23.07.08
Ego trip
Il y a un bout de moi au milieu des bouts des
autres dans ce recueil de nouvelles publié aux éditions
Loubatières, et c’est grâce à votre fidélité que j’ai osé y participer.
Alors merci…
Merci également à Tanguy Viel pour son regard bienveillant et
sans concession.
03.04.08
Le pari perdu
Il n’y avait pas eu l’épaisseur
câline du silence, l’enfouissement dans ses voiles taiseuses pour Anaïs Tanguy
avant son départ au restaurant. Le ravissement banal du déplacement à pieds
nus, de la tasse à thé posée sur un set de table moelleux, remplie d’un filet
démarré depuis le bec verseur incliné à fleur de fond de tasse, sans rotation
de cuiller, fenêtres fermées et rideaux clos avant la bousculade du service de
onze heures avait été gâché pour ce matin. Voilà pourquoi sans doute elle avait
accepté ce pari grotesque, cette bouffonnerie de potache intrusive dans son
cloître artificiellement bâti par le tuner éteint. Elle ne se rappelait plus
des termes, juste de l’échec et de l’enjeu. Elle avait à peine enfilé son
peignoir après la douche que le rituel du calme avait été profané par la
sonnerie et la voix de Georges qui bruitait dans le téléphone, qui s’excitait
pour avoir sa réponse et lui hurler qu’il avait gagné, qu’elle n’avait plus
qu’à s’exécuter, et plutôt fissa. Il avait raccroché avec une imitation du rire
de Fantômas – Mais quelle rouelle de dinde ce garçon !
Georges était le seul. Où plutôt non,
ils étaient trois mais c’était le seul dans la liste qui pouvait la déranger
n’importe quand. A tout moment. Lui qui avait prêté la somme pour acheter le
restaurant, lui qui continuait à lui donner des nouvelles de son mari depuis
leur séparation, lui qui chantait faux comme une casserole et s’habillait comme
un parvenu marseillais pour la faire rire, lui enfin qui avait pleuré à chaudes
larmes dans ses bras à la mort de la Traviata.
Ils avaient convenu du mardi pour
solder le pari, qui était un jour où le service du midi se déroulait sur un
rythme tranquille, quelques couverts, trois plats du jour et une brigade
relativement détendue en cuisine, elle pouvait donc les dispenser de sa
présence. Elle prit sa voiture et partit pour le fast-food de Basso-Cambo, à
l’ouest de Toulouse.
Comment pouvait-il prétendre être un ami proche et lui infliger un gage pareil ? Elle l’avait entendu confirmer publiquement son amitié au micro d’un journaliste pour la page gastronomie de la Dépêche du Midi le jour où son restaurant avait décroché une étoile au guide Michelin, au point de donner quelques détails d’ordre strictement privé sur elle – à quoi bon le nier suite à la publication de l’article elle eut plusieurs coups de fils, et certains mobiles d’appel concernaient d’hypothétiques demandes en mariage à des fins d’association entre talent culinaire et talent aurifère, et elle avait éprouvé un certain malaise. Georges était de bonne volonté mais parfois si impulsif que cela confinait parfois à la muflerie. Il n’avait même pas tiqué en la voyant obtempérer pour valider son échec et programmer le trajet du Mirail sur son GPS.
Non, décidément, il faudrait envisager de couper les ponts avec ce garçon, et ses deux amis restants devraient communiquer uniquement dans le langage des signes utilisé couramment par les sourds avant onze heures du matin désormais. C’est le seul moyen pour ne pas s’en défaire, l’autre, même proche, est tellement haïssable le matin.
Anaïs sortit à droite après le deuxième rond-point dans des distances de sécurité raisonnables avec un cabriolet bleu glacier immatriculé quatre-vingt-un : les toulousains avaient horreur des albigeois qui, d’après eux, conduisaient pareil qu’entre Gaillac et Rabastens, c'est-à-dire ronds comme des queues de pelle. Encore qu’ils étaient battus à plates coutures par les ariégeois. Tout plutôt que supporter de rouler derrière un zéro neuf. Adoptée par la région depuis une quinzaine d’années elle n’était pas sensible à cet ostracisme local mais perdit patience derrière l’engin qui refusait de dépasser le quatre-vingt sur la rocade. Elle avait eu le temps de participer six fois à ses obsèques. Elle n’avait pas l’habitude de venir dans ce quartier du Mirail. Ses trajets dans la ville se cantonnaient au restaurant qu’elle dirigeait depuis maintenant trois ans, aux boutiques de son quartier et aux rares réponses à des invitations de ses copines. Les autres parcelles sur le plan de Toulouse étaient des polygones sans intérêt.
Le parking du fast-food était relativement accessible, mal ombragé par des pins parasols fichés comme une poignée de bâtonnets ludiques, petits et inutiles, témoins d’une tentative échouée d’installer un espace vert, avec des emplacements régulièrement nettoyés des emballages jetés depuis les portières par des employés à casquette. C’était l’époque de la bordée des merles, mais il n’y avait pas eu d’averse de grêle encore. Les alentours hébergeaient un centre d’affaires, des magasins de produits discount et quelques clapiers à humains dont la verticalité toisait les responsables de cette défiguration sociale, abrités derrière un paravent de valses électorales.
Après un créneau fantaisiste loin de
l’entrée principale, Anaïs retira les clefs de contact et baissa la vitre par
à-coups brefs. D’une pression de la tête, elle imprima une position plus
confortable et sortit une cigarette d’un étui en carton bouilli recouvert de
lin brodé, qu’elle mit un long moment à fumer. C’était sa première depuis
plusieurs jours et elle ne désespérait pas d’arriver bientôt à s’en passer. Il
était improbable qu’une de ses connaissances la croise dans un fast-food, mais
ce serait une telle humiliation si d’aventure elle tombait sur une huile
locale, son coiffeur ou pourquoi pas Paul, encore qu’il ne fréquentait jamais
ce genre d’endroit, mais ce n’était peut-être plus vrai désormais… Et si
Georges était assez saligaud pour l’attendre, dissimulé avec un reflex à
téléobjectif, prêt à publier sa photo – à moins d’un certain montant ? Lui
et ses jeux à la noix, il serait bien capable d’un chantage aussi mesquin pour
le plaisir de la voir perdre contenance jusqu’à la rédaction du chèque qu’il se
ferait une joie de déchirer pour illustrer la bonté des Princes.
Ses rapports aux autres devenaient
compliqués quand elle allait avoir besoin de travailler son relationnel. Au
début elle élaborait tranquillement ses recettes en cuisine derrière les
fourneaux ou sur sa table de salle à manger, mais son étoile l’obligeait déjà à
sortir plus souvent pour saluer une clientèle de plus en plus snob et « espantée »
par sa notoriété estampillée Guide Rouge. « Toujours le nez dans vos
marmites !, difficile de vous rencontrer » lui reprochait parfois un
chirurgien ou un ingénieur d’Airbus à l’accent allemand. « Difficile à
gagner mais facile à prendre », avait-elle répondu à un Paul Tanguy
incrédule en l’entrainant dans la cave à vin du restaurant un an avant le
mariage qui la sortit du rôle de la patronne qui s’offrait un serveur en
amuse-bouche.
