14 mars 2008
Doléances et résolutions d'une minette
Envisager
la contrainte. Entrer davantage et chaque jour dans une maison ouverte. Lustrer
son poil d’une bave nouvellement riche ; oublier une ancienne sialorrhée.
Boire à des filets ouverts par une main servile, pignocher des boulettes
roulées dans de la valériane, et pisser dans les ficus de sa maîtresse pour
refuser l’adoption d’une norvégienne.
13 mars 2008
080313
Je n’envisageais pas une nuitée dans
ce gîte avec autant de membres de l’UIMM. Le trajet – long – m’avait permis de
me gaver de pêches mûres et de tartes bressanes, et laissé le temps de
sympathiser avec les roues d’une 4L vénérable. Je choisis de dormir dans la
voiture, entourée de mes nouvelles potes.
12 mars 2008
L'étrange questionnaire
Eric Poindron* sur son blog et en commentaire sur le mien demande à répondre aux questions suivantes :
1 – Écrivez la première phrase d’un
roman, d’une nouvelle, ou d’un livre étrange à venir.
J’habite sur une brique rose avec vue
sur un arbre.
2 – Sans regarder votre montre,
quelle heure est-il ?
Quelle montre ?
3 – Regardez votre montre, quelle
heure est-il ?
I
would prefer not to.
4 – Comment expliquez-vous cette – ou
ces – différences du temps ?
Je ne l’explique pas, la métaphysique
m’indiffère.
5 – Croyez-vous aux prévisions
météorologiques ?
Celle des oiseaux qui recommencent à
chanter avant le lever du soleil au début du printemps, mais ce n’est pas une
croyance, ils me réveillent souvent. L’araignée sur mon balcon se pavane le
matin avant une averse.
6 - Croyez-vous aux prévisions
astrologiques ?
Uniquement basées sur une observation
astrométrique et l’influence des stimuli sur le système nerveux central.
7 – Regardez vous le ciel, et les
étoiles, quand il fait nuit ?
La nuit je dors, mais je convoque les
ciels étoilés à chaque fois que je le souhaite.
8 – Que pensez-vous du ciel et des
étoiles quand il fait nuit ?
Que s’ils sont à leur place, moi par
contre je vais avoir un mal fou à trouver la mienne.
9 – Avant de répondre à ce
questionnaire, que regardiez-vous ?
Mes chats.
10 – Que vous inspirent les
cathédrales, les églises, les mosquées, les calvaires, les synagogues et autres
monuments religieux ?
L’art sacré inspiré par une foi interpelle les agnostiques.
11 – Qu’auriez-vous vu si vous aviez
été aveugle ?
Ca dépend où j’aurais mis mes doigts.
12 – Qu’auriez-vous aimé
« voir » si vous aviez été aveugle ?
L’avenir, pour m’entourer des soins
d’admirateurs dont la plupart des non-voyants sont carencés.
13 - Avez-vous peur ?
Comme tout le monde.
14 – De quoi avez-vous peur ?
De ne pas très bien cerner l’intérêt
de cette question.
15 - Quel est le dernier film
horrible que vous avez vu ?
J’évite les films horribles.
16 - De qui avez-vous peur ?
Décidément c’est une obsession !
17 - Vous êtes vous déjà perdu ?
Souvent, follement, éperdument.
18 - Croyez-vous aux fantômes ?
Bien sûr.
19 - Qu’est-ce qu’un fantôme ?
Un souvenir du passé qui parasite le
présent malgré soi.
20 - En l’instant, à l’exception de
l’ordinateur, quel(s) bruit(s) entendez-vous ?
La voix de Philippe Jaroussky.
21 - Quel est le bruit le plus
effrayant que vous ayez entendu – « la nuit avait l’allure d’un cri de
loup », par exemple - ?
Le bruit de mon silence éloquent
lorsque je manque d’à-propos.
22 – Avez-vous fait quelque chose
d’étrange aujourd’hui ou ces derniers jours ?
Oui, je fais quelque chose d’étrange
tous les jours.
23 – Êtes-vous déjà allée dans un
confessionnal ?
Mouahaha !
24 – Vous êtes au
confessionnal ; alors confessez-moi l’innommable.
Mais puisque c’est innommable ?
25 –Sans tricher, qu’est-ce qu’un
« cabinet de curiosités »
Une pièce où l’on remise ou expose
des objets collectés, chinés, étranges et hétéroclites.
26 –Croyez-vous à la
rédemption ?
Il est insupportable de penser que la
souffrance n’est pas inutile, au sens où les catholiques l’entendent, mais
pouvoir faire un travail de résilience après l’avoir éprouvée peut être une
bonne chose.
27 – Avez-vous rêvé cette nuit ?
Comme toutes les nuits.
28 - Vous souvenez-vous de vos
rêves ?
Toujours.
29 - Quel est le dernier rêve que
vous avez fait ?
Le dernier je suis en train de le
faire, je le raconterai à mon réveil.
30 – Que vous inspire le
brouillard ?
Un rapport différent au temps et à
l’espace, des fragrances de réglisse accrochées à des branches.
31 - Croyez-vous aux animaux qui
n’existent pas ?
Je ne suis pas sûre que cette
question soit bien formulée.
32 - Qu’est-ce que vous voyez sur les
murs de la pièce ou vous êtes ?
Des broderies et des tentures. Il n’y
en a pas mais je vois ce que je veux.
33 - Si vous deveniez magicien,
quelle est la première chose que vous feriez ?
Mais je suis magicienne, et je ne me
souviens plus de ce que j’ai fait en premier, c’est si loin mon enfance…
34 - Qu’est-ce qu’un fou ?
Quelqu’un qui refuse de rentrer dans
les cases.
35 - Etes-vous folle?
Oh que oui !
36 – Croyez-vous en l’existence des
sociétés secrètes ?
Je n’ai pas trop de défenses
paranoïdes, donc je n’y ai jamais pensé.
37 – Quel est le dernier livre
étrange que vous ayez lu ?
Mes propriétés d’Henri Michaux.
38 – Aimeriez-vous vivre dans un
château ?
Non.
39 – Avez-vous vu quelque chose
d’étrange aujourd’hui ?
Oui, une lame du Tarot qui
m’indiquait une possible association avec quelqu’un, et j’ai reçu un coup de
fil qui allait dans ce sens dix minutes après. C’est étrange parce que je ne
l’envisage pas.
40 – Quel est le denier film étrange
que vous avez vu ?
Un film de Tim Burton
41 – Aimeriez-vous vivre dans une
gare désaffectée ?
J’ai déjà vécu dehors, donc non.
42 – Etes-vous capable de deviner
l’avenir ?
Oui.
43 – Avez-vous déjà pensé vivre à
l’étranger ?
Oui.
44 – Où ?
N’importe quel pays anti
sexiste, malheureusement ça limite les choix.
45 – Pourquoi ?
Uniquement si la démocratie dans mon
pays vacille.
46 – Quel est le film le plus étrange
que vous avez vu ?
Encore ? Monomaniaque,
non ?
47 – Auriez-vous aimé vivre dans un
presbytère ?
