Biffures Chroniques

Sur une brique rose, avec vue sur un arbre.

13 avril 2008

Comme un doigt gros sur la tranche

Et bien non, le recueil de nouvelles ne va pas au lecteur cossard, diligent ou en mal de concentration, au paltoquet pressé de couper court, au sujet instable.
Il va plutôt à l'anagnoste qui a le deuil rapide – capacité des accompagnateurs en fin d'histoire –, c'est à dire l’implication pleine et entière suivie de la prise de congé rapidement digestible.

Libellés : nouvelles ; biffures

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12 avril 2008

Je jure de ne pas dire toute la vérité

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Hier les araignées pleuraient sur leurs toiles perlées de pluie, les mouches leur tiraient la langue en modifiant leur trajectoire au dernier moment, et moi je pestais parce que l’intempérie me donnait la flemme de prendre le métro pour aller dans ma librairie préférée et m’y procurer Le matricule des anges, la réédition des Œuvres complètes (avec dix nouvelles inédites) de Katherine Pancol Mansfield aux éditions Stock et le Commentaire autorisé sur l’état de squelette d’Eric Chevillard aux sublimes éditions Fata Morgana dont je m’étonnerais que leur éditeur, Bruno Roy, refuse un manuscrit envoyé par Alexandre Jardin. (Private joke)

J’ai fait une bêtise bien sûr, je suis descendue chez mon marchand de journaux chez qui j’avais déjà raflé toutes les revues du mois en cours qui m’intéressaient, moins le LMDA puisqu’il n’y est pas distribué. Je suis remontée avec le magazine Lire. (Soupir.)

Le magazine Lire est au bibliophile ce que Hifi-Magazine est à l’audiophile : un catalogue de réclames dont tu dois en plus acquitter le montant. (Soupir prolongé.) J’ai cru tenir quelques pages, mais j’ai chuté dès l’éditorial de François Busnel, dont on suppose vu son métier qu’il n’est pas un perdreau de l’année, ni encore moins un béotien au pays des livres et de leurs auteurs. Comment te dire ? François Busnel est déçu. Il vient d’apprendre, comme toi, moi et d’autres, que Misha Defonseca est une écrivaine qui a menti. Oui je sais public-chéri-mon amour, le pléonasme est énorme, mais lui déplore qu’un auteur puisse dire que ce qu’il a écrit est vrai quand c’est de la pure fiction avec des grosses ficelles de rosbif cirées à l’ail, aussi bien donc (je suppose) qu’il puisse déclarer le contraire, que son écrit est un roman quand il a puisé directement dans ses souvenirs.

On ne va pas gloser sur « qu’est-ce que la vérité », « est-ce important en littérature » et « que pensent les psys de ce que l’on peut croire vrai de nos souvenirs », le débat n’est pas là. Ce qui m’agace, c’est sa réaction de spectateur de télé réalité. Qu’est-ce qu’il y a ? Il a pleuré en lisant le livre tellement sa véracité était boulversante et s’est senti trahi en apprenant la nouvelle ? Ensemble c’est tout de Gavalda est une fiction qui a fait pleurer des millions de personnes et que je sache, présentée comme vrai ou non, une histoire qui ne nous touche pas directement peut nous émouvoir par empathie. Orchestrée ou non, elle met déjà une distance par rapport à notre réalité proche (amis, famille, voisins etc.)

Mais ce qui l’énerve le plus ce grand garçon, c’est le succès du livre qui totalise dix-huit traductions, alors que l’ouvrage est écrit sans talent. C’est la mention « Histoire vraie » qui a fait vendre et non la qualité du style. Alors là je pouffe. Des centaines de bouquins médiocres sont publiés, le sien en est un parmi d’autres, et s’il veut s’en prendre à quelqu’un, qu’il vise l’éditeur qui a accepté de publier le manuscrit. Werber et Levy aussi sont multi-traduits, on n'en fait pas tout un flan. Ah mais oui c’est vrai suis-je bête, celle dont on parle a menti. Mais on s’en fiche ! Un écrivain ment forcément. Même celui qui pense objectivement raconter sa vie.

Il proteste également car son « témoignage » se déroule sur fond de World War II et qu’elle a affirmé être une juive dont les parents avaient été déportés. Certes, sa famille était catholique, mais ses parents résistants ont réellement été arrêtés et en sont morts. Et il devrait s’intéresser à un phénomène courant, celui du syndrome du goy qui veut être juif, surtout si son père a « trahi » : pour être du côté de la victime, de la tête de turc ou du Peuple élu peut importe ses motivations, c’est très courant et même de nos jours. L’usurpation qui dérange c’est plutôt celles des collabos déguisés au dernier moment en résistants ou des nazis dissimulés sous des identités de juifs, fuyant ainsi pour la plupart la Justice.

Pour revenir sur un terrain littéraire, je suis plus facilement excédée par les écrivains qui recourent aux écrivains fantômes. (Désolée mais le mot « nègre » m’est odieux, je préfère le terme anglais.) Je ne parle pas de Zidane ou de Drucker, pour eux on s’en doute, mais d’écrivains qui signent ce qu’ils n’ont pas écrit. Ça, il n’y a rien à faire, je n’y arrive pas. Vous pouvez me dire que des noms font vendre mais ont perdu leur talent premier, d’où la nécessité financière de recourir à des inconnus qui vendraient moins sous leur nom propre, je m’en fiche. Dans d’autres métiers, celui qui perd ses compétences change de métier, alors qu’ils animent des ateliers d’écriture, donnent des cours d’alphabétisation ou bien encore deviennent écrivains publics, un large choix s’offre à eux.