Anaïs prit l’allée et suivit la foule des jeunes automates jusqu’à la porte de l’établissement. La dernière fois qu’elle avait senti son âge, la fille d’un ami à la fin d’un repas avait demandé c’est quoi un vinyle ?, et elle s’était vue dans la peau de sa grand-tante qui répétait à l’envie et pour faire taire les langues de vipéreau qu’elle avait connu l’époque du troc de coquillages.
L’endroit était saturé d’adolescents et de jeunes adultes parfois accompagnés d’enfants. Elle envisagea une fuite discrète mais les termes du pari étaient stricts : elle devait prendre une commande « sur place » et manger attablée à l’intérieur pendant au moins une demi-heure. La salle était plus grande que ce qu’elle imaginait, avec des photos de sandwichs, de salades et de sodas en plan macro suspendus en l’air. Le comptoir était immense avec plusieurs caisses que tenaient des étudiants déguisés en équipiers sous-payés. Elle se dirigea vers une banquette vide. Son plateau mal attrapé à la fin de sa commande lui pesait sur les poignets. Elle le posa avec brusquerie au bord de la table. Ses joues étaient en feu, comment avait-t-elle pu demander des couverts ? La clientèle, ensauvagée par des frites prises à pleines mains et à pleine bouche, lui évoquait une ribambelle d’enfants conviés à un goûté où la nanny aurait tourné le dos le temps d’un retour en cuisine, pressés d’écraser et dévorer des brownies ou des madeleines entre deux gorgées d’orangeade avant le retour de la Loi au bonnet en percale blanche.
Le sandwich à deux étages enveloppé dans une serviette en papier partit en petites bouchées dans l’estomac sélectif de la restauratrice, éberluée au milieu de tout ces gens à l’aspiration de soda bruyante et aux conversations à gueules pleines. La dentiste de la rue Ozenne avait épluché si joliment son plateau de fruits de mer vendredi dernier à la table douze… Elle se régalait si fort que les retours enthousiastes du serveur en cuisine l’avaient fait quitter un appareil en cours de préparation pour regarder à loisir la cliente qui se plaisait à sa table. Tout à la pince et à la fine fourchette à deux dents, excepté quand elle avait sucé les pinces de crabe au début, posées sur la pile, en regardant son très jeune convive droit dans les yeux. Elle croyait se souvenir qu’il était resté imperturbable malgré un compte-rendu éloquent de la provocatrice le lendemain au téléphone, avec des remerciements pour les talents culinaires d’Anaïs et une histoire gaillarde de goût prononcé du jeune amateur d’araignées de mer pour un certain bonbon au parfum boisé.
Ce qu’elle mangeait était mou, très salé, gras et sans saveur véritable. Comme à son habitude elle laissa soigneusement une bouchée de côté. Elle ne finissait jamais un plat. Elle ne finissait d’ailleurs jamais rien. La vie avait une fin la sienne y compris, alors tant qu’elle ne finirait pas, rien, elle resterait en vie. Elle glissa une pincée de bicarbonate dans son gobelet décapsulé, avala d’un trait le digestif et se leva afin d’abréger la corvée. Flûte, il restait dix bonnes minutes pour atteindre la demi-heure, elle se rassit et tira un livre de son sac. C’était un essai philosophique qu’elle trouva plutôt assommant. Drôle de réaction d’ailleurs car elle avait choisi pour relecture ce texte étudié au lycée vers l’année mille neuf cent quatre-vingt-douze. Comme quoi, ce qui paraissait juste sur le moment, qui parlait, mémorisable, disons une sorte de vérité qui avait du sens au moment où on la lisait ou de la rencontre avec l’auteur, cette vérité pouvait l’être moins à d’autres instants.
Un homme blond et sans couleur, vide d’yeux délavés, sec comme le manche d’une faux sous une gueille blanc cassé à l’encolure serrée suscita son intérêt quand il vint s’asseoir près d’une colonne, avec une compagne aux larges boucles d’un roux acajou cuivré rouge qui touchaient le creux de ses reins, précédée d’un magnifique ventre de femme enceinte drapé d’un foulard kaki sur une robe chocolat smockée sous la poitrine – environ sept mois d’après le regard connaisseur d’Anaïs. Ils ne portaient pas d’alliance. Anaïs oui. Elle ne se résignait pas. Tant qu’elle la portait au doigt, elle était quelque part encore mariée avec Paul. Comment pouvait-elle venir manger dans un fast-food dans son état, au risque d’une salmonelle ou Dieu sait quoi ? Si elle-même avait la chance de pouvoir donner la vie, et tel n’était pas le cas, jamais elle ne mangerait de produits manufacturés, et pour sûr elle arrêterait le tabac, l’alcool et la consommation des fromages au lait cru. Elle interrompit sa morale et se mordit les lèvres. Elle n’aimait pas le paradoxe des gens prévoyants. Ils anticipaient sur un avenir qui les angoissait dans le même temps qu’ils pariaient donc avec optimisme qu’ils y seraient encore présents. Et qu’avait-elle fait pendant des années en avalant son contraceptif si ce n’est parier sur le risque d’un futur avec une progéniture quand le jour où elle se sentit prête un examen lui révéla que cela lui serait impossible ? L’avenir par la suite, ce fut elle et Paul sans enfants, et son corps admirablement bien fait avec des hanches étroites qui insultaient la virilité de son homme jusqu’à ce qu’il pose les clefs de leur maison dans le vide-poches sur le petit meuble de l’entrée.
Toute sa vie elle s’était inquiétée. Bien faire, respecter l’autre, ne pas déranger, ne pas se faire remarquer, réussir, ne pas perdre ceux qu’on aime, ne pas aimer qui ne vous aime pas, ne jamais être dans l’affirmation, hésiter longuement avant de prendre une décision ou de s’engager. Dans ce fast-food elle ne voyait que des jeunes avec plus de bagages, plus de diplômes, plus d’argent donné par les familles. Des gamins qui savaient conduire, organiser un voyage, monter une association, une start up, prendre un commerce, diriger une équipe, acheter à crédit, toute chose qu’elle-même ne savait pas faire, mais ils ne connaissaient pas la vie : les fractures ; les choix ; les pertes. Ils étaient tous neufs, épargnés. Ils étaient immatures, irresponsables, pas finis, et elle aurait fait une si bonne mère bon sang !
Elle rassembla sac et veste et se leva en vitesse, sans prendre le soin de récupérer le plateau pour le vider.
Dans sa fuite elle vit un groupe de jeunes garçons déguisés en rappeurs. Ils avaient plutôt l’air assez sûrs d’eux-mêmes eux aussi décidément, une grappe de corps mixtes, mal habillés, épanouis et bavards qui péroraient sur sa droite, apostrophés par un couple en face d’eux qui interjectaient avec une bonne dose d’agressivité. Elle ne les avait pas entendus tout à l’heure avec la musique en fond sonore d’un niveau de easy listening. Tout n’était pas compréhensible avec leur vocabulaire abscons, mais certains gros mots étaient éloquents. Elle pressa le pas vers la sortie en se fiant aux lumières parallèles, les oreilles sonnées par une farandole de bâtards sur sept générations.
« Hep ! Bonhomme, où tu vas comme ça, elle est où ta mère ? »
Anaïs attrapa un bout volant de bretelle en jean et stoppa net une balle doum-doum mignarde qui tentait une percée à l’extérieur du fast-food.
« Lâche-moi, méchante, lâche-moi ! », pleurnicha le lardon en moulinant des poings sur ses cuisses.