Oui, à condition qu’il soit désert et
que je puisse y écrire.
48 – Quel est le livre le plus
étrange que vous avez lu ?
Encore ? Monomaniaque,
non ? (là normalement, je frôle le comique de répétition)
49- Préférez-vous les sabliers ou les
globes terrestres ?
Les sabliers, car je voyage plus
souvent dans le temps.
50 – Préférez-vous les loupes
anciennes ou les armes blanches ?
Je préfère la toile de lin et les
fils de soie.
51 – Qu’y a-t-il, selon toute
vraisemblance, dans les profondeurs du Loch Ness ?
Le numéro de téléphone de votre
frère. J’espère qu’il est brun et chevelu.
52 – Aimez-vous les animaux
empaillés ?
Je n’aime pas ceux qui ont une tête
d’empaillé.
53 – Aimez-vous marcher sous la
pluie ?
Oui, c’est très sensuel le mouillé
d’un lainage.
54 – Que se passe-t-il dans les
souterrains ?
Les vers de terre préparent une
révolte, car ils en ont marre de se faire empaler par des hameçons de mauvaise
qualité. Ils réclament la gratuité des vaccins contre le tétanos et j’ai signé
leur pétition sur Internet. C’est fou le nombre de pétitions qu’on peut signer
avec Internet.
55 – Que regardiez-vous quand vos
yeux se sont détachés de ce questionnaire ?
Vos yeux, bien que j’ai du mal à
soutenir votre regard.
56 – Que vous inspire cette phrase
célèbre : « dès qu’il eut franchi le pont, les fantômes vinrent à sa
rencontre » ?
Une réplique dans l’Âge de glace.
« Si tu vois une lumière au bout d’un tunnel, fais demi-tour ! »
57 – Sans tricher, d’où est tirée
cette phrase célèbre : « dès qu’il eut franchi le pont, les fantômes
vinrent à sa rencontre » ?
Si elle était célèbre je la
connaitrais. Elle a quand même des relents méphistophéliens.
58 – Aimez-vous marcher la nuit dans
la forêt ou les cimetières ?
Ma mère était moins conne que celle du
petit Chaperon rouge, donc non.
58 – Écrivez la dernière phrase d’un
roman, d’une nouvelle, d’un livre étrange à venir.
J’écris des nouvelles pour éviter
d’écrire la dernière phrase. Je n’aime pas finir, pas même mon assiette.
59 – Sans regardez votre montre,
quelle heure est-il ?
J’ai faim, c’est bon signe.
60 –
Regardez votre montre. Quelle heure est-il ?
J’ai une
pendule dans l’estomac, je suis donc à l’heure.
* Rhaaaaaaaa mais c'est qui Poindron ? C'est lui (clic)
11 mars 2008
Avec des feuilles et du papier
Photo JL62
Il me faudra tout d’abord renoncer à
vivre dans un arbre. Mon amour des arbres n’est pas compatible avec un trivial
besoin de sécurité et de confort.
J’abandonne mon rêve arboricole.
Il faudra ensuite envisager une
proximité avec un potager sauvage, un verger abandonné et un poulailler
spontané de poules fugitives, car j’éviterai la fréquentation de toute ville.
Mes besoins seront simples pour
éviter la corvée de la cuisine, mais je la construirai comme chez certains
aragonais chez qui je l’ai vu faire, avec une cheminée centrale pour assurer la
cuisson et le chauffage. La chambre sera vite meublée d’un vieux drap embossé de
feuilles, et il faudra établir des plans pour produire de l’électricité avec
une roue à aubes pour la musique. Les coins d’hygiène et un salon bien sûr,
avec un bureau et des étagères pour mon papier et mes livres. Enfin, une
serrure et une clef. Une fois tout ceci achevé, je mettrai la clef dans mon sac
qui depuis toujours me tient lieu de domicile, du moins les imprimés froissés au fond qui me
font reconnaître de mes pairs, et reprendrai la route que j’arpente et qui m’habite.
10 mars 2008
Moi, JSB, Johann Sébastian Bach
Lisez-vous les biographies dans les
dictionnaires ? Quand votre index descend le long de la colonne sur la page
extra-fine, il saute par-dessus des photos en couleurs pour personnifier les
noms propres de nos célèbres contemporains, ou en noir et blanc pour les notables
du siècle dernier, et c’est un portrait en peinture ou une eau-forte qui illustre
ceux des époques d’antan.
Le nom du personnage y est mentionné,
avec date et lieu de naissance, liste des villes habitées, métiers exercés ou œuvres
crées, honneurs décernés, et pourquoi pas le nom des écoles prestigieuses
suivies. Même les peintres, écrivains et comédiens, souvent en rupture avec
leur milieu et leur époque ont un goût de sérieux, empesé par le poids du
dictionnaire dans les mains. L’inventaire est succinct et fâcheux comme un
pensum, ce format n’est décidément pas fait pour les noms propres.
Nous rompons avec ce genre solennel
en lisant les premières pages de la biographie de Jean-Sébastien Bach écrite
par Jean-Pierre Grivois et publié aux éditions Héloïse d’Ormesson.
Ses chapitres ont un découpage
habilement périodique, utilisant les différents lieux qui l’ont habité. Pierre
Grivois, passionné selon St Jean-Sébastien Bach, a utilisé ses vingt années de
recherche en dilettante sur le sujet pour nous offrir une biographie à la
première personne magnifiquement documentée et passionnante à lire. En effet,
et c’est là également que réside l’intérêt de ce livre, si vous ne connaissais
pas Jean-Sébastien Bach, êtes incultes ou vous fichez comme de votre première
partoche d’apprendre où il a vécu et dans quelles circonstances il a composé,
ce livre est également pour vous. Pourquoi ? Mais parce que ce livre,
c’est d’abord quand on s’y plonge l’histoire universelle d’un gamin aimé et
aimant qui va progressivement et précocement perdre les parents qu’il aime et
être recueilli par un de ses aînés. Un jour le frère tutélaire lui fait
comprendre qu’il est temps d’aller grandir ailleurs, et le lecteur a une pensée
madeleinienne pour les gosses de Malot, Twain ou Dickens.
Nous partons avec deux jeunes amis d’école
de quinze ans et sans le sou à la conquête de leurs avenirs. Le trajet s’effectue
à pied avec une débrouillardise obligatoire pour assurer leur survie (manche,
noces, banquets), qu’ils doivent d’abord à la renommée de la famille de
Jean-Sébastien, composée de musiciens illustres, dont l’évocation leur assure
souvent le couvert et la nuitée, puis quelques emplois rémunérés et l’intérêt
des meilleurs professeurs. L’auteur narre son histoire avec un « je »
fictionnel, y compris dans les notes de bas de page, avec une utilisation
fréquente et agréable du dialogue pour mieux raconter.
Ce bout d’homme qui entre de plain-pied
dans la peau d’un adulte vers l’âge de ses quinze ans vit pour la musique et va
y consacrer sa vie.