François Busnel dit que « le romancier a tout les droits, mais [que s’il] renonce au roman et prétend dire la vérité il doit s’en tenir aux faits. » Moi je dis que c’est le travail des journalistes et des historiens mais ça n’a pas l’air de l’effleurer.

En plus il se contredit plus loin en ajoutant : « Avoir du talent : c’est à cette seule condition que l’on pratique le mentir-vrai. » Il faut savoir, on peut ou on ne peut pas ?

Je n’ose pas lui demander dans quel état ça le met d’écouter les informations…


Photo Justin Baeder



Libellés : Fata Morgana ; Alexandre Jardin ; Busnel ; LMDA ; Lire ; Katherine Mansfield, Hifi-Magazine ; humeurs

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11 avril 2008

L'étrange curiosité d'Eric Poindron

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Eric Poindron tient le blog le plus littérairement hétéroclyte que je connaisse, et dans la foulée (qu'il a probablement plus longue que moi),  je case des mots de plus de trois syllabes.

Sur son blog, le Cabinet des curiosités, il nous donne à voir de l’étrange, de l’extraordinaire, de l’incongru, alliant l’image et le texte avec à-propos parfois, avec malice souvent. La curiosité doit être son principal trait de caractère pour rapporter ainsi des icones, photos ou dessins aussi variés qu’introuvables.

Son érudition s’en nourrit, ainsi que de son goût des voyages probablement. J’ai appris qu’il était chroniqueur littéraire, écrivain et fondateur d’une maison d’édition, mais ne le connaît qu’à travers son blog. Ce garçon bien élevé au sens de l’humour subtil pousse la courtoisie jusqu’à aimer les plaisirs de la bouche et du pied devant l’autre – la meilleure façon de marcher -, et croyez moi, un homme qui aime les fines de claire de Gillardeau et la randonnée ne peut être foncièrement mauvais.

Ses articles sur des auteurs à découvrir ou redécouvrir font ma joie, loin des ennuyeux classements des meilleures ventes du mois et me font coucher moins inculte mais avec une liste de livres à lire qui s’allonge comme le nez d’un certain P.

Joueur de surcroît, Eric Poindron propose régulièrement sur son blog votre participation. La dernière en date est la suivante :

Envoyez-lui un poème - de vous ou d'un autre - , une citation, un titre de livre, une critique, une prose, des miscellanées, un morceau écrit, bref, un - ou des - "quelque chose" sous forme de mots qu’il rassemblera sur le blog.

Sa contribution - parmi d'autres à venir :

"Ici nous vivons tous dans une ambitieuse pauvreté " Juvenal.

Vous pouvez déposer les mots sur :

Le Cabinet de curiosités de Éric Poindron

ou à : coqalane@wanadoo.fr


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08 avril 2008

Canal du Midi

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Libellés : Canal du Midi ; humeurs

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07 avril 2008

Migou

J’entendis parler d’une éventuelle mise à l’index, mais je convoitais quelques richesses entr’aperçues récemment dans la jolie vitrine pékinoise. Je baissai opportunément mon pantalon - j'avais un joli cul -, et en signe d’apaisement je choisis de maintenir mes négociations aurifères, puis arborai un adorable badge en peau de tibétain où figurait un aphorisme quelconque sur la paix dans le monde.

Libellés : migou ; biffures

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05 avril 2008

Jonavin le bateleur vénusien

pw1oavcqLa poésie me parle rarement. D’abord je n’ai pas le sens du rythme, ce qui m’a longtemps fait ignorer le jazz et collée au cours de solfège. La méthode Martenot y est sûrement pour quelque chose, avec ses lectures de rythme débiles tapées du majeur d’une main sur la paume de la seconde et ses « chut-la chut-la chut-la-la, but ! » psalmodiées sur le mode mantras entre deux « tri-o-let tri-o-let tri-o-let noaare, blaaancheu ! ». Si vous connaissez un batteur qui a réussi avec cette méthode je veux son téléphone il faut qu’il m’explique de vive voix.

Ensuite, les affèteries surannées et les grandiloquences romantiques m’emmerdent.
Dans le frais clair-obscur du soir charmant qui tombe
L’une pareille au cygne et l’autre à la colombe
Ô douceur !

« Mademoiselle de Murphy arrêtez de rigoler bêtement, respectez Hugo bon sang ! » « Désolée Madame, quand j’entends un alexandrin en général et celui-ci en particulier, j’oxymeurs ! »

Les passions névrotiques, les mélancolies, les langueurs, les colères, les menaces de suicide et autres fièvres du cœur m’évoquent des gamins capricieux, hystériques, héliocentrés et oisifs qui s’écoutent écrire. Ils me font presque le même effet qu’un sportif qui se regarde faire l’amour avec sa femme pour admirer ses muscles.

Quelques-uns font exception comme Réné Char par exemple, ou bien Jacques Prévert et quelques autres. Aussi quand je tombe sur le blog d’un poète qui me touche, c’est l’enchantement simple, pour paraphraser Christian Bobin, un autre poète qui me fait mentir.