Sans lâcher la bretelle au contraire, Anaïs l’entraina à l’intérieur pour le ramener à ses parents.
« Excusez-moi, j’ai trouvé un petit garçon au bord de la fugue, quelqu’un le reconnaît ? S’il vous plaît, sa mère est ici ? » Les conversations formaient un brouillard mouvant et compact, étiré au-dessus des têtes à travers toute la salle. Peut-être en criant depuis le plafond, cramponnée d’une main à un des lustres… Personne ne semblait prêt à intervenir pour réclamer sa parentalité. Son interlude ne dérangeait personne. On était là pour passer du bon temps et conclure par une crème glacée, un brownie et un éventuel numéro de portable arraché à la force de la tchatche, et non pour sécréter du stress avant de retourner travailler. Elle s’accroupit devant le fugueur qui commençait à chouiner et se radoucit. Il ressemblait à son ex-mari. Si elle le soulevait par la nuque il se recroquevillerait probablement à l’instar d’un chaton pendant le choix de l’adoption. C’était vraiment spécial cette impression, au-dessus de la salopette en jean il y avait des yeux mouillés et un nez morveux certes, mais qui auraient pu lui venir de Paul. Ses boucles châtaines, son grand nez busqué et ses sourcils épais n’étaient donc pas uniques. Mais de quel droit un petit d’homme pouvait-il se balader en toute impunité avec les yeux et la tignasse de son ex-mari ? Elle s’accroupit devant lui :
« – Bonjour Poussin, je
m’appelle Anaïs, et toi ?
– Je m’appelle pas Poussin !
Cria l’impétrant du concours de l’insolence. »
Elle allait frôler le ridicule mais poursuivi son interrogatoire :
« Et bien, tu as de sacrées cordes vocales dis donc ! Tu t’es perdu ? Tu cherches ta maman ? »
Aïe mais comment parle-t-on normalement à un gosse ?
« Je cherche pas ma maman je veux
aller au cirque voir les clowns. Ça fait des chatouilles dans la gorge les
clowns quand on rigole ! »
Il s’esclaffa puis émit un rire
forcé. Anaïs l’entraina vers une table disponible.
« – Viens t’asseoir mon grand, tu veux une glace ?
– Oh oui ! A la vanille, et du
truc marron qui coule, ça j’en veux beaucoup plein du truc marron !
– Très
bien, mais après on va chercher ta mère.
– T’es
bête ou quoi dans ta tête ? Je, veux, une, glaaace ! »
Anaïs alla chercher la glace avec le gamin et ils revinrent s’asseoir. Elle avait baissé la tête pendant tout le trajet pour éviter le regard mauvais d’une mère surgie d’on ne sait où, mais au retour avec les glaces personne n’avait sauté sur le petit pour le reprendre, elle pouvait remballer sa bobine de film catastrophe.
– « Comment tu t’appelles déjà,
redemanda-t-elle ?
– Arthur, comme Arthur et les
Minimoys ! »
Le gosse fanfaronnait en léchouillant le fond de son pot du bout de la langue. Il avait un cercle noir du menton jusqu’au doigt de l’ange. Anaïs n’eut pas le temps d’apprécier l’identité révélée de son hôte, un homme vint s’asseoir à côté du gamin en la regardant bien en face. Soupçonneux et passablement énervé, il ébouriffa maladroitement la coiffure de son petit voisin.
« Ça va Arthur, je te lâche cinq minutes et tu te fais déjà des copines ? »
Le petit repoussa son bras par-dessus sa tête. « C’est pas ma copine ! Jete parle pas à toi, t’es pas gentil, je t’aime plus ! »
Anaïs ne savait pas réagir, le ventre crispé sur un début de panique elle voulait quand même pouvoir protéger l’enfant. Dans le doute elle resta immobile. « On peut parler business ? » psalmodia le type à voix basse.
« Attendez, il y a un problème. Moi je cherchais les parents du petit parce qu’il avait l’air de s’être perdu, je ne veux rien avoir à faire avec vous. A moins que vous ne soyez le père ? C’est ça ? Vous croyez que je l’ai kidnappé et vous voulez porter plainte ? »
Elle eut un mouvement pour chercher une cigarette et se sentit humiliée. Elle se tortilla sur la banquette pour lever le camp. Le type la retint en levant la main :
« Asseyez-vous Madame, je veux juste discuter, c’est tout ! » Il roulait des yeux, un peu affolé. Personne ne s’intéressait à leur conversation alors il poursuivit, un ton plus bas : « Vous le voulez le môme ? Il est blanc, en bonne santé, pas d’anomalie, un QI normal. Vous pouvez l’avoir pour pas cher avec des papiers d’adoption authentiques, déclaration à l’Etat civil et livret de famille compris pour quarante mille euros… Je vous laisse un numéro de téléphone pour la transaction et je repars avec lui. Pas de temps de réflexion, si vous n’appelez pas avant dix-sept heures il sera adopté par un autre couple. »
Anaïs Tanguy s’adossa, le souffle court et les mains moites. Elle observa Arthur à la dérobée qui en s’essuyant la bouche avec la manche de son polo découvrait un grain de beauté au coin du menton, identique à celui du maquignon.
« Pourquoi moi ? Qu’est-ce qui vous fait penser que je ne vais pas sortir mon portable et appeler la Police, se défendit-elle ? »
Le père se pencha en prenant appui de ses paumes sur le bord de la table : « Parce que Georges m’a dit que je ressemblais à votre mari, et Arthur est mon portrait craché. »
La jeune femme accusa le coup en clignant des yeux. « Je voudrais un verre d’eau, je vais aller le chercher mais je reviens tout de suite ! »
« Assise bordel ! On n’est pas dans un pince-fesses », cracha l’homme pressé en l’empoignant par le bras. Arthur commença à s’agiter. Du coin de l’œil il observait sa réaction à elle. Comme elle ne le regardait pas, il escalada le canapé et l’enjamba pour atterrir à côté d’un client qui déjeunait avec sa femme et ses deux filles. Surpris mais amusé, il se retourna avec le sourire aux lèvres pour voir d’où il venait.
« Excusez mon fils, s’écria Anaïs, il a besoin de se dégourdir les jambes ! Arthur, tu viens mettre ton manteau on s’en va ! »
L’enfant se laissa docilement envelopper dans son manteau et suivit le négociateur en trépignant jusqu’à ce qu’Anaïs lui prenne la main. Elle péguait dans sa paume mais c’était une sensation délicieuse. Un petit bout pour elle… Un trois pommes qui porterait son nom, qu’elle viendrait chercher à l’école, qui lècherait la cuillère en bois…
Devant le parking son père la lui reprit brutalement et conclut son apostrophe :
« Rappelez-vous, ce soir dix-sept heures dernier délai, postillonna-t-il. A dix-sept heures une, je le cède à d’autres parents ! »
Libellés : nouvelles ; Anaïs Tanguy ; pari perdu
20.03.08
L'or, manne d'eau douce
Photo De Be
La surface de l’eau se ride par pulsations, au rythme des brasses d'une petiote hâtive et anguleuse. La nuit poisse sous une lune nouvelle, accroche des fragrances de réglisse dans les buissons autour de la margelle. Elle nage par poussées rageuses sans tâtonner le fil à plomb dans sa tête, droit sur l’autre bord du bassin et rapide à manger les vingt-cinq mètres. Elle avait observé ses voisins à maintes reprises et ricané à chaque bombe, glissade, gadin ou coulée. Ils avaient l’usufruit du bassin collectif inclus dans le montant de leurs charges mais pas sa mère, cas social avec un loyer partiellement pris en charge par l’Etat et qui n’autorisait pas l’accès à l’eau chlorée. Pour assouvir sa passion pour l’immersion dans le mouillé, le lâcher prise dans l’oubli aqueux et la rage de vaincre dans le quatre cents mètres nage libre, elle devait frauder toutes les nuits en escaladant le portail qui ouvrait sur le plan d’eau. Elle avait compté les mètres en faisant le tour du grillage à grandes enjambées aller et retour et pouvait à présent traverser le bassin sur sa longueur par simples expirations discrètes pour ne pas attirer l’attention d’un résident insomniaque.