J’ai apprécié ce début de phrase
répété sur quelques paragraphes du premier chapitre « en ce soir solitaire
de mes quinze ans » qui lui permet une souvenance de son enfance et nous
raconte les pertes successives de ses parents, sa manie des nombres, son
obsession pour le chiffre cinq, la voix d’alto de sa mère, son apprentissage de
l’orgue auprès d’un cousin, sa scolarité, le chagrin de son père à la mort de
son jumeau qui lui fait sonner le glas et s’assombrir…
C’est là que nous savons qu’il fera
citer par les auteurs de ses musiques sacrées les dernières paroles de sa mère.
Je vous ai fait entrer dans le début
de la vie de Jean-Sébastien Bach, à vous de lire la suite de l’histoire de ce
compositeur fervent luthérien, fils et père d’une nombreuse famille de
musiciens, en écoutant les suites pour violoncelle, les concertos brandebourgeois,
ou pourquoi pas le silence…
Lire un extrait sur le site de l'éditeur EHO.
08 mars 2008
Au bout du lacet
Le changement de lumière ne semblait
pas annoncer une nuit de prédateur. La lune serait pleine et le petit bois vide
de plumes et de cornes. Accrochés sur le flanc de la Dent Couronnée, du moins était-ce
ce que l’on semblait en apercevoir depuis le haut de la vallée, le vieux
Castaing rebroussait chemin pour ranger son troupeau. On pouvait de ce côté de
la montagne rentrer en empruntant un lacet escamoté en quelques endroits par de
petits éboulis, mais c’est le grand chemin des refuges qui avait la faveur des
touristes.
Le silence habitait le site de plein
droit dès ce point du jour, et parfois même avant quand personne, ni bête ni
homme n’était passé depuis au moins une heure. Si la curiosité laissait le
promeneur averti ou inconscient prolonger sa marche jusqu’après l’ancien fort
Marie-Christine, alors il pouvait tomber sur le bois du Pénitent Gris et y
pénétrer jusqu’à une clairière, devinée depuis le ciel par une canopée
disparate. Les nuits sobrement éclairées laissaient moins de chance de retour,
et les secouristes retrouvaient parfois au petit matin des gens transis et
déconfits dans les fragrances d’un sommeil bref. C’est pourtant au fond de
cette clairière qu’une solide corde neuve ceinturait un bout de terre, quelques
arbres et un ruisseau, avec maintenu par un fil de fer un écriteau marqué
terrain à « vendre ».
Sur la parcelle à deux pas d’un
épicéa, quelques bouts de bois imitaient une maison.
La cabane était drôle, ou du moins
prêtait à sourire, de guingois, trapue et mal isolée avec ses angles pointus et
ses fenêtres sans vitres – juste de vieux coutils pour la pudeur –, mais c’était
la maison des enfants, et le simple fait qu’ils l’avaient construite de leurs
propres pognes, avec deux canifs, quelques clous et un marteau (en tout cas c’est
ce qu’ils affirmaient dans le cadre des rares visites autorisées aux adultes ou
aux moutards du village voisin), devait suffire à leur obtenir le respect et
quelques meubles d’occasion pour améliorer le confort entre ces planches qui
pour autant de l’extérieur et au premier abord laissaient présager une rapide
déconfiture.
Photo Sido
05 mars 2008
J'ai raté Régine Détambel chez Ferney
Je suis une quiche... Au temps pour moi, j'ai lu le programme du jeudi 7 février et non celui du jeudi 6 mars. J'ai donc raté ce rendez-vous. Désolée si j'en ai enduit tout plein d'erreur.
Extrait du Jardin Clos Gallimard 1994 :
"Alors j’ignorais que ma barbe s’épaissirait tellement qu’il faudrait la tailler
avec des tessons. Que mon oreille entendrait les puces chuchoter dans les poils
courts, qui repoussent, sur l’échine du chat. Alors je ne connaissais pas le
pouvoir des bulbes de tulipes et des oignons de glaïeuls que je caressais
désormais. J’enlève la boue qui les alourdit, je les allume contre mon ventre,
comme un écolier une vraie pomme rouge, et je me les promène sur la peau
jusqu’à ce que je les arrose. Les bulbes de dahlia ont la douceur d’un gland
sec. Ceux des iris sont plus tendres, mais ils suintent. Patrick m’a enseigné
ces gestes-là, au début, quand j’étais seul et qu’il n’avait pas de temps pour
moi."
04 mars 2008
Le dîner
Photo Three15bowery
Abigaïl Darcy donna soigneusement
deux tours de verrou pour fermer sa porte d’entrée. Il faisait froid dehors et
sa molaire en haut à droite lui provoquait à nouveau des élancements sous la
gencive rapidement enflée. Le prochain rendez-vous avec le Docteur Rivière
était fixé à la veille des vacances de Pâques et elle n’osait pas appeler la
secrétaire pour caler un entre-deux. Si jamais la douleur devenait
insupportable, alors soit, elle n’hésiterait pas à se précipiter directement à
son cabinet. Elle pouvait languir en silence et calmer la douleur avec du
paracétamol en attendant.
Elle se dirigea vers la salle de
bains pour se laver les mains. Son sac la gênait et une des manches de son
trois-quarts prit l’eau pendant l’ablution. Se débarrasser des contacts de
l’autre côté et se mettre en boule dans les bras de son intérieur devaient se
faire maintenant, avant de démarrer autre chose, d’envisager quoi que ce soit.
Elle revint jeter le sac sur le semainier de l’entrée pour commencer une danse
belliqueuse avec le manteau.
Elle s’en débarrassa sur la
méridienne du salon, s’avachit à son tour pour retirer ses babies d’un coup de
pied sur chaque talon et se rua sur l’ordinateur pour consulter ses mises à
jour de flux puis rapidement éplucher ses e-mails. La lumière dans la pièce
sobrement décorée depuis peu et bien après un emménagement contrariant était
insuffisante. Elle bascula l’interrupteur d’une lampe de bureau à l’abat-jour
minuscule, et la pénombre se rétracta derrière les meubles bon marché – à part
le buffet Napoléon III hérité de la tante Geneviève –, le téléviseur
constamment éteint et un radiateur sur la tablette duquel se tenaient un miroir
en fer forgé du Comptoir de la Famille et deux ou trois bougeoirs négligés,
emplis de coulures de cire.
Le papier peint était griffé aux
angles de chaque mur de cette maison de plain-pied fraîchement bâtie au bout de
l’impasse aux magnolias, à hauteur d’étirement de chat, précisément une petite
gouttière croisée mandarin bavarde comme une enfant aux mille questions et cent
histoires.
Elle avait toujours détesté les
maisons à étage. Si vous lui demandiez pourquoi, elle vous répondait d’abord
qu’elle n’en savait rien, et puis des sons et des silences, des voix et des
absences lui revenaient en tête. Par cette mémoire auditive elle retrouvait
progressivement des fragments d’image, et les recollait petit à petit en
avançant plus vite sur le bas que sur le haut, tant il est vrai que les
souvenirs agréables reviennent plus vite. La maison de son enfance commençait à prendre forme, d’abord
le perron et la porte d’entrée, puis l’intérieur après le vestibule.