C’est le cas de Jonavin, poète amateur, dont la prose poétique me parle, me ravit, me surprend par son imagination et les contradictions qu’il fait naître en moi car il est capable de mettre en situation des sentiments sans m’exaspérer, et garde l’humilité de ceux qui ont du talent en se remettant en question, en travaillant ses textes (pas comme certains) et en essayant toujours de progresser. Ses derniers textes se rapprochent davantage de la notule que de la poésie je trouve, mais toujours avec ces ciselures que j’aime lire chez lui.

Voici son blog (clic !)



Libellés : Jonavin ; bateleur ; vénusien ; des phares dans son blog

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03 avril 2008

Le pari perdu

Il n’y avait pas eu l’épaisseur câline du silence, l’enfouissement dans ses voiles taiseuses pour Anaïs Tanguy avant son départ au restaurant. Le ravissement banal du déplacement à pieds nus, de la tasse à thé posée sur un set de table moelleux, remplie d’un filet démarré depuis le bec verseur incliné à fleur de fond de tasse, sans rotation de cuiller, fenêtres fermées et rideaux clos avant la bousculade du service de onze heures avait été gâché pour ce matin. Voilà pourquoi sans doute elle avait accepté ce pari grotesque, cette bouffonnerie de potache intrusive dans son cloître artificiellement bâti par le tuner éteint. Elle ne se rappelait plus des termes, juste de l’échec et de l’enjeu. Elle avait à peine enfilé son peignoir après la douche que le rituel du calme avait été profané par la sonnerie et la voix de Georges qui bruitait dans le téléphone, qui s’excitait pour avoir sa réponse et lui hurler qu’il avait gagné, qu’elle n’avait plus qu’à s’exécuter, et plutôt fissa. Il avait raccroché avec une imitation du rire de Fantômas – Mais quelle rouelle de dinde ce garçon !
Georges était le seul. Où plutôt non, ils étaient trois mais c’était le seul dans la liste qui pouvait la déranger n’importe quand. A tout moment. Lui qui avait prêté la somme pour acheter le restaurant, lui qui continuait à lui donner des nouvelles de son mari depuis leur séparation, lui qui chantait faux comme une casserole et s’habillait comme un parvenu marseillais pour la faire rire, lui enfin qui avait pleuré à chaudes larmes dans ses bras à la mort de la Traviata.
Ils avaient convenu du mardi pour solder le pari, qui était un jour où le service du midi se déroulait sur un rythme tranquille, quelques couverts, trois plats du jour et une brigade relativement détendue en cuisine, elle pouvait donc les dispenser de sa présence. Elle prit sa voiture et partit pour le fast-food de Basso-Cambo, à l’ouest de Toulouse.

Comment pouvait-il prétendre être un ami proche et lui infliger un gage pareil ? Elle l’avait entendu confirmer publiquement son amitié au micro d’un journaliste pour la page gastronomie de la Dépêche du Midi le jour où son restaurant avait décroché une étoile au guide Michelin, au point de donner quelques détails d’ordre strictement privé sur elle – à quoi bon le nier suite à la publication de l’article elle eut plusieurs coups de fils, et certains mobiles d’appel concernaient d’hypothétiques demandes en mariage à des fins d’association entre talent culinaire et talent aurifère, et elle avait éprouvé un certain malaise. Georges était de bonne volonté mais parfois si impulsif que cela confinait parfois à la muflerie. Il n’avait même pas tiqué en la voyant obtempérer pour valider son échec et programmer le trajet du Mirail sur son GPS.

Non, décidément, il faudrait envisager de couper les ponts avec ce garçon, et ses deux amis restants devraient communiquer uniquement dans le langage des signes utilisé couramment par les sourds avant onze heures du matin désormais. C’est le seul moyen pour ne pas s’en défaire, l’autre, même proche, est tellement haïssable le matin.

Anaïs sortit à droite après le deuxième rond-point dans des distances de sécurité raisonnables avec un cabriolet bleu glacier immatriculé quatre-vingt-un : les toulousains avaient horreur des albigeois qui, d’après eux, conduisaient pareil qu’entre Gaillac et Rabastens, c'est-à-dire ronds comme des queues de pelle. Encore qu’ils étaient battus à plates coutures par les ariégeois. Tout plutôt que supporter de rouler derrière un zéro neuf. Adoptée par la région depuis une quinzaine d’années elle n’était pas sensible à cet ostracisme local mais perdit patience derrière l’engin qui refusait de dépasser le quatre-vingt sur la rocade. Elle avait eu le temps de participer six fois à ses obsèques. Elle n’avait pas l’habitude de venir dans ce quartier du Mirail. Ses trajets dans la ville se cantonnaient au restaurant qu’elle dirigeait depuis maintenant trois ans, aux boutiques de son quartier et aux rares réponses à des invitations de ses copines. Les autres parcelles sur le plan de Toulouse étaient des polygones sans intérêt.

Le parking du fast-food était relativement accessible, mal ombragé par des pins parasols fichés comme une poignée de bâtonnets ludiques, petits et inutiles, témoins d’une tentative échouée d’installer un espace vert, avec des emplacements régulièrement nettoyés des emballages jetés depuis les portières par des employés à casquette. C’était l’époque de la bordée des merles, mais il n’y avait pas eu d’averse de grêle encore. Les alentours hébergeaient un centre d’affaires, des magasins de produits discount et quelques clapiers à humains dont la verticalité toisait les responsables de cette défiguration sociale, abrités derrière un paravent de valses électorales.