Le boulevard du Maréchal de Lattre de Tassigny se reposait entre ses carrefours aux feux automatisés et mal synchronisés. Le trafic pacifié après des embouteillages pendulaires permettait aux toulousains de récupérer facilement de leur journée en passant par cet endroit, aussi la résidence Le Grand Botanique était-elle très demandée, et les attributions aux familles connotées « à caractère social» par le compte-rendu de leurs dossiers en énervaient beaucoup. Elle serrait cent soixante logements derrière une haie de lauriers-roses plantée pour couper le vent d’Autan, ceinturée par un haut grillage, et accessible pour les seuls bénéficiaires d’une clef magnétique. Des caméras ostentatoires étaient suspendues au-dessus du grand portail et des entrées d’immeuble, allumées en permanence sur le canal six de la télé des locataires – certains zélés le regardait attentivement –, dont une sur la piscine, taguée une heure auparavant par la petite Alice Munier.
Encore deux longueurs et elle arrête. Mieux vaut ne pas trop tirer sur la corde si elle veut nager encore une fois avant la fin de la saison et envisager une première compétition. Le technicien de maintenance, venu nettoyer la ligne d’eau, avait prévenu le régisseur d’une fermeture prématurée due à l’été exceptionnellement froid et pluvieux. Il ne lui reste que peut de temps avant l’hivernage de la piscine. Il y a quelques feuilles mortes sur la surface qu’elle retire en sortant par l’échelle. Sa serviette n’est plus en boule au pied du grillage qui entoure la piscine. Elle sait qui la lui a prise. Elle sort de l’enclos en grelottant et cours à pas minuscules jusqu’au bâtiment quatre B où elle file se coucher au troisième étage à droite de l’ascenseur.
« –
Je t'ai vue cette nuit, l’apostrophe le régisseur quand elle descend chercher
le courrier le lendemain vers midi.
–
Je sais, et alors ? Rétorque la gamine.
–
Je vais te dénoncer au syndic.
–
Sachez que je m’en tape.
–
Ca m’étonnerait…
–
Si, ça m’est complètement égal, persifle-t-elle.
–
Ça n’est pourtant pas dans ton intérêt, avec ta mère, balance le type en
tripotant une vieille cigarette dans une poche de sa chemise.
–
Quoi ma mère ? »
La nageuse de nuit se retourne et le fixe à hauteur du menton pour ne pas soutenir son regard.
« –
Les activités clandestines, ça n’est pas que de ton ressort… Elle fait
souvent la boniche dans les bureaux de l’avenue de l’URSS les jours fériés ?
–
Arrêtez de me tutoyer, on n’a pas élevé les containers ensemble !
–
Fais pas la maligne ! Tu n’as pas le droit d’aller dans la piscine et je peux
vous faire virer de votre appartement toi et ta mère, comme ça mon p’tit tu
vois, rien qu’en claquant des doigts ! »
La porte de la conciergerie a explosé sur ses talons, faisant sursauter Alice devant les boîtes aux lettres. Elle ramasse le courrier et reprend l’ascenseur à reculons, afin de s’assurer qu’il ne fasse à nouveau irruption pour la suivre et tout rapporter à sa mère.
Elle avait essayé de lui parler en fin de soirée, avant son escapade dans le grand bain. La forme ensuquée par l’alcool dans la chambre bleue l’en avait dissuadée, comme à chaque fois. La couette en satin avait glissé sur le côté du lit, en la remontant elle avait essayé d’apercevoir son visage.
«
Tu as baillé. Je le sais car tu as dégluti l'air de ton inspiration derrière
tes dents, je t’ai entendue articule-t-elle avec une voix chuchotée. Tu vois,
je sais que tu ne dors pas encore. Je voulais juste te dire, Maman, j'ai faim
et tu me frappes quand je te réclame à manger ; tu sursautes quand la police
est en bas, et tu me promets que ça va s'arranger, que bientôt je dormirai sur
un matelas propre dans un lit bordé. Mais je sais que ça n'est pas vrai. Samedi
soir un homme va t'appeler et tu iras le voir. Sous mon drap pisseux je ferai
la sentinelle, je guetterai à ton retour les freins de ta voiture sur les
graviers devant le perron, et j'éteindrai ma torche pour me faire croire que tu
n'as pas vu sa lumière aveugle.
Demain
j'ai treize ans et je ne sais pas si je peux ajouter un gâteau sur la liste des
courses. »
Alice est bien habillée pour le soir de son anniversaire.
Au
début du repas, elle fixe son regard et le force jusqu’à voir une piscine
imaginaire, un magnifique bassin olympique de cinquante mètres.
Elle
adore se visualiser en pleine brasse-papillon lorsqu’elle est à table. Même en
ce jour spécial.
Ce soir l’exercice est rendu difficile, elle est trop près du mur. Sa mère l’a décalée au début du repas pour faire place à son grand-père.
Les mains posées bien à plat de chaque côté de son assiette, la grande serviette à carreaux autour du cou, le dos droit et la tête altière, elle ne faiblira pas. Pas ce soir. Elle s’est concentrée sur cette soirée pendant des jours, il est hors de question qu’elle échoue, que ça mère la fasse sortir de table avant la fin du repas.
Déjà, elle a gagné un Pinocchio en bois peint à l’arrivée du vieillard, et elle compte bien le garder le plus longtemps possible dans sa chambre sous le poster de Laure Manaudou. Où dans son lit dans ses bras mais la mère ne voudra pas…
Il
le lui avait tendu avec un sourire timide :
« Tiens
Alice, Héloïse m’a dit de ne pas faire de frais mais je t’ai quand même apporté
un cadeau… »
La
gosse l’avait attrapé aussitôt et s’était enfuie au fond du couloir, sans tenir
compte de l’ordre qui suivit :
« Alice,
viens remercier ton grand-père tout de suite ! »
Si elle approchait elle allait le lui prendre mais si elle ne disait rien la trempe allait tomber. La mère savait son calcul et ne la quittait pas des yeux. Alice déchiffrait l’insulte qu’elle formait en silence sur ses lèvres : « Petite connasse »…
« Merci Papy », cria-t-elle sans bouger. Le vieux grognonna et passa au salon.
La visite était une corvée pour la mère. Pour ne pas se lever trop tard elle avait dû renoncer à une partie de sa dose, et avait bu uniquement dans la bouteille de Jurançon posée sur le vaisselier de la cuisine. Sa fille avait vérifié quand elle était sous la douche, celle dissimulée dans sa table de chevet n’avait pas été entamée.