Des moments plaisants évoluaient en
flux pendulaires dans les couloirs du rez-de-chaussée et s’attardaient parfois
dans les pièces. Une recette réussie ou un biscuit volé, des montées de gammes
chromatiques dans la salle de musique, un film autorisé dans le salon un lundi
soir, une graine de haricot germée dans un coton sur la fenêtre. En bas des
souvenirs d’enfants joyeux sans être bruyants, en haut la partie de l’escalier
emprunté à pas trainants où il fallait commencer à se taire.
Si vous la forciez à remonter les
marches, elle gardait le même pas lourd pour ne pas arriver trop vite aux
chambres. A la sienne où elle avait souvent été enfermée à jeun pour avoir
contredit Dégelée Royale sa mère, à celle où elle vivait, avec cette
épouvantable odeur de médicaments et de mort en attente, et ce grenier d’où
sortaient les fantômes qui l’envahissaient chaque fois qu’elle dévissait
l’ampoule de sa lampe de chevet.
Bien que sa mère ait été descendue au
sous-sol pour un autre silence, elle n’avait jamais envisagé de récupérer celle
de son enfance qui faisait place maintenant à un centre culturel.
Elle se releva pour prendre deux
comprimés avec un peu d’eau du robinet et revint s’asseoir devant l’écran.
Un spam lui souhaitait une bonne fête
en ce vendredi vingt-neuf décembre et lui rappelait que par l’origine hébraïque
de son prénom elle était la joie de son père.
Un clic prolongé de souris le classa
par glissement dans le filtre anti-spam.
Sa journée avait été fichue par la
responsable des caisses qui l’avait remise à la huit. Un petit cadeau de
remerciement pour son intervention de la semaine dernière. Abigaïl avait pris
la défense de la petite Jessy suite à son refus de laisser fouiller son sac à
la sortie du travail.
« Hé ! Vous n’avez pas le droit,
c’est illégal ! Jessica, s’ils te soupçonnent de vol tu peux exiger que ce
soit un policier qui le fasse. Mais s’il ne trouve rien dans ton sac, alors tu
pourras porter plainte ! »
Madame Godin avait su apprécier à sa
juste valeur… Donc caisse numéro huit… Ce soir, les premiers symptômes d’une
rage de dents et peut-être un bon rhume à prévoir annonçaient une nuit de
mauvais sommeil, alors que demain le vieux briscard descendrait dans son
quartier St Cyprien pour un dîner après des années de silence. Abigaïl avait l’appétit
capricieux et une gestion du temps approximative, elle envisagea donc la
préparation d’un taboulé libanais. C’est lui qui lui avait appris à le faire
quand elle pensait encore qu’il était son père.
Abigaïl avait des calculs de
statisticienne. Par exemple, elle trouvait que la vie était à soixante-dix pour
cent insupportable, à vingt pour cent neutre et à peine dix pour cent
merveilleuse.
Les trente pour cent supportables la
faisaient tenir, et elle aurait bien demandé à passer à quarante pour cent pour
subir la soirée à venir sans trop d’angoisse si elle avait pu trouver un
interlocuteur valable pour ce type de négociation.
Elle adorerait quitter son emploi à
l’amiable ; d’un commun accord ; en bonne intelligence. On serait un
lundi matin, forcément un lundi… Il ferait un temps de brodeuse, un temps
irlandais : Pluvieux avec des éclaircies pour aller chercher l’échevette
de soie manquante, le diagramme vu dans la newsletter des nouveautés, le
garde-fils en buis pour le nouveau projet à démarrer. Un temps à regretter de
ne pas être chez soi à entreprendre son bout de lin au bout du fil.
Il ne s’agirait pas d’une décision
mais d’une envie. Non, pas une envie, un impérieux besoin, une quasi certitude
que c’était aujourd’hui qu’il fallait poliment aller dire au revoir à la dame.
Il n’y aurait qu’une cliente dans la
boutique, l’enquiquineuse de l’ouverture : celle qui trépignait à moins
cinq comme une enfant parce qu’elle avait vu de la lumière et s’étonnait qu’on
ne se dépêchât pas de lever le rideau de fer. On se dirait que c’était normal,
que la cliente préférée de l’ouverture venait rarement le lundi mais plutôt le
jeudi, avec les yeux gourmands qui trifouillaient déjà dans les fiches et les
tissus, les mains collées à l’espoir d’être déjà là, prête à rentrer pour
ressortir avec la provende dans le sac à ouvrage.
La collègue saurait. Forcément elle
saurait… Des années à se museler, mais prompte à reconnaître l’odeur du cuir
qu’Aby aurait commencé à ronger. Elle la suivrait du regard, il la pousserait
dans le dos jusqu’au bureau de la patronne.
« Au revoir Madame, je ne vous aime
plus et je voudrais vous quitter aujourd’hui. J’ai aimé le chemin parcouru dans
votre royaume, mais les ruelles en sont étroites et le pavé résonne du bruit
que fait le cheval fourbu venu me chercher, il est donc temps pour moi de partir. »
Madame pleurerait : un élément
tel que Mademoiselle Darcy serait une perte immense pour son entreprise, mais
elle comprendrait si bien… Elle lui rendrait sa liberté sans un reproche, avec un
sanglot dans la voix pour lui souhaiter bonne chance et elle galoperait ventre
à terre jusqu’à son logis retrouver le temps perdu, éperdue au milieu de ses
lins brodés. Fiévreuse, elle tirerait l’aiguille encore et encore, elle
sèmerait les heures sur des mètres de toile et ils seraient ses seuls dieux et
maîtres…
Cartésienne au point de réfuter la
théorie des cordes, Abigaïl s’était pourtant fait renvoyer du club fermé des
zététiciens après avoir démontré que les travaux en statistique de Michel
Gauquelin sur la pertinence de certains outils astrologiques étaient valables. Aujourd’hui
elle voulait contester l’expérience de l’effet Forer, qui avait permis à l’un
d’entre eux d’affirmer que les vendeuses se posaient en temps que victimes
parce qu’elles se reconnaissaient subjectivement au cours d’un test dans un
passage du Bonheur des dames de Zola.
Encore six mois à tenir dans cette mercerie de la grande distribution qui
l’essorait comme les autres et elle pourrait publier son mémoire. A cette
nouvelle place, caisse numéro huit, elle allait souffrir : Devant les portes
automatiques, c’était une des plus anciennes machines à enregistrer et la
chaise sous le siège avait une vis cassée.
Pense à celles qui y sont jusqu’à la retraite !
Elle alluma la radio, sortit sur la
loggia et contempla l’hôpital La Grave à côté du Pont Neuf. Elle entendit
vaguement les voix du présentateur des informations :
« Flash
info spécial élections :
Une dame en blanc,
Un nain brun,
Un croquant pyrénéen,
Un suidé armoricain,
Un Chouan,
Des bacchantes et une bouffarde,
Deux tours de manège... »
« A présent la météo… »
Joël Collado lui prédit un week-end
ensoleillé, or ce matin, en allant marcher du côté de Pech David, elle avait vu
les Pyrénées, signe de pluie pour le lendemain. Ajouté à cet indice, ses
cheveux bouclaient en anglaises, la pression atmosphérique était donc en
baisse : elle sortirait avec son parapluie…
En rentrant juste avant la saucée,
elle étalerait du lin sur ses genoux et elle broderait au sec, à côté de la
fenêtre frappée par le crachin.
Après le travail à la mercerie, il
lui restait trois petites heures avant l’arrivée de son père. C’est en
demandant une copie de son acte de naissance avec filiation afin établir
un passeport pour son premier voyage hors de l’Europe deux étés en arrière
qu’elle avait lu qu’il ne l’était pas, non plus que par mariage. Sa mère, aux
premières questions de l’enfance au départ de l’école, lui avait assuré
préférer que sa fille portât l’unique matronyme par conviction anti
patriarcale. Or, le bout de papier officiel relevé dans sa boîte aux lettres
indiquait clairement qu’elle était née de père inconnu. Elle avait annulé ses
vacances et pleuré devant le mari de sa mère qui avait refusé de la reconnaître
« malgré tout. »
« Allô, c’est moi… Je peux venir
dîner chez toi ce soir ? »
Le message sur son portable à la
pause déjeuner lui avait claqué le beignet pour la deuxième fois. Comme un
grand coup de soleil, mais traversant jusqu’aux entrailles.
La première fois qu’elle avait eu
cette sensation, c’était la semaine dernière. Un petit vieux était entré dans
le magasin et c’était le portrait craché de son père.
Il s’était approché pour lui dire
qu’il brodait des tapis miniatures, avec une préférence pour le style marocain.
Il ressemblait à Charles Vanel et parlait comme un des personnages qui ont dans
la bouche les mots d’Audiard. Malgré sa gouaille, Abigaïl avait compris qu’il
n’avait pas l’habitude d’avouer son « penchant » pour l’art de tirer
l’aiguille. Fascinée par cet homme aux traits paternels, elle lui avait
démontré néanmoins qu’il ne l’impressionnait pas avec son coming out, qu’il
avait des prédécesseurs chargés de testostérone, marins crucifilistes, russes
tricoteurs du XIXème, ou chirurgiens s’adonnant au point de Lunéville pour
s’assouplir les doigts. Il était venu après plusieurs renoncements, ennuyé par
un problème : il brodait du point de croix sur une chemise, et c’était
plutôt grossier comme résultat se plaignit-t-il. La jeune femme lui conseilla
l’utilisation d’un tire-fils et il trouva que c’était une bonne
idée.
Il ne connaissait personne dans le
milieu de la broderie, il était autodidacte et brodait tout seul dans son coin.
Fascinée de voir qu’il pratiquait la miniature à son âge et de façon quasi
innée, elle lui dit qu’elle voudrait voir son travail. Il promit de repasser un
peu plus tard lui montrer ses « essais ».
Quand Aby leva à nouveau les yeux,
quatre heures avaient dû s’écouler, et le vieux, un peu crâne, puisait son
assurance dans le creux du casque de mobylette au bout de son coude. Dans
l’autre main, un sac chiffonné bourré de ce qu’il lui montrait au fur et à
mesure.
Une semaine après elle sut que
c’était son père qu’elle allait revoir après l’appel sur son portable…
Abigaïl attrapa le boulgour et mesura
cent vingt grammes. Elle versa un peu d’eau bouillante dessus et laissa gonfler
plusieurs minutes. Dans le grand saladier, elle coupa un concombre et deux
tomates en brunoise. La cuisine s’étirait en longueur, et dans ce couloir
restreint elle déambulait parfois dans la posture du crabe. Le silence était un
peu trop calme.
Après, il y
avait le silence.
La marche à
pieds nus dans la farine répandue, un peu après les crêpes. Le rituel du thé et
le Japon au bord des lèvres. La musique de chambre qui ne réveille pas le
mal de tête. La voix des enfants chuchotée, et oublier leur
présence. Le binage d’une misère dissimulée sous les ors d’un statut
envié. Les murmures de l’hiver dans le tricot d’un col roulé. Tout
doit cesser, dormir et mourir sans bruit. Est-ce assez de l’entourer d’un
ciel de nuit ?
Elle rinça ses mains dans l’évier,
s’essora vaguement au torchon qui traînait sur la paillasse et tourna le potard
du tuner avec le dos de la main pour ne pas le mouiller. Radio Classique :
l’Ave Maria de Gounod. Cela semblait
parfait… Au retour dans la cuisine, elle ouvrit une boîte de pois chiches à la
suite des légumes. Flûte ! La cébette ! La jeune femme attrapa la botte
dans le frigo, extirpa la plus grosse et la coupa en deux dans la longueur.
Puis elle la passa sous l’eau et la hacha menu, la queue y compris. Elle versa
les graines de boulgour dans la passoire, les refroidit sous un jet abondant,
et de nouveau les transvasa dans leur contenant avec cette fois-ci le jus d’un
citron entier.
Dans le saladier, elle avait
dénoyauté une vingtaine d’olives noires. Elle voulait s’en servir pour placer les
mycotoxines au départ, mais elle avait trouvé un autre poison indécelable plus
radical, qu’elle avait préféré injecter dans les tomates. Ça l’avait presque
fait sourire d’utiliser pour une fois une aiguille sans fil. Elle cisela
abondamment et grossièrement de la menthe et du persil frais, ajouta beaucoup
de cumin qu’elle prononçait encore « kamoun», et attrapa le récipient où
reposaient les graines. Elle les étala dans le saladier, ajouta une bonne
rasade d’huile d’olive, du sel de Guérande et à nouveau le jus d’un citron
entier. Le tout mélangé et remisé au repos dans le réfrigérateur.
Il était arrivé à l’heure exacte,
avec un bouquet de soucis orange que la jeune femme interpréta in petto comme un
mauvais signe pour lui en le débarrassant.
Il l’avait rejointe dans la cuisine
où elle arrangeait les fleurs dans un vase trop grand, afin de mieux se faire
entendre. Elle n’avait pas compris ce qu’il lui avait dit depuis le salon.
Avant que sa mère ne s’isole à
l’étage dans sa forêt de loups souvent fermée à clef, son père l’emmenait
parfois regarder des expositions sur à peu près tous les sujets, paléographie,
artisanat d’art ou cabinet de curiosités.
Elle avait donné suite à une visite
dans une exposition d’ikebana avec quelques cours et avait gardé le goût des
bouquets sophistiqués et minimalistes.
« …Oui… Bon… Et alors je disais
donc, c’est pour ça que je suis venu te voir… Bref, enfin si tu es d’accord, je
voudrais pouvoir t’adopter. » Bredouilla-t-il, hésitant. Il se dandinait,
changeant régulièrement de jambe d’appui, ainsi qu’un enfant pris au dépourvu
après avoir bu trop vite un grand verre d’eau glacée.
Aby rejeta ses cheveux en arrière,
contracta les muscles de son ventre avant de lâcher un soupir embarrassé et s’écria :
02 mars 2008
Plateforme treize
Mi-janvier et
le double-vitrage de la salle des pas perdus tient un monde de l’autre côté, au
chaud : celui qui a le droit de regarder les étoiles de givre collées aux
grandes baies en attendant un vol respectif à chaque histoire : un week-end en
amoureux, un voyage d’affaires, une réunion de famille, des vacances à la
sauvette… Claude Solenne n’aurait jamais laissé son grand fils sortir sans
écharpe par ce froid, mais il n’était plus là pour prendre soin d’Adrien. Il
s’abîmait les yeux en essayant d’apercevoir les fuselages, et avec le soleil
d’hiver c’était assez délicat. Jambes espacées et pieds à plat sur le sol, il
se penche sur un gobelet de thé brûlant entre ses paumes. Il attendait la
navette dans la salle d’embarquement. Ce retour à Toulouse ne l’enchantait
guère, mais l’agence pour l’emploi avait peu goûté la semaine de congés qu’il
s’était accordée pour prendre le temps d’enterrer son père. L’assistante du
directeur de l’agence de Labège à l’annonce du motif lui avait fait remarquer
qu’il aurait au moins pu les prévenir avant, ce à quoi Adrien s’excusa
sincèrement de n’avoir pu anticiper un tel impondérable. Il avait dû leur faxer
un certificat de décès en catastrophe pour ne pas se faire rayer de la liste
des demandeurs d’emploi et continuer à percevoir ses allocations de chômage.
Son conseiller référent, magnanime, accepta de reporter son rendez-vous mensuel
de suivi de projet personnalisé d’accès à l’emploi, mais à la condition de
passer des tests d’aptitude à la Plateforme treize.
« Sinon
je vous clique, Monsieur Solenne, j’en ai cliqué trente-huit cette semaine,
avec vous ça fera trente-neuf. »
Il s’était excusé également quand le frère de son père – il n’arrivait pas à dire « mon oncle » – lui avait reproché le choix d’une couronne un peu trop colorée. Il avait présenté ses excuses à l’employée des Pompes Funèbres pour le temps passé à choisir le type de funérailles – avec ou sans mise en bière Mon Dieu je n’en sais rien je ne veux pas de cérémonie mais pouvoir lui dire au revoir est-ce possible–, et il demande pardon à l’hôtesse d’accueil une semaine plus tard en omettant d’exhiber promptement une pièce d’identité avec son billet électronique. Elle était dans la poche arrière du sac de voyage, c’est la tête plongée dans la sacoche en bandoulière qu’il s’en aperçut.
Il déteste prendre l’avion, mais il s’entend dire
merci avec un sourire dans la voix quand le steward lui souhaite un agréable
voyage en venant le chercher pour les conduire lui et les passagers à la
navette du vol Rennes-Toulouse.
Le jeune garçon assis côté hublot lui propose aussitôt
sa place. Le chagrin marque et inspire la compassion. Quand les attachés-cases
et les baise-en-ville sont placés au-dessus des sièges et les passagers
bouclés, le décollage est imminent.
Adrien n’aime pas les déplacements. L’anticipation d’une interruption entre deux pulsations de sa vie est généralement source d’angoisse. Suspendu entre la veille conforme et répétitive d’actes minuscules et quotidiens et le retour du lendemain, il était pourtant obligé d’admettre qu’il était agréable de sortir de ce vieux schéma et le sentiment qui montait rapidement au stade de la joie intense le culpabilisait pour le cas où il n’aurait plus voulu rentrer.
Son père adorait l’ivresse procurée par les départs. Quand il n’avait pas de prétexte pour voyager ou simplement partir, il évoquait n’importe quelle raison (souvent fallacieuse) pour déménager. Il changeait de ville ou simplement de rue, et ruinait sa famille dans les frais occasionnés par ses démarches. Personne n’avait jamais pu le raisonner, et quand il ne pu plus financièrement se procurer ce plaisir de la fuite, il fît une dernière fugue en avalant un tube de comprimés.
Adrien Solenne sort un livre de poche pour accompagner son trajet. Il a sommeil mais veut bien commencer de lire au moins deux ou trois lignes. C’est un titre de Jean-Paul Dubois, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi : Un homme après la disparition de son père part sur les traces de son souvenir en avion.
Le vent souffle sur la ville rose. Les chiffres volettent dans un ballet anarchique mais implacable : mille trois cent trente ; dix mille ; treize mille ; trois cent mille. Certains sont concrètement matérialisés, d’autres seulement envisagés…
Un groupe bien ancré au sol les manipule avec des ficelles cirées ou des cordes à nœuds. Reuters, AFP, Alcatel, Airbus, Chrysler, Symantec, Etat, ANPE : dans ces mouvements homogènes du poignet tous s’entendent pour la bonne marche du spectacle aérien.
Posé plus loin dans l’herbe, un petit transistor crachote des nouvelles ubuesques — le chômage est en baisse, dormez braves gens — Les aboiements d’une meute parviennent aux oreilles des cervolistes. Il faut se dépêcher pour profiter le plus longtemps possible de ces nombres, l’opinion publique arrive et commence à faire des soustractions… Les résultats sont étonnants et elle demande des comptes. S’ils ne sont pas sur les listes de l’ANPE, ou sont passés les licenciés ?
On frissonne et on soupçonne… Il fait quand même une journée idéale pour le tir aux pigeons d’argile… Adrien sort de sa torpeur et l’avion atterrit.
Les oiseaux en délicatesse avec le repos des gros dormeurs ont déjà chanté. Adrien renifle l’heure le nez dans l’oreiller. L’odeur de son sommeil le berne le temps d’une position fœtale, mais l’effluve de la journée domine très vite et lui fait faire la grimace. Il colle son oreiller sur sa tête pour fermer une cabane en coton tissé et plisse les yeux en face du réveil qui traîne sur la moquette. Il tourne la tête et se retrouve le nez contre la gueule de la chatte qui commence à ronronner et à se frotter contre ses cheveux. Il glisse les bras autour d’elle pour faire un berceau pas trop serré, que l’animal puisse partir. Elle miaule une protestation quand il commence à se lever.
Il fait déjà chaud malgré la saison froide. La porte-fenêtre est entrouverte dans la cuisine. La vaisselle d’hier est empilée dans le bac de gauche, il rajoute son bol et sa cuillère dans celui de droite. Encore plus de désordre… Bascule dans celui de gauche… Le bol de travers glisse sur le tas. On s’en fiche, il n’est pas cassé… Asperger rapidement avec une forte pression, fermer le robinet. Partir à la hâte et fermer la porte d’entrée en cognant bruyamment le porte-clefs chargé contre le bois. C’est sûr, la voisine va charger sa boîte aux lettres d’un joli billet d’humeur.
Le rendez-vous est à un quart d’heure en voiture mais il ne conduit pas. Il n’y a pas de ligne directe entre Ramonville et Labège, il va donc passer par Toulouse et supporter un détour d’une heure et demie en comptant l’attente. Bienvenue dans le monde merveilleux des demandeurs d’emploi.
Le bus arrive tout de suite, les places assises sont déjà prises. Il doit monter dans le numéro quatre-vingt dans trente minutes. Trente minutes pour descendre au Cours Dillon, s’il le rate le prochain n’arrive pas avant deux heures.
Saouzelong, St Agne, St Michel… Les quartiers se sont donné le mot, les rues défilent au ralenti et les bouchons klaxonnent. Adrien psalmodie leurs noms pour conjurer le souk mais cela ne suffit pas, le Parlement et la place des Carmes, arrêts prévus dans son itinéraire, s'échappent. Le bus est dévié par le Grand Rond. Huit heures vingt et l’autre part à trente. S’il met dix minutes à gagner Esquirol, Adrien a peut-être une chance de l’avoir…
Vingt-neuf et l’engin tourne enfin rue de Metz, il s’étrangle et adresse un geste indélicat à la Halle aux Grains en lâchant la main courante.
"Hé ! Fais gaffe mec ! Tiens-toi à ta branche sinon je t’en colle une !"
La foule compacte ne goûte pas l’improvisation, la promiscuité est à peine supportable.
La rue est complètement bouchée à cause des déviations, des voitures pare-chocs contre pare-chocs sont immobilisées par le trafic dans le couloir des bus. Un boulevard klaxonne, et deux tractopelles à l’angle tintent aussi fort en reculant. Le marteau-piqueur est assourdissant car une jeune femme sur le troisième siège a ouvert une des fenêtres. Adrien a vu le geste et fixe son regard sur elle : un sous-pull à col roulé et une veste bleue un peu épaisse. Une autre assise en face de lui la regarde de travers et resserre son cache-cœur sur un top en coton bon marché. Il est vingt, l’autobus s’arrête à Esquirol. Adrien descend sur la marche avant l’ouverture des portes. Son regard descend de vingt centimètres et le trottoir est très près du pied qui force presque pour sauter.
« Oh ! Mais c’est le quatre-vingt arrive en face ! Pardon ! Pardon ! Oui, pardon ! Merci… Ouf, moins une ! »
A la réunion d’information de la plate-forme treize du pôle trois cela avait été clairement énoncé : il faudrait pour ce poste cesser toute communication elfique avec sa boule à thé, descendre de l’arbre aux souhaits et porter la mauvaise parole du Crédit aux clients. Sur une amplitude horaire de neuf heures à vingt-deux heures dans le cadre d’un contrat à durée déterminée de deux mois non renouvelable de trente-cinq heures, payé au Smic horaire, lui-même divisé par trente-cinq et multiplié par vingt-cinq égale trop de retours à la maison après vingt-et-une heures et un budget essence hors de portée.
Adrien pour ce poste aux tâches simples et répétitives avec une forte résistance au stress doit passer des tests ce matin. Le groupe aux visages froissés monte dans la salle du premier étage porte cent quinze où une maîtresse de cérémonie brune arrive avec un quart d’heure de retard. Elle regarde probablement une série télévisée sur les militaires avec un commandant qui rappelle à loisir que ce sont les faibles qui s’excusent. Son carré bouclé est impeccable, une couleur à la mode – chocolat, sa tenue repassée et ses chaussures cambrées excluent la dispense de danse classique dans l’enfance. Elle se présente dans le cadre de son poste et rappelle qu’arriver après l’heure n’est pas négociable, que la rigueur et la ponctualité sont les mamelles du…
Il veut être face à la fenêtre, devant une vigne en treille aux couleurs du temps qui le regarde avec bienveillance et bruisse de quelques feuilles pour soutenir sa présence en milieu hostile.
La salle est nue, malgré des tables beiges, des chaises métalliques et un combiné ampli tuner lecteur CD.
Les tables sont réunies. Dessus des polycopiés blancs comme l’administration d’une agence pour l’emploi, un feutre rouge et une calculatrice par candidat. Adrien sort ostensiblement un papier nuage pour prendre la fuite à la première occasion.
"Cela ne sera pas nécessaire, nous avons tout prévu !"
La voix de MC Brune râpe comme un dossier glissé péniblement dans une boîte à archives. La pointe de ses épaules basses et le sommet de sa nuque forment un triangle parfait, le fruit d’heures de glissade sous un lourd dictionnaire pendant la traversée d’un grand salon probablement.
Il faut mettre des points rouges sur des symboles avec un feutre. La consigne est précise : à un millimètre près le point n’est pas validé. Adrien parcourt rapidement en diagonale dix pages avec des colonnes. Dans chacune d’elles, des étoiles, des carrés, des ronds, des triangles, des rectangles et autres polygones. Certains symboles sont encadrés. Aucun point au feutre sur les symboles s’ils sont encagés dans des cases. En dehors, mettre un point sur chaque branche de l’étoile, un point sur trois côtés des carrés, un point sur les deux largeurs des rectangles, un seul point sur les autres symboles. C’est le fil rouge du test. Une voix sort du lecteur de CD pour donner les ordres au fur et à mesure avec un brouhaha de fond censé coller le plus possible à la réalité : le bruit d’une foule dans un centre commercial. Alternativement, il faut faire des soustractions sur une feuille, et cocher des mises en situation en choisissant pour chaque cas les réactions les pires et les meilleures à avoir sur une autre. Revenir sur le fil rouge entre les opérations et les choix pertinents de réaction par rapport à une situation.
Saisir
un stylographe ou un bâtonnet graphite, le dresser cul en l’air et bouche
mordant sur une pointe noire d’une poussée de l’index entre un pouce et un
majeur, cela n’avait jamais fait son affaire.
Tracer
des signes exigés réguliers et propres sur un blanc salissant et réglé de
veines parallèles, margé d’une frontière amarante interdisant à sa gauche un
possible terrain vague souillé d’une note en rouge de l’institutrice crispée
sur un stylobille fonctionnaire, cela l’avait toujours contrarié.
Garroter des mots sérieux, les corseter entre des fils linéaires torturait sa main gauche endolorie. Le doré et le terne devaient serrer leurs hampes dans deux interlignes, le landau, l’hectolitre et la boucherie étaler les leurs dans un trois pièces, et les voyelles s’écraser au ras des pâquerettes d’une seule interligne alors que le « a » se forme en ouvrant fort la bouche.
Des pages d’écriture, des lignes interminables à copier, des doigts de gaucher frappés et attachés, des pulpes digitales crasseuses, une phalange majeure bosselée, une signature imitée et l’admiration d’écritures belles, deux fois :
Une professeure de collège à la calligraphie régulière. La mise soignée, la diction impeccable. Et pourtant la lettre « q ». Au tableau, sur des copies, des « que », des « qui », des « qualificatifs » de sa main où la boucle du « q » s’enroulait à l’envers pour permettre un glissé rapide sur la queue de la consonne. Adrien avait pris volontairement un nouveau cahier de lignes à copier pour aligner des « q » qu’il voulait indociles comme les siens. Ajouté à sa dysgraphie naturelle, il avait nagé en plein bonheur le temps d’une saison scolaire.
La sieste-flash en début de cours de mathématiques au lycée. Un enseignant rendait les copies d’une interrogation écrite une fois par semaine empilées sur un bras tel un lardon dans un lange. Le haut de la pile plongeait vers le bas en accordéon, et il reconnaissait d’un coup d’œil son écriture sur les feuillets idoines. Renseigné sur sa position fréquemment antépénultième, il évaluait ainsi le temps disponible avant l’appel de son nom et il écrasait discrètement, gagnant des mondes parallèles sans autorisation de sortie.
Plus
tard, si tard qu’à la fin il était adulte, il tomba en amour pour les « t »
d’une collègue de travail, à l’époque où il avait encore un emploi. Son
écriture était minuscule mais ses « t » claquaient comme des coups de fouet
par-dessus les mots, césures ou remparts c’était selon et il les lui fallait.
Il ressortit le carnet de lignes mais ce fut la dernière lettre à l’énamourer.
Juste après, le clavier l’avait bien tempéré et il n’avait conservé le stylo
que pour satisfaire de crétines manies manducatoires.
Adrien s’applique. Isoler les
symboles selon les points à leur dessiner en faisant abstraction des autres,
comme une machine binaire qui ne connaît que deux solutions : une réponse
vraie ou une réponse fausse est plutôt amusant au début. Une étoile à cinq
branches a forcément cinq points d’angine, contractée sous la climatisation de
cette pièce en vase clos. Les sketches sont téléphonés. Les propositions les
pires lui font envie mais il donne ce qu’on lui demande. Il accélère la cadence
avant de réaliser qu’il s’implique dans le respect de la consigne, c'est-à-dire
le but véritable de l’exercice. Il pense au film I comme Icare et au test du psychologue Stanley Milgram sur la
soumission à l'autorité.
Il ne ralentit pas. Le rythme le berce et lui fait fredonner une chanson d’Harry Bellafonte :
Day-o, day-ay-ay-o
Daylight come and he wan' go home
Day, he say day, he say day, he say
day,
Daylight come and he wan' go home
Work all night on a drink a'rum
Stack banana till morning come…
Une fille à mille tresses,
emmitouflée dans un tricot fait main de l’autre côté de la table lui sourit. Il
a envie de lui montrer la treille aux couleurs du temps. Le reste du groupe
plisse les lèvres et les yeux au-dessus d’un format A4 mais pas elle. Elle
aurait même tendance à écarquiller les siens pour mimer l’exaspération.
Quelques-uns paniquent, posent des
questions, craignent les pièges. MC Brune les materne. C’est la première
charrette de la journée et deux autres sessions bénéficieront des mêmes soins,
des mêmes renseignements, des mêmes remarques.
« Il n’y a pas de piège, d’ailleurs les prérequis au test ne nécessitent pas le niveau bac. »
Les têtes rassurées se penchent sur leur avenir d’esclaves dévoués. Heureusement que certains ne seront pas pris… Adrien ne sait pas comment sauver les autres.
Il commence à dessiner du lierre grimpant autour des symboles. De l’oxygène sur ces feuilles de papier pour respirer profondément. Il sourit et la jeune fille aussi. Il dessine un papillon bleu pour moucher sa bouche d’un point de couleur qui la libère des exercices impressionnistes au feutre rouge et griffonne un court poème qu’il n’ose pas lui envoyer :
J'ai graphité à larges traits un papier pour faire apparaître la gueule
de l'ange mais la feuille assombrie par les ombres crayonnées est restée lettre
morte.
J'ai voulu serrer la journée entre mes mains dans un bol enfumé et
rester ainsi jusqu'au bord des cils d'un soleil plongeant dans l'ouest
pour me sentir apaisé, le souffle en équilibre entre l'inspire et
l'expire – Je me suis mis à saigner.
J'ai songé aux Tristes Filandières mais Atropos me fait
reculer. Puis-je filer la laine si ma vie sous la lune à trois temps valse
sur des nœuds défaits ?
MC Brune observe son manège. Elle l’a repéré depuis le début et noté soigneusement dans sa grille d’évaluation des comportements.
Quand il lui tend sa copie elle a un
sourire narquois.
Le rendez-vous terminé il lui faut rapidement sortir –
de l’air – vite, dehors…
Adrien choisit de rentrer à pied. Cinq kilomètres à taper sous les péniches, c’est faisable. Labège porte bien son nom. Elle n’est pas rose comme Toulouse, mais passe-partout et ville dortoir, ville foutoir commercial, ville cinéma Duplex, commune kleenex qui se mouche et se jette sur le parking après la séance.
Où est Ramonville ?
Des pneus crissent alors qu’il cherche sur le plan à
côté de l’arrêt de bus. Trois voitures derrière pilent brutalement mais le gars
en sortant lève les bras, paumes à plat. Hors de question qu’il gare sa
Peugeot.
« Hé ! Je descends en ville… Tu veux
profiter de mon carosse ?
– C’est bon merci, je vais à Ramonville.
– Tu es cinglé, Man ! Ce n’est pas à côté !
– Je sais, j’ai seulement besoin de me vider la tête,
mais merci pour le service. »
La rocade, le pont de la rocade, un centre de formation après vingt minutes de marche.
Adrien ne sait plus où tourner, les panneaux sur la route sont faits pour les automobiles et il voudrait faire court. Le centre est dans un parc magnifique, les lilas sont déjà en fleurs et un chien se prend pour le maître du monde, couché sur les marches. Respirer mon Dieu fermer les yeux respirer ouvrir le ventre aérer les tripes les remettre refermer, aviser le paysagiste et lui demander le chemin.
"Ah non Monsieur, ce n’est pas par là, mais plutôt de ce côté… Vous traversez la rocade, passez le pont, et c’est de l’autre côté après… Mais c’est sacrément loin !
– Oui je sais, mais ça m’est égal. Merci, bonne
journée !"
Aïe ! Il y a deux ponts… Ah ! Ramonville c'est
au rond point à gauche… Flûte ! Il n’y a pas d'accès piéton. Il ne reste
plus qu’à marcher sur le bord ténu de la rocade... Les voitures le rasent à
toute vitesse et ça sent plutôt mauvais. Les odeurs délétères l’écœurent.
En arrivant au parc du Canal ses cuisses commencent à tirer, et il sent la sueur rafraîchir son torse. Les arbres lui font de l’ombre, le silence le détend. Il n’est plus très sûr de vouloir rentrer.
Deux heures après son retour chez lui
il est appelé : il a réussi les tests.
01 mars 2008
Petits arrangements entre petits amis
Quand un nain se promène en Afrique
du Sud dans un township et qu’il y rencontre deux gamins, il se dit que leur léger écart de taille n’est pas insurmontable, il en fait des égaux et les
désigne sur-le-champ comme ses nouveaux amis*. Par contre, un tout petit de
seize mois originaire du même continent représente une telle différence de
grandeur qu’il subit l’indifférence de Sa Grandeur et se fait incarcérer en
garde à vue avec sa maman sans papiers puis trimballer entre une gendarmerie, un commissariat, une cellule et un tribunal pendant plus de quinze jours.**
Je mesure un mètre soixante mais ne
souhaite pas devenir son amie…
*Source France2 journal de 20h du 28 février
** Source RESF
Merci à Sébastien Fontenelle pour sa vigilance.
Edit de 17h45 à l'attention de Christophe Fétat : je déteste moi aussi m'en prendre au physique, je l'utilise exceptionnellement ici pour faire un parallèle avec ses victimes "de petite taille" :o)