Après un créneau fantaisiste loin de l’entrée principale, Anaïs retira les clefs de contact et baissa la vitre par à-coups brefs. D’une pression de la tête, elle imprima une position plus confortable et sortit une cigarette d’un étui en carton bouilli recouvert de lin brodé, qu’elle mit un long moment à fumer. C’était sa première depuis plusieurs jours et elle ne désespérait pas d’arriver bientôt à s’en passer. Il était improbable qu’une de ses connaissances la croise dans un fast-food, mais ce serait une telle humiliation si d’aventure elle tombait sur une huile locale, son coiffeur ou pourquoi pas Paul, encore qu’il ne fréquentait jamais ce genre d’endroit, mais ce n’était peut-être plus vrai désormais… Et si Georges était assez saligaud pour l’attendre, dissimulé avec un reflex à téléobjectif, prêt à publier sa photo – à moins d’un certain montant ? Lui et ses jeux à la noix, il serait bien capable d’un chantage aussi mesquin pour le plaisir de la voir perdre contenance jusqu’à la rédaction du chèque qu’il se ferait une joie de déchirer pour illustrer la bonté des Princes.
Ses rapports aux autres devenaient compliqués quand elle allait avoir besoin de travailler son relationnel. Au début elle élaborait tranquillement ses recettes en cuisine derrière les fourneaux ou sur sa table de salle à manger, mais son étoile l’obligeait déjà à sortir plus souvent pour saluer une clientèle de plus en plus snob et « espantée » par sa notoriété estampillée Guide Rouge. « Toujours le nez dans vos marmites !, difficile de vous rencontrer » lui reprochait parfois un chirurgien ou un ingénieur d’Airbus à l’accent allemand. « Difficile à gagner mais facile à prendre », avait-elle répondu à un Paul Tanguy incrédule en l’entrainant dans la cave à vin du restaurant un an avant le mariage qui la sortit du rôle de la patronne qui s’offrait un serveur en amuse-bouche.

Anaïs prit l’allée et suivit la foule des jeunes automates jusqu’à la porte de l’établissement. La dernière fois qu’elle avait senti son âge, la fille d’un ami à la fin d’un repas avait demandé c’est quoi un vinyle ?,  et elle s’était vue dans la peau de sa grand-tante qui répétait à l’envie et pour faire taire les langues de vipéreau qu’elle avait connu l’époque du troc de coquillages.

L’endroit était saturé d’adolescents et de jeunes adultes parfois accompagnés d’enfants. Elle envisagea une fuite discrète mais les termes du pari étaient stricts : elle devait prendre une commande « sur place » et manger attablée à l’intérieur pendant au moins une demi-heure. La salle était plus grande que ce qu’elle imaginait, avec des photos de sandwichs, de salades et de sodas en plan macro suspendus en l’air. Le comptoir était immense avec plusieurs caisses que tenaient des étudiants déguisés en équipiers sous-payés. Elle se dirigea vers une banquette vide. Son plateau mal attrapé à la fin de sa commande lui pesait sur les poignets. Elle le posa avec brusquerie au bord de la table. Ses joues étaient en feu, comment avait-t-elle pu demander des couverts ? La clientèle, ensauvagée par des frites prises à pleines mains et à pleine bouche, lui évoquait une ribambelle d’enfants conviés à un goûté où la nanny aurait tourné le dos le temps d’un retour en cuisine, pressés d’écraser et dévorer des brownies ou des madeleines entre deux gorgées d’orangeade avant le retour de la Loi au bonnet en percale blanche.

Le sandwich à deux étages enveloppé dans une serviette en papier partit en petites bouchées dans l’estomac sélectif de la restauratrice, éberluée au milieu de tout ces gens à l’aspiration de soda bruyante et aux conversations à gueules pleines. La dentiste de la rue Ozenne avait épluché si joliment son plateau de fruits de mer vendredi dernier à la table douze… Elle se régalait si fort que les retours enthousiastes du serveur en cuisine l’avaient fait quitter un appareil en cours de préparation pour regarder à loisir la cliente qui se plaisait à sa table. Tout à la pince et à la fine fourchette à deux dents, excepté quand elle avait sucé les pinces de crabe au début, posées sur la pile, en regardant son très jeune convive droit dans les yeux. Elle croyait se souvenir qu’il était resté imperturbable malgré un compte-rendu éloquent de la provocatrice le lendemain au téléphone, avec des remerciements pour les talents culinaires d’Anaïs et une histoire gaillarde de goût prononcé du jeune amateur d’araignées de mer pour un certain bonbon au parfum boisé.

Ce qu’elle mangeait était mou, très salé, gras et sans saveur véritable. Comme à son habitude elle laissa soigneusement une bouchée de côté. Elle ne finissait jamais un plat. Elle ne finissait d’ailleurs jamais rien. La vie avait une fin la sienne y compris, alors tant qu’elle ne finirait pas, rien, elle resterait en vie. Elle glissa une pincée de bicarbonate dans son gobelet décapsulé, avala d’un trait le digestif et se leva afin d’abréger la corvée. Flûte, il restait dix bonnes minutes pour atteindre la demi-heure, elle se rassit et tira un livre de son sac. C’était un essai philosophique qu’elle trouva plutôt assommant. Drôle de réaction d’ailleurs car elle avait choisi pour relecture ce texte étudié au lycée vers l’année mille neuf cent quatre-vingt-douze. Comme quoi, ce qui paraissait juste sur le moment, qui parlait, mémorisable, disons une sorte de vérité qui avait du sens au moment où on la lisait ou de la rencontre avec l’auteur, cette vérité pouvait l’être moins à d’autres instants.