Elle avait ensuite passé la matinée à faire le ménage, à cacher la crasse et à ranger bref, laver les parties les plus visibles de l’appartement. Elle avait mis sa fille à contribution qui s’était retrouvée étourdie et affamée à midi.
« Hors de question de te faire à manger Petite Connasse, l’avait-elle rabrouée, tu n’auras pas faim pour ce soir et là de toute façon je vais mourir. Si je ne meurs pas d’épuisement ce sera de te supporter ! »
Alice s’était esquivée dans le jardin avec un quignon volé dans le sac de pain rassis.
Au
dîner par contre, elle ne rate pas une miette. Sa mère a cuisiné et que dire de
plus ? Il y a une entrée, un plat et un dessert. Elle reprend deux fois de
tout. De la salade, du rôti de bœuf, des pommes de terre sautées, du fromage et
du clafoutis. Le grand-père n’y voit que du feu semble-t-il :
« Enfin
Héloïse, comment cette enfant est-elle si rachitique avec les portions qu’elle
engloutit aux repas ? Dans la famille nous sommes tous plutôt robustes ! »
La gamine est très intéressée du coup, elle aimerait bien savoir si elle va oser dire que ça vient du côté paternel, du côté de l’Arlésienne…
« Papa, tu sais bien qu’elle a toujours été menue… Regarde Maman, elle n’était pas bien épaisse elle non plus… »
Le sujet est clos, son visage s’est fermé et la petite sent bien que c’est de sa faute, même sans savoir pourquoi. Le Papy a senti le vent tourner lui aussi et jette un regard penaud à sa petite-fille. Il roule des mies de pain du bout des doigts sur la nappe pour donner le change.
L’horloge
du couloir sonne le quart, il est temps de quitter la table.
« –
Alice va te laver les dents et va au lit ! Ordonne la mère.
–
Maman s’il te plaît… Encore cinq minutes… On dit jusqu’à la demie, plaide la
fillette.
–
Dépêche-toi avant que je ne me fâche ! »
Elle
articulait avec les lèvres, la langue en retrait derrière ses dents serrées.
« –
Mais maman, mais pourquoi ? Demain il n’y a pas école !
–
Ne fais pas l’âne pour avoir du son sous prétexte que Papy est là Alice ! Tu vas
au lit et puis c’est tout ! »
Le grand-père regarde par la fenêtre pour que la gamine ne le supplie pas avec ses yeux de chaton. Il l’a vue en tout et pour tout trois heures cette année en comptant la présente visite, et il tient à revenir la voir l’an prochain.
« –
Dis au revoir à Papy et monte te coucher !
–
Bonne nuit Alice, dors bien et fais de beaux rêves.
–
Prends soin de toi, chuchote-t-il en se penchant sur elle."
Le baiser sur la joue pique avec la barbe et sent « Pour un Homme » de Caron. Le menton de la gamine tremble et sa poitrine lui fait mal.
– Tu sais, je peux la prendre avec moi si tu n’arrives pas à t’en occuper. Les chèvres me prennent moins de temps que ce que tu crois.
Il n’a pas eu le temps de regretter son premier mouvement : sa fille a dit oui, puis une gifle a suivi, de qui peu importe, et peu importe qui l’a reçue.
Jacques
Munier fume une cigarette sur le balcon dont il recrache les bouffées
bruyamment par le nez et par la bouche. Accroupi il tient l’assise, adossé au
mur il contemple le ciel.
Une
poussée des mains l’aide à se relever tout à fait et il pousse la porte-fenêtre
pour retourner dans la pièce.
« Alice, tu viens on s’en va ! » Il est à présent au bas des marches, un pied posé sur la première, la rampe agrippée par sa main droite.
« –
Papa arrête ! Ma fille reste avec moi ! proteste Héloïse.
–
Ta quoi ? Regarde-toi, tu n’as pas une tête de mère !
–
Ma fille, Papa ! Elle m’appartient, elle est à moi !
–
C’est d’une adolescente dont tu parles, pauvre sotte ! Tu n’as jamais voulu
t’en occuper et maintenant tu te la gardes pour qu’elle fasse l’infirmière et
la servante, mais tu es aussi cinglée que l’était ta pauvre mère et Dieu me
pardonne, je vais faire ce que j’aurais dû faire depuis le début, l’assumer ! »
Le
vieillard n’en mène pas large mais il tient bon. Héloïse glapit, les poings sur
les hanches :
« – Mais elle n’est pas ta petite-fille, Papa, tu le sais bien ! Biologiquement parlant je veux dire !
–
Et alors, la belle affaire ? rétorque-t-il, quand j’ai épousé ta mère tu avais
déjà quatre ans, est-ce que ça a fait une différence ? Je t’ai toujours
considérée comme ma fille. Pour Alice c’est pareil, et elle a besoin d’amour et
d’un cadre. Avec moi, elle aura au moins le cadre ! »
Jacques
monte à présent à l’étage.
« Alice
! Descends, on s’en va ! »
Il passe devant sa fille avec la petite et un sac à dos bourré à la hâte :
« Je
viendrai chercher le reste plus tard. »
Héloïse
ne répond pas. Elle affiche brusquement une nouvelle attitude, un mélange de
soulagement et de satisfaction.
En
regagnant sa voiture avec l’adolescente, il se retourne un instant sur sa fille
qui court et lui tend plusieurs feuillets manuscrits.
–
C’est une vieille lettre que je t’avais écrite, tu la liras quand tu seras chez
toi.
Le changement de lumière ne semble pas annoncer une nuit de prédateur. La lune sera pleine et le petit bois vide de plumes et de cornes. Le premier sommeil d’Alice durera dans un long silence, le premier depuis la résidence où elle a laissé avec soulagement sa mère abandonnique. Accroché sur le flanc de la Dent Coiffée, du moins était-ce ce que l’on semblait en apercevoir depuis le haut de la vallée, le vieux Munier rebrousse chemin pour ranger son troupeau. On pouvait de ce côté de la montagne rentrer en empruntant un lacet escamoté en quelques endroits par de petits éboulis, mais c’est le grand chemin des refuges qui avait la faveur des touristes.
Le silence habitait le site de plein droit dès ce point du jour, et parfois même avant quand personne, ni bête ni homme n’était passé depuis au moins une heure. Si la curiosité laissait le promeneur averti ou inconscient prolonger sa marche jusqu’après l’ancien fort Marie-Christine, alors il pouvait tomber sur le bois du Pénitent Gris et y pénétrer jusqu’à une clairière, devinée depuis le ciel par une canopée disparate. Les nuits sobrement éclairées laissaient moins de chance de retour, et les secouristes retrouvaient parfois au petit matin des gens transis et déconfits dans les fragrances d’un sommeil bref. C’est pourtant au fond de cette clairière qu’une solide corde usée mais consistante ceinturait un bout de terre, quelques arbres et un ruisseau, avec maintenu par un fil de fer un écriteau où il était écrit : « ici on protège les ours ».
Sur la parcelle à deux pas d’un épicéa, quelques bouts de bois imitaient une maison.
La cabane était drôle, ou du moins prêtait à sourire, de guingois, trapue et mal isolée avec ses angles pointus et ses fenêtres sans rideaux – juste de vieux coutils accrochés à la hâte pour la pudeur –, mais c’était la maison de son grand-père, et le simple fait qu’il l’avait construite de ses propres pognes, avec deux canifs, quelques clous et un marteau (en tout cas c’est ce qu’il affirmait dans le cadre des rares visites autorisées aux villageois d’en-bas), avait suffit à lui obtenir le respect et quelques meubles d’occasion pour améliorer le confort entre ces planches qui pour autant de l’extérieur et au premier abord laissaient présager une rapide déconfiture. Alice décide qu’il est temps de regagner le gîte. La lumière avait changé juste un peu avant, mais quand elle entend le vieux siffler ses bêtes elle rebrousse chemin. Ses foulées sont longues et rapides, hors de proportion dans cette cabane où elle ne sait coordonner de petites foulées et marche le buste immobile, une marionnette en l’air avec des jambes tricotant à fleur de sol. Elle termine une douche sommaire, puis soulage une piqûre d’aouta d’une pression de compresse au vinaigre blanc.
Ils
étaient arrivés la veille au petit matin, après avoir roulé toute la nuit. Elle
avait dormi sur la banquette arrière, abrutie de sommeil par le sage instinct
de survie des enfants ballotés entre deux foyers.
Alice
avait défait ses bagages dans la nouvelle chambre qui allait être la sienne au
moins pendant quatre ans. Elle ne comptait pas y rester. Ses projets visaient à
court terme la ville d’Aix en Provence et sa piscine olympique, puis une émancipation
à seize ans afin de maîtriser plus facilement ses choix futurs.
Un
cadre en plastique blanc, pas très propre, était posé sur la commode au pied du
lit façonné par les mains du grand-père. Le regard de sa mère l’y suivait. Petite connasse, je t’aurai… Il se
retrouva au fond de la penderie à l’autre bout de la pièce, sous un carré de
moquette mal ajusté, décollé à l’un des angles.
Après avoir rentré les bêtes et avalé une soupe épaisse avec la gosse, le vieux Munier attrape la lettre de sa fille posée sur la table basse devant le canapé mais choisit de la lire debout tandis qu’Alice sort à la recherche de lucioles.
« Je ne sais plus quand je t’ai
appelé papa pour la première fois. Attends… ne bouge pas, je reviens… C’est
bon, je suis juste allée rincer une grappe de raisin ; un ou deux grains et je
commence. J’ai failli les manger au-dessus des feuillets mais ça gouttait alors
je me suis un peu reculée.
Au début je voulais t’écrire au stylobille, mais je dois appuyer trop fort
sur le papier probablement car l’écriture n’avançait pas, ça me fatiguait le
bras et me crispait les doigts. J’ai également posé le crayon bois, j’écris
mieux avec un critérium. Ne t’inquiète pas pour tes yeux, je saisirai cette
lettre sur mon ordinateur et t’enverrai le tapuscrit.
Quand je dis que je ne sais pas quand, c’est que je n’ai pas la date
précise. Avant toi il n’y avait rien, juste la violence et les mensonges de ma
mère. Comme disent les chrétiens «au commencement était le Verbe», et bien pour
moi au commencement était le mot «papa». J’avais deux prénoms et deux noms de
famille. Mon grand-père chez qui nous vécurent un temps avant toi m’appelait
Sarah, puis maman décida qu’il était temps de m’appeler Héloise, pour être en
règle avec l’administration. Mes papiers de naissance étaient changés souvent,
le plus récent devenait le bon et rendait caduques les autres. A chaque nouveau
coup de tampon administratif je devenais amnésique pour faire plaisir, comme
une gosse qui ne veut pas contrarier sa mère, et ma mémoire redevint à peu près
pleine et entière quand j’ai pu te dire papa. A partir de toi il était plus
facile de lui plaire, et donc pour moi de me souvenir.
De ce temps où tu n’existais pas, je me souviens de la maison de mon
grand-père dans le village où je ne suis jamais retournée, et des animaux dans
son parc naturel, à quelques pas de l’usine où nous venions parfois le chercher
à pieds. J’avais deux, quatre ans? J’ai su des années plus tard qu’il avait été
retenu en otage dans son bureau par ses ouvriers, et que l’entreprise avait
fermé après les piquets de grève. Je connais la soumission et le dévouement
d’un salarié. Comment les avait-il traités pour se faire ainsi séquestrer?
Avant toi il y avait ses bêtes : des biches, des paons qui appelaient Léon,
et deux colombiers qui sentaient fort et où parfois je grimpais. Il y avait son
élevage de Tervuren, l’ourse Sophie qu’un zoo lyonnais lui avait confiée,
l’ânesse Rosa sur laquelle j’ai appris à monter et les écureuils qui couraient
sur les pins.
Il est à présent dix-huit heures et sur la balustrade une coccinelle vient
de s’envoler. Demain sera peut-être un autre jour.
Dans ton monde il n’y avait pas d'animaux et tu ignorais que les chats
portaient la moustache.
Quand donc la transition s’est elle faite ? Certainement quand tu as épousé
Maman. Au retour de votre voyage de noces vous m’avez récupérée dans la colonie
de vacances où j’ai pleuré tout ce que j’ai pu et nous avons franchi le seuil
de chez toi. En fait je connais la date parce que j’ai retrouvé votre certificat
de mariage.
Ta garçonnière était devenue trop petite, il nous a fallu trouver un
appartement plus grand. Je crois que je t’appelais encore Jacques. Est-ce au
retour d’une balade que je me suis exclamée : « Papa » ?
Quand tu es entré dans nos vies, je
t’ai vu comme le Sauveur de ma mère. Tu avais une tête de juif errant, ça a du
jouer…
Au début, elle t’a follement aimé. Elle admirait tes talents d’artiste, tes
dessins et ta sculpture, ton prix Jean Vilar de la mise en scène, tes mains et
ta culture. Ta curiosité mercurienne, ton goût des autres la sortaient parfois
de sa langueur. Elle pouvait enfin s’en remettre à quelqu’un et moi redevenir
une toute petite fille. Elle n’a jamais compris pourquoi tu as tout quitté pour
faire le chevrier, toi qui n’avais jamais vu un mammifère de près avant de la
rencontrer...»
Le
grand-père ne termine pas sa lecture, déchire la lettre et observe sa
petite-fille de douze ans qui vient de rentrer. Elle furète et paraît prendre ses
marques dans sa nouvelle maison.
«
Tu pourras m’inscrire à la natation ? Je suis une très bonne nageuse tu sais,
et je voudrais commencer à faire des championnats. Je suis prête à aller en
pension à Aix-en-Provence pour ça, vu que ce n’est pas dans ta montagne que je
vais trouver un bassin. »
Le
vieux bonhomme la dévisage avec intérêt :
«
Tu sais que tu n’es pas exactement ma petite-fille ?
–
Ça m’est égal vos histoires à maman et à toi, je veux devenir une championne,
comme Laure Manaudou.»
Libellés : Laure Manaudou ; Toulouse ; nouvelles
04.03.08
Le dîner
Photo Three15bowery
Abigaïl Darcy donna soigneusement
deux tours de verrou pour fermer sa porte d’entrée. Il faisait froid dehors et
sa molaire en haut à droite lui provoquait à nouveau des élancements sous la
gencive rapidement enflée. Le prochain rendez-vous avec le Docteur Rivière
était fixé à la veille des vacances de Pâques et elle n’osait pas appeler la
secrétaire pour caler un entre-deux. Si jamais la douleur devenait
insupportable, alors soit, elle n’hésiterait pas à se précipiter directement à
son cabinet. Elle pouvait languir en silence et calmer la douleur avec du
paracétamol en attendant.
Elle se dirigea vers la salle de
bains pour se laver les mains. Son sac la gênait et une des manches de son
trois-quarts prit l’eau pendant l’ablution. Se débarrasser des contacts de
l’autre côté et se mettre en boule dans les bras de son intérieur devaient se
faire maintenant, avant de démarrer autre chose, d’envisager quoi que ce soit.
Elle revint jeter le sac sur le semainier de l’entrée pour commencer une danse
belliqueuse avec le manteau.
Elle s’en débarrassa sur la
méridienne du salon, s’avachit à son tour pour retirer ses babies d’un coup de
pied sur chaque talon et se rua sur l’ordinateur pour consulter ses mises à
jour de flux puis rapidement éplucher ses e-mails. La lumière dans la pièce
sobrement décorée depuis peu et bien après un emménagement contrariant était
insuffisante. Elle bascula l’interrupteur d’une lampe de bureau à l’abat-jour
minuscule, et la pénombre se rétracta derrière les meubles bon marché – à part
le buffet Napoléon III hérité de la tante Geneviève –, le téléviseur
constamment éteint et un radiateur sur la tablette duquel se tenaient un miroir
en fer forgé du Comptoir de la Famille et deux ou trois bougeoirs négligés,
emplis de coulures de cire.
Le papier peint était griffé aux
angles de chaque mur de cette maison de plain-pied fraîchement bâtie au bout de
l’impasse aux magnolias, à hauteur d’étirement de chat, précisément une petite
gouttière croisée mandarin bavarde comme une enfant aux mille questions et cent
histoires.
Elle avait toujours détesté les
maisons à étage. Si vous lui demandiez pourquoi, elle vous répondait d’abord
qu’elle n’en savait rien, et puis des sons et des silences, des voix et des
absences lui revenaient en tête. Par cette mémoire auditive elle retrouvait
progressivement des fragments d’image, et les recollait petit à petit en
avançant plus vite sur le bas que sur le haut, tant il est vrai que les
souvenirs agréables reviennent plus vite. La maison de son enfance commençait à prendre forme, d’abord
le perron et la porte d’entrée, puis l’intérieur après le vestibule.
Des moments plaisants évoluaient en
flux pendulaires dans les couloirs du rez-de-chaussée et s’attardaient parfois
dans les pièces. Une recette réussie ou un biscuit volé, des montées de gammes
chromatiques dans la salle de musique, un film autorisé dans le salon un lundi
soir, une graine de haricot germée dans un coton sur la fenêtre. En bas des
souvenirs d’enfants joyeux sans être bruyants, en haut la partie de l’escalier
emprunté à pas trainants où il fallait commencer à se taire.
Si vous la forciez à remonter les
marches, elle gardait le même pas lourd pour ne pas arriver trop vite aux
chambres. A la sienne où elle avait souvent été enfermée à jeun pour avoir
contredit Dégelée Royale sa mère, à celle où elle vivait, avec cette
épouvantable odeur de médicaments et de mort en attente, et ce grenier d’où
sortaient les fantômes qui l’envahissaient chaque fois qu’elle dévissait
l’ampoule de sa lampe de chevet.
Bien que sa mère ait été descendue au
sous-sol pour un autre silence, elle n’avait jamais envisagé de récupérer celle
de son enfance qui faisait place maintenant à un centre culturel.
Elle se releva pour prendre deux
comprimés avec un peu d’eau du robinet et revint s’asseoir devant l’écran.
Un spam lui souhaitait une bonne fête
en ce vendredi vingt-neuf décembre et lui rappelait que par l’origine hébraïque
de son prénom elle était la joie de son père.
Un clic prolongé de souris le classa
par glissement dans le filtre anti-spam.
Sa journée avait été fichue par la
responsable des caisses qui l’avait remise à la huit. Un petit cadeau de
remerciement pour son intervention de la semaine dernière. Abigaïl avait pris
la défense de la petite Jessy suite à son refus de laisser fouiller son sac à
la sortie du travail.
« Hé ! Vous n’avez pas le droit,
c’est illégal ! Jessica, s’ils te soupçonnent de vol tu peux exiger que ce
soit un policier qui le fasse. Mais s’il ne trouve rien dans ton sac, alors tu
pourras porter plainte ! »
Madame Godin avait su apprécier à sa
juste valeur… Donc caisse numéro huit… Ce soir, les premiers symptômes d’une
rage de dents et peut-être un bon rhume à prévoir annonçaient une nuit de
mauvais sommeil, alors que demain le vieux briscard descendrait dans son
quartier St Cyprien pour un dîner après des années de silence. Abigaïl avait l’appétit
capricieux et une gestion du temps approximative, elle envisagea donc la
préparation d’un taboulé libanais. C’est lui qui lui avait appris à le faire
quand elle pensait encore qu’il était son père.
Abigaïl avait des calculs de
statisticienne. Par exemple, elle trouvait que la vie était à soixante-dix pour
cent insupportable, à vingt pour cent neutre et à peine dix pour cent
merveilleuse.
Les trente pour cent supportables la
faisaient tenir, et elle aurait bien demandé à passer à quarante pour cent pour
subir la soirée à venir sans trop d’angoisse si elle avait pu trouver un
interlocuteur valable pour ce type de négociation.
Elle adorerait quitter son emploi à
l’amiable ; d’un commun accord ; en bonne intelligence. On serait un
lundi matin, forcément un lundi… Il ferait un temps de brodeuse, un temps
irlandais : Pluvieux avec des éclaircies pour aller chercher l’échevette
de soie manquante, le diagramme vu dans la newsletter des nouveautés, le
garde-fils en buis pour le nouveau projet à démarrer. Un temps à regretter de
ne pas être chez soi à entreprendre son bout de lin au bout du fil.
Il ne s’agirait pas d’une décision
mais d’une envie. Non, pas une envie, un impérieux besoin, une quasi certitude
que c’était aujourd’hui qu’il fallait poliment aller dire au revoir à la dame.
Il n’y aurait qu’une cliente dans la
boutique, l’enquiquineuse de l’ouverture : celle qui trépignait à moins
cinq comme une enfant parce qu’elle avait vu de la lumière et s’étonnait qu’on
ne se dépêchât pas de lever le rideau de fer. On se dirait que c’était normal,
que la cliente préférée de l’ouverture venait rarement le lundi mais plutôt le
jeudi, avec les yeux gourmands qui trifouillaient déjà dans les fiches et les
tissus, les mains collées à l’espoir d’être déjà là, prête à rentrer pour
ressortir avec la provende dans le sac à ouvrage.
La collègue saurait. Forcément elle
saurait… Des années à se museler, mais prompte à reconnaître l’odeur du cuir
qu’Aby aurait commencé à ronger. Elle la suivrait du regard, il la pousserait
dans le dos jusqu’au bureau de la patronne.
« Au revoir Madame, je ne vous aime
plus et je voudrais vous quitter aujourd’hui. J’ai aimé le chemin parcouru dans
votre royaume, mais les ruelles en sont étroites et le pavé résonne du bruit
que fait le cheval fourbu venu me chercher, il est donc temps pour moi de partir. »
Madame pleurerait : un élément
tel que Mademoiselle Darcy serait une perte immense pour son entreprise, mais
elle comprendrait si bien… Elle lui rendrait sa liberté sans un reproche, avec un
sanglot dans la voix pour lui souhaiter bonne chance et elle galoperait ventre
à terre jusqu’à son logis retrouver le temps perdu, éperdue au milieu de ses
lins brodés. Fiévreuse, elle tirerait l’aiguille encore et encore, elle
sèmerait les heures sur des mètres de toile et ils seraient ses seuls dieux et
maîtres…
Cartésienne au point de réfuter la
théorie des cordes, Abigaïl s’était pourtant fait renvoyer du club fermé des
zététiciens après avoir démontré que les travaux en statistique de Michel
Gauquelin sur la pertinence de certains outils astrologiques étaient valables. Aujourd’hui
elle voulait contester l’expérience de l’effet Forer, qui avait permis à l’un
d’entre eux d’affirmer que les vendeuses se posaient en temps que victimes
parce qu’elles se reconnaissaient subjectivement au cours d’un test dans un
passage du Bonheur des dames de Zola.
Encore six mois à tenir dans cette mercerie de la grande distribution qui
l’essorait comme les autres et elle pourrait publier son mémoire. A cette
nouvelle place, caisse numéro huit, elle allait souffrir : Devant les portes
automatiques, c’était une des plus anciennes machines à enregistrer et la
chaise sous le siège avait une vis cassée.
Pense à celles qui y sont jusqu’à la retraite !
Elle alluma la radio, sortit sur la
loggia et contempla l’hôpital La Grave à côté du Pont Neuf. Elle entendit
vaguement la voix du présentateur des informations :
« Flash
info spécial élections :
Une dame en blanc,
Un nain brun,
Un croquant pyrénéen,
Un suidé armoricain,
Un Chouan,
Des bacchantes et une bouffarde,
Deux tours de manège... »
« A présent la météo… »
Joël Collado lui prédit un week-end
ensoleillé, or ce matin, en allant marcher du côté de Pech David, elle avait vu
les Pyrénées, signe de pluie pour le lendemain. Ajouté à cet indice, ses
cheveux bouclaient en anglaises, la pression atmosphérique était donc en
baisse : elle sortirait avec son parapluie…
En rentrant juste avant la saucée,
elle étalerait du lin sur ses genoux et elle broderait au sec, à côté de la
fenêtre frappée par le crachin.
Après le travail à la mercerie, il
lui restait trois petites heures avant l’arrivée de son père. C’est en
demandant une copie de son acte de naissance avec filiation afin établir
un passeport pour son premier voyage hors de l’Europe deux étés en arrière
qu’elle avait lu qu’il ne l’était pas, non plus que par mariage. Sa mère, aux
premières questions de l’enfance au départ de l’école, lui avait assuré
préférer que sa fille portât l’unique matronyme par conviction anti
patriarcale. Or, le bout de papier officiel relevé dans sa boîte aux lettres
indiquait clairement qu’elle était née de père inconnu. Elle avait annulé ses
vacances et pleuré devant le mari de sa mère qui avait refusé de la reconnaître
« malgré tout. »
« Allô, c’est moi… Je peux venir
dîner chez toi ce soir ? »
Le message sur son portable à la
pause déjeuner lui avait claqué le beignet pour la deuxième fois. Comme un
grand coup de soleil, mais traversant jusqu’aux entrailles.
La première fois qu’elle avait eu
cette sensation, c’était la semaine dernière. Un petit vieux était entré dans
le magasin et c’était le portrait craché de son père.
Il s’était approché pour lui dire
qu’il brodait des tapis miniatures, avec une préférence pour le style marocain.
Il ressemblait à Charles Vanel et parlait comme un des personnages qui ont dans
la bouche les mots d’Audiard. Malgré sa gouaille, Abigaïl avait compris qu’il
n’avait pas l’habitude d’avouer son « penchant » pour l’art de tirer
l’aiguille. Fascinée par cet homme aux traits paternels, elle lui avait
démontré néanmoins qu’il ne l’impressionnait pas avec son coming out, qu’il
avait des prédécesseurs chargés de testostérone, marins crucifilistes, russes
tricoteurs du XIXème, ou chirurgiens s’adonnant au point de Lunéville pour
s’assouplir les doigts. Il était venu après plusieurs renoncements, ennuyé par
un problème : il brodait du point de croix sur une chemise, et c’était
plutôt grossier comme résultat se plaignit-t-il. La jeune femme lui conseilla
l’utilisation d’un tire-fils et il trouva que c’était une bonne
idée.
Il ne connaissait personne dans le
milieu de la broderie, il était autodidacte et brodait tout seul dans son coin.
Fascinée de voir qu’il pratiquait la miniature à son âge et de façon quasi
innée, elle lui dit qu’elle voudrait voir son travail. Il promit de repasser un
peu plus tard lui montrer ses « essais ».
Quand Aby leva à nouveau les yeux,
quatre heures avaient dû s’écouler, et le vieux, un peu crâne, puisait son
assurance dans le creux du casque de mobylette au bout de son coude. Dans
l’autre main, un sac chiffonné bourré de ce qu’il lui montrait au fur et à
mesure.
Une semaine après elle sut que
c’était son père qu’elle allait revoir après l’appel sur son portable…
Abigaïl attrapa le boulgour et mesura
cent vingt grammes. Elle versa un peu d’eau bouillante dessus et laissa gonfler
plusieurs minutes. Dans le grand saladier, elle coupa un concombre et deux
tomates en brunoise. La cuisine s’étirait en longueur, et dans ce couloir
restreint elle déambulait parfois dans la posture du crabe. Le silence était un
peu trop calme.
Après, il y
avait le silence.
La marche à
pieds nus dans la farine répandue, un peu après les crêpes. Le rituel du thé et
le Japon au bord des lèvres. La musique de chambre qui ne réveille pas le
mal de tête. La voix des enfants chuchotée, et oublier leur
présence. Le binage d’une misère dissimulée sous les ors d’un statut
envié. Les murmures de l’hiver dans le tricot d’un col roulé. Tout
doit cesser, dormir et mourir sans bruit. Est-ce assez de l’entourer d’un
ciel de nuit ?
Elle rinça ses mains dans l’évier,
s’essora vaguement au torchon qui traînait sur la paillasse et tourna le potard
du tuner avec le dos de la main pour ne pas le mouiller. Radio Classique :
l’Ave Maria de Gounod. Cela semblait
parfait… Au retour dans la cuisine, elle ouvrit une boîte de pois chiches à la
suite des légumes. Flûte ! La cébette ! La jeune femme attrapa la botte
dans le frigo, extirpa la plus grosse et la coupa en deux dans la longueur.
Puis elle la passa sous l’eau et la hacha menu, la queue y compris. Elle versa
les graines de boulgour dans la passoire, les refroidit sous un jet abondant,
et de nouveau les transvasa dans leur contenant avec cette fois-ci le jus d’un
citron entier.
Dans le saladier, elle avait
dénoyauté une vingtaine d’olives noires. Elle voulait s’en servir pour placer les
mycotoxines au départ, mais elle avait trouvé un autre poison indécelable plus
radical, qu’elle avait préféré injecter dans les tomates. Ça l’avait presque
fait sourire d’utiliser pour une fois une aiguille sans fