chaussette en faisant croire que c’est un chien. Vous savez que c’est le type qui vous met en boîte et non le corniaud en fil d’Ecosse tricoté, mais c’est avec le clébard en alpaga surfine que vous vous engueulez.
José est un petit garçon disais-je, qui vit seul avec sa mère depuis toujours, car il a perdu son père quand il était tout bébé. L’action est au présent, ce qui dynamise le texte, et débute par une phrase qui interroge, cela fait une belle attaque dans l’incipit.
Ce petit bout de chou fait le désespoir de sa mère car il ne communique pas avec les vivants. On pourrait dire avec les morts non plus, puisqu’aux seuls objets il montre de l’intérêt, les baptise et leur prête vie. Dans cette bulle où il utilise ses super pouvoirs d’animateur de non vivant, nul adulte n’est convié, les enfants de son âge pas moins. Et puisque sa vie n’a pas de sens, que la mort de son père ou la vie de sa mère ne lui parlent pas, du moins pas encore, alors les mots en sont vides également. José va donc méthodiquement donner de nouveaux noms aux objets, vider page après page les noms communs du dictionnaire de leur substantifique moelle étymologique et les nourrir d’un nouveau sens en consignant ses nouvelles définitions soigneusement dans un cahier. L’extrême attention, l’exquise douceur qu’il accorde à son réfrigérateur, son plafond, son lit ou son bougeoir sont inversement proportionnelles au manque d’empathie dont il témoigne envers les humains. Sa mère est au désespoir et fait un magnifique saut carpé dans l’alcool. Le petit bien sûr va voir une psy, qui se cogne à son manque total de coopération. Son incompétence est flagrante, mais la mère ne songera pas une seule fois à changer de thérapeute, comme la plupart des patients d’ailleurs qui n’allant pas mieux au fil des séances reportent leur constat d’échec sur leur propre incompétence plutôt que sur celle du praticien. Et c’est la même chose à l’école. Le niveau de José baisse dangereusement, et ce n’est pas la faute des enseignants, c’est le petit qui a un problème. Quand un gamin a mal à l’amour et à la mort, plus les adultes recherchent ses faveurs, plus il se ferme. On est plein d’espoir avec le médecin de famille à qui il présente son monde d’objets vivants et qui lui rétorque qu’il peut choisir de ne pas aimer ses amis sur un ton ferme, loin de la séduction servile à laquelle le bambin est habitué.
Au début de cette histoire, j’étais assez agacée par ce moutard qui n’aimait personne. Il choisit de s’attacher à des objets qui ne peuvent pas lui répondre, le contredire ou le blesser, et cette facilité n’était pas pour me plaire. Et puis José quitte sa maison et ses objets chéris et en conçoit un véritable chagrin. Ses amis objets lui manquent sincèrement, il s’inquiète pour eux. Il a donc un authentique objet d’amour pour employer un langage analytique, tout n’est donc peut-être pas perdu. Le départ de sa mère, qui nous plonge dans l’angoisse du définitivement trop tard sera le point de fracture qui entrainera José à choisir entre la vie, la non vie ou la mort.
Je ne raconterai pas l’entièreté de l’histoire bien sûr, à vous de la lire.
Alors, je disais en préambule que José m’a bien eue – tiens, comme Christian Oster d’ailleurs, mais pas pour les mêmes raisons – avec son ventriloque d’auteur, et voici pourquoi : Richard Andrieux raconte cette histoire douloureuse avec beaucoup de pudeur, en employant un style simple, avec des phrases courtes, sans épanorthose. Si simple que j’ai commencé à lui reprocher au fur et à mesure où je tournais les pages de ne pas être plus ludique dans son écriture, de ne pas jouer davantage avec les mots. Sombre quiche que j'étais ! Je mesurai la fatuité de ma critique au moment où je réalisais que José existait par la grâce de son auteur, et que l’expression de son symptôme passait tout le long de l’histoire par les mots dont il débaptisait ou affublait les choses ou les définitions qu’il inventait et réattribuait aux noms communs du dictionnaire. Richard Andrieux jouait constamment avec les mots à l’insu de mon plein gré. L’histoire est racontée avec la focale du petit garçon, donc les phrases vont à l’essentiel, et ne sont pas étoffées par la description des lieux ou des sentiments par exemple, puisque José n’interagit pas affectivement avec les vivants, ni ne s’intéresse au monde réel inconsistant en dehors des objets qu’il peut charger d’émotion en les appelant par de nouveaux noms.
Après la dernière page, j'ai refermé le livre avec lenteur et gravité...
Vous pouvez lire un extrait de José sur le site des Editions Héloïse d’Ormesson. (clic)

 

 

* H²O : Héloïse d’Ormesson et Gilles Cohen Solal, les parents d’EHO. (Bon  troisième anniversaire au fait !)

L'avis d'Ecaterina, de Quichottine, de Gawou et de Florinette.

Posté par Lois de Murphy à 00:08 - c - Tome de sa voie - Commentaires [24] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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