Un homme blond et sans couleur, vide d’yeux délavés, sec comme le manche d’une faux sous une gueille blanc cassé à l’encolure serrée suscita son intérêt quand il vint s’asseoir près d’une colonne, avec une compagne aux larges boucles d’un roux acajou cuivré rouge qui touchaient le creux de ses reins, précédée d’un magnifique ventre de femme enceinte drapé d’un foulard kaki sur une robe chocolat smockée sous la poitrine – environ sept mois d’après le regard connaisseur d’Anaïs. Ils ne portaient pas d’alliance. Anaïs oui. Elle ne se résignait pas. Tant qu’elle la portait au doigt, elle était quelque part encore mariée avec Paul. Comment pouvait-elle venir manger dans un fast-food dans son état, au risque d’une salmonelle ou Dieu sait quoi ? Si elle-même avait la chance de pouvoir donner la vie, et tel n’était pas le cas, jamais elle ne mangerait de produits manufacturés, et pour sûr elle arrêterait le tabac, l’alcool et la consommation des fromages au lait cru. Elle interrompit sa morale et se mordit les lèvres. Elle n’aimait pas le paradoxe des gens prévoyants. Ils anticipaient sur un avenir qui les angoissait dans le même temps qu’ils pariaient donc avec optimisme qu’ils y seraient encore présents. Et qu’avait-elle fait pendant des années en avalant son contraceptif si ce n’est parier sur le risque d’un futur avec une progéniture quand le jour où elle se sentit prête un examen lui révéla que cela lui serait impossible ? L’avenir par la suite, ce fut elle et Paul sans enfants, et son corps admirablement bien fait avec des hanches étroites qui insultaient la virilité de son homme jusqu’à ce qu’il pose les clefs de leur maison dans le vide-poches sur le petit meuble de l’entrée.

Toute sa vie elle s’était inquiétée. Bien faire, respecter l’autre, ne pas déranger, ne pas se faire remarquer, réussir, ne pas perdre ceux qu’on aime, ne pas aimer qui ne vous aime pas, ne jamais être dans l’affirmation, hésiter longuement avant de prendre une décision ou de s’engager. Dans ce fast-food elle ne voyait que des jeunes avec plus de bagages, plus de diplômes, plus d’argent donné par les familles. Des gamins qui savaient conduire, organiser un voyage, monter une association, une start up, prendre un commerce, diriger une équipe, acheter à crédit, toute chose qu’elle-même ne savait pas faire, mais ils ne connaissaient pas la vie : les fractures ; les choix ; les pertes. Ils étaient tous neufs, épargnés. Ils étaient immatures, irresponsables, pas finis, et elle aurait fait une si bonne mère bon sang !

Elle rassembla sac et veste et se leva en vitesse, sans prendre le soin de récupérer le plateau pour le vider.

Dans sa fuite elle vit un groupe de jeunes garçons déguisés en rappeurs. Ils avaient plutôt l’air assez sûrs d’eux-mêmes eux aussi décidément, une grappe de corps mixtes, mal habillés, épanouis et bavards qui péroraient sur sa droite, apostrophés par un couple en face d’eux qui interjectaient avec une bonne dose d’agressivité. Elle ne les avait pas entendus tout à l’heure avec la musique en fond sonore d’un niveau de easy listening. Tout n’était pas compréhensible avec leur vocabulaire abscons, mais certains gros mots étaient éloquents. Elle pressa le pas vers la sortie en se fiant aux lumières parallèles, les oreilles sonnées par une farandole de bâtards sur sept générations.

« Hep ! Bonhomme, où tu vas comme ça, elle est où ta mère ? »

Anaïs attrapa un bout volant de bretelle en jean et stoppa net une balle doum-doum mignarde qui tentait une percée à l’extérieur du fast-food.

« Lâche-moi, méchante, lâche-moi ! », pleurnicha le lardon en moulinant des poings sur ses cuisses.

Sans lâcher la bretelle au contraire, Anaïs l’entraina à l’intérieur pour le ramener à ses parents.

« Excusez-moi, j’ai trouvé un petit garçon au bord de la fugue, quelqu’un le reconnaît ? S’il vous plaît, sa mère est ici ? » Les conversations formaient un brouillard mouvant et compact, étiré au-dessus des têtes à travers toute la salle. Peut-être en criant depuis le plafond, cramponnée d’une main à un des lustres… Personne ne semblait prêt à intervenir pour réclamer sa parentalité. Son interlude ne dérangeait personne. On était là pour passer du bon temps et conclure par une crème glacée, un brownie et un éventuel numéro de portable arraché à la force de la tchatche, et non pour sécréter du stress avant de retourner travailler. Elle s’accroupit devant le fugueur qui commençait à chouiner et se radoucit. Il ressemblait à son ex-mari. Si elle le soulevait par la nuque il se recroquevillerait probablement à l’instar d’un chaton pendant le choix de l’adoption. C’était vraiment spécial cette impression, au-dessus de la salopette en jean il y avait des yeux mouillés et un nez morveux certes, mais qui auraient pu lui venir de Paul. Ses boucles châtaines, son grand nez busqué et ses sourcils épais n’étaient donc pas uniques. Mais de quel droit un petit d’homme pouvait-il se balader en toute impunité avec les yeux et la tignasse de son ex-mari ? Elle s’accroupit devant lui :

« – Bonjour Poussin, je m’appelle Anaïs, et toi ?
– Je m’appelle pas Poussin ! Cria l’impétrant du concours de l’insolence. »

Elle allait frôler le ridicule mais poursuivi son interrogatoire :

« Et bien, tu as de sacrées cordes vocales dis donc ! Tu t’es perdu ? Tu cherches ta maman ? »

Aïe mais comment parle-t-on normalement à un gosse ?

« Je cherche pas ma maman je veux aller au cirque voir les clowns. Ça fait des chatouilles dans la gorge les clowns quand on rigole ! »
Il s’esclaffa puis émit un rire forcé. Anaïs l’entraina vers une table disponible.

« – Viens t’asseoir mon grand, tu veux une glace ?
 
Oh oui ! A la vanille, et du truc marron qui coule, ça j’en veux beaucoup plein du truc marron !
 
Très bien, mais après on va chercher ta mère.
 
T’es bête ou quoi dans ta tête ? Je, veux, une, glaaace ! »

Anaïs alla chercher la glace avec le gamin et ils revinrent s’asseoir. Elle avait baissé la tête pendant tout le trajet pour éviter le regard mauvais d’une mère surgie d’on ne sait où, mais au retour avec les glaces personne n’avait sauté sur le petit pour le reprendre, elle pouvait remballer sa bobine de film catastrophe.

 « Comment tu t’appelles déjà, redemanda-t-elle ?
 
Arthur, comme Arthur et les Minimoys ! »

Le gosse fanfaronnait en léchouillant le fond de son pot du bout de la langue. Il avait un cercle noir du menton jusqu’au doigt de l’ange. Anaïs n’eut pas le temps d’apprécier l’identité révélée de son hôte, un homme vint s’asseoir à côté du gamin en la regardant bien en face. Soupçonneux et passablement énervé, il ébouriffa maladroitement la coiffure de son petit voisin.

« Ça va Arthur, je te lâche cinq minutes et tu te fais déjà des copines ? »

Le petit repoussa son bras par-dessus sa tête. « C’est pas ma copine ! Jete parle pas à toi, t’es pas gentil, je t’aime plus ! »

Anaïs ne savait pas réagir, le ventre crispé sur un début de panique elle voulait quand même pouvoir protéger l’enfant. Dans le doute elle resta immobile. « On peut parler business ? » psalmodia le type à voix basse.

« Attendez, il y a un problème. Moi je cherchais les parents du petit parce qu’il avait l’air de s’être perdu, je ne veux rien avoir à faire avec vous. A moins que vous ne soyez le père ? C’est ça ? Vous croyez que je l’ai kidnappé et vous voulez porter plainte ? »

Elle eut un mouvement pour chercher une cigarette et se sentit humiliée. Elle se tortilla sur la banquette pour lever le camp. Le type la retint en levant la main :

« Asseyez-vous Madame, je veux juste discuter, c’est tout ! » Il roulait des yeux, un peu affolé. Personne ne s’intéressait à leur conversation alors il poursuivit, un ton plus bas : « Vous le voulez le môme ? Il est blanc, en bonne santé, pas d’anomalie, un QI normal. Vous pouvez l’avoir pour pas cher avec des papiers d’adoption authentiques, déclaration à l’Etat civil et livret de famille compris pour quarante mille euros… Je vous laisse un numéro de téléphone pour la transaction et je repars avec lui. Pas de temps de réflexion, si vous n’appelez pas avant dix-sept heures il sera adopté par un autre couple. »

Anaïs Tanguy s’adossa, le souffle court et les mains moites. Elle observa Arthur à la dérobée qui en s’essuyant la bouche avec la manche de son polo découvrait un grain de beauté au coin du menton, identique à celui du maquignon.

« Pourquoi moi ? Qu’est-ce qui vous fait penser que je ne vais pas sortir mon portable et appeler la Police, se défendit-elle ? »

Le père se pencha en prenant appui de ses paumes sur le bord de la table : « Parce que Georges m’a dit que je ressemblais à votre mari, et Arthur est mon portrait craché. »

La jeune femme accusa le coup en clignant des yeux. « Je voudrais un verre d’eau, je vais aller le chercher mais je reviens tout de suite ! »

«  Assise bordel ! On n’est pas dans un pince-fesses », cracha l’homme pressé en l’empoignant par le bras. Arthur commença à s’agiter. Du coin de l’œil il observait sa réaction à elle. Comme elle ne le regardait pas, il escalada le canapé et l’enjamba pour atterrir à côté d’un client qui déjeunait avec sa femme et ses deux filles. Surpris mais amusé, il se retourna avec le sourire aux lèvres pour voir d’où il venait.

« Excusez mon fils, s’écria Anaïs, il a besoin de se dégourdir les jambes ! Arthur, tu viens mettre ton manteau on s’en va ! »

L’enfant se laissa docilement envelopper dans son manteau et suivit le négociateur en trépignant jusqu’à ce qu’Anaïs lui prenne la main. Elle péguait dans sa paume mais c’était une sensation délicieuse. Un petit bout pour elle… Un trois pommes qui porterait son nom, qu’elle viendrait chercher à l’école, qui lècherait la cuillère en bois…

Devant le parking son père la lui reprit brutalement et conclut son apostrophe :

« Rappelez-vous, ce soir dix-sept heures dernier délai, postillonna-t-il. A dix-sept heures une, je le cède à d’autres parents ! »





Libellés : nouvelles ; Anaïs Tanguy ; pari perdu

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01 avril 2008

Journée pas cool

Addendum de 23h10 :

merci à tous d'avoir apprécié ce texte poisson d'avril ;o)

Ce matin je me lève et je sent que la journée va etre pas terrible. déja la météo est pas top, le ciel est gris et pour aller faire les boutiques de fringues c’est pas cool. avec mes cheveux qui frisent tout seuls c’est no way pour montré ma tronche au cop’s ! Mauvais karma pour aller kiffer la vaïbe ! En plus j’ai le ventrou qu’est tout gonflé et deux cents grammes de plus sur la balance ce matin toute nue, à jeun et après avoir fait pipi, donc à mon avis mes vilaines vont pas tarder à débarquer. d’un côté c’est chiant parce que je vais encore avoir un bouton sur la gueule et j’ai plus d’anti cernes, mais de l’autre je suis soulagée parce que bon… Ouais je sais, j’ai entendu pour le sida à la télé mais le préso ça craint, j’aime mieux sans après ça me gratte la minette et pis d’abord Christopher il est contre. A mort. Donc bon, j’vais pas contrarier mon mec moi j’dis.

J’ai vu l’émission de Delarue hier et j’aurais pas du, à chaque fois je pleure ma race tellement ces gens ils souffrent et il est vraiment bien ce mec, il est toujours très gentil quand il leur pose des questions. Si un jour j’ai un fils je l’appellerais Jean-Luc, je voudrais bien qu’il soille pareil que lui.

Sinon à part ça je vais télécharger le dernier clip de Maria Carey je l’aime trop cette meuf ! Elle a dit : «  J’ai un cul et je veux le garder parce que je l’aime ». je suis pas fainimiste je suis bien baisée merci, mais elle fait vachement pour les femmes en disant ça je trouve, parce que le mien j’arriverais jamais à l’avoir aussi plat que celui d’Eva Longoria. heureusement je crois c’est la mode des jeans taille haute qu’arrive cet été, enfin une bonne nouvelle !

Bon, j’vais caller Brenda au portable pour lui dire c’est quoi la vérité, il parait que James Blunt s’est jamais tapé Paris Hilton et qu’on l’a vu avec une brune à la sortie d’une boîte. Ca c’est trop d’la balle ! Ben quoi ? Ca m’laisse des chances, merde ! ap_james_blunt_070920_ms

Sinon ce soir je vais mettre une bougie sur ma table de nuit pour Thierry Gilardi à côté de celle de Gregory Lemarchal, et peut-être même une de plus pour que Laurence Boccolini elle puisse enfin avoir son bébé parce que moi j’dis une femme qui peut pas tomber enceinte elle peut s’tirer une balle dans la tête la vie est dégueulasses des fois.

Voilà les copines. c’est tout les nouvelles. j’essaierai de poster ma recette de la soupe aux choux pour perdre cinq kilos en une semaine sans avoir faim dans la journée, pis aussi je dirai ce que je pense du dernier mascara effet faux-cils de Gemey Maybelline (gnark gnark je peu kan meme dire que ça crain du boudin). Ah et puis Daphnée je t’oublis pas, je mettrai aussi une photo de Christophe Mae et je mettrai un ou deux trucs pour se maquiller pas cher et écolo avec des vieilles recettes de ma mémé.

Et n’oubliez pas : une journée sans macarons éloigne les capitons !



Libellés : poisson d'avril

Posté par Lois de Murphy à 10:16 - b - Humeurs - Commentaires [59] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

31 mars 2008

Tanguy Viel, insoupçonnable

J’ai eu l’occasion de rencontrer Tanguy Viel récemment. Auparavant, je ne connaissais de lui que le nom, une critique élogieuse sur France Inter à propos d’un de ses bouquins – sans doute L’absolue perfection du crime, ma mémoire est une salope–, et l’admiration d’une ancienne collègue pour sa plume quasi polareuse, elle qui raffolait du genre quand ce n’était pas ma tasse de thé poiri-herculéenne.

Au premier abord, c’est un garçon charmant, propre sur lui, bien sous tous rapports, gendre idéal (j’arrête les poncifs éculés il ne les mérite pas le pauvre), à la coupe de cheveux impeccable, à la mise sobre et de bon goût mais décontractée, aux expressions de visage relativement neutres et à la gestuelle mesurée, en un mot : insoupçonnable. Comme un de ses titres de livre ai-je pensé in petto, Insoupçonnable aux éditions de Minuit. Il me confirme d’ailleurs qu’il choisit la plupart de ses titres de livres, et que le cas échéant, il est d’accord avec celui de son éditrice. Je lui fais remarquer qu’avec des titres comme celui-ci ou encore L’absolue perfection du crime, on remarque un léger souci de ne pas se faire gauler qui le fait bien rire. Car le garçon a de l’humour, et même sacrément, avec une bonne dose d’autodérision en plus, un pur régal pour mézigue car c’est un de mes vecteurs de communication préférés. Si dans son apparence rien ne dépasse, quand il prend la parole la passion du livre joue des coudes et serait presque harangueuse s’il n’avait une voix douce à la prosodie maîtrisée. On retrouve d’ailleurs ce rythme d’inspire et d’expire dans son roman, avec de longues phrases ciselées et efficaces qui graphitent les scènes comme des plans de cinéma, genre qu’il apprécie d’ailleurs. Il manie la longueur de focale avec brio, la structure de son histoire s’appuie dessus et le suspens nous tient en équilibre dans une bourgeoisie provinciale où la manipulation et le pouvoir ne sont pas forcément du côté que l’on soupçonne.

Voici la quatrième de couverture :
« Sam est le frère de Lise. Du moins c’est ce que tout le monde croit quand Lise se marie avec Henri. Mais c’est surtout Henri qui doit le croire, pour que Sam et Lise puissent réussir leur mauvais coup. Seulement Henri a aussi un frère, un vrai cette fois, et qui s’appelle Edouard. Or même vrai on peut être un faux frère. »

L’incipit :

« Il y avait la nappe blanche qui recouvrait la table et dont avec effort maintenant on pouvait se souvenir qu’elle avait été blanche, lumineuse sous l’effet du soleil quelques heures plus tôt, dressée de cristal et d’argenterie sur pourtant de simples planches de bois posées sur de simples tréteaux avec lesquels toute la soirée il avait fallu que les pieds composent pour ne pas écrouler l’édifice. »

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Et un morceau choisi :

« Mais faut-il appeler cela naïveté qu’un homme de cinquante ans se remarie à une jeune fille de la moitié de son âge et dans quelles conditions si luxueuses, presque indécentes, ai-je eu bien souvent sur les lèvres, repensant à la manière dont il l’avait rencontrée, repensant à tout ce qui faisait qu’on en était là, dans cette situation absurde, pensais-je, absurde, ai-je dit à Lise, depuis ce moment où il avait pour la première fois posé sa main sur sa cuisse à elle, dans l’autre une coupe de champagne qu’il avait payée le prix qu’on paye dans ces endroits-là : le prix du luxe, ai-je repensé, mais que ce luxe comprenait une âme et que cette âme se prénommait Lise, et que Lise c’est pas n’importe qui, que Lise c’est quand même ma sœur, lui disais-je encore à elle ce soir-là, saoul comme j’étais, et que je vais aller lui dire, je vais aller lui dire que tu n’es pas ma sœur, je vais aller lui dire, à Henri, et qu’on a prévu un kidnapping, un kidnapping, oui, voilà ce qu’on a prévu avec ma sœur, parce que c’est un mot qu’on prononce mieux quand on est bourré, KIDNAPPING, ai-je dit encore plus fort. Et elle me disait de me taire maintenant, de me calmer, parce que c’était juste une histoire de semaines désormais, une histoire de patience désormais, et que maintenant de toute façon, maintenant Sam on ne peut plus reculer. Et je continuais à bafouiller, à rire en même temps, de l’idée seulement que tu sois ma sœur, Lise, que c’est absurde, aurais-je encore hurlé si elle, avec un doigt qu’elle a mis sur sa bouche comme une ultime mise en garde, avec l’autre main dont elle me caressait la joue, elle n’avait pas chuchoté : insoupçonnable, Sam, insoupçonnable. Alors moi, allongé là sur l’herbe au creux d’elle, j’ai regardé la nuit dans le ciel, les yeux soudain noirs de Lise, et j’ai repensé à comment on en était arrivés là. »

Tanguy Viel n’est pas un écrivain de l’allégresse, style qu’il n’affectionne pas particulièrement, et je lui en sais gré. Une tension hitchockienne nous vrille tout au long de la lecture, avec des scènes savoureuses, pathétiques comme l'anti héros de cette histoire à l'odeur de sang, d'alcool et de varech. 

Tags : Tome de sa voie ; Tanguy Viel

Posté par Lois de Murphy à 15:12 - c - Tome de sa voie - Commentaires [17] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

26 mars 2008

Et pour quelques graphèmes de plus

politique_r00301_1_1_1d_hdLes amoureux de la chose écrite n’ont pas besoin d’être bibliophiles pour retenir leur souffle devant des textes manuscrits. La denrée spirituelle se raréfiant avec les tapuscrits claviotés au kilomètre, c’est parfois avec une religiosité paganisée que nous lisons ce qui nous est donné à voir. Ne prenez pas une mine stupéfaite, je ne parle pas du post-it collé sur le frigo avec écrit « Mon Rocco j’te kiffe », ni du rupestre « y’a plus de PQ » laissé par une main désespérée dans l’école du petit Rodolphe, mais par exemple du Journal de Stendhal, disponible à la lecture sur le site de la bibliothèque de Grenoble. Emmanuelle Pagano, écrivaine de talent dont je lis actuellement Le tiroir à cheveux vient de le découvrir et nous fait profiter de l’information sur son blog, où je vous invite à vous rendre pour en savoir davantage. On peut le feuilleter page après page et faire de très gros plans, un pur régal. (Tu cliques ici !)



Libellés : Manuscrits ; bibliothèque de Grenoble ; Emmanuelle Pagano ; tome de sa voie

Posté par Lois de Murphy à 20:55 - c - Tome de sa voie - Commentaires [38] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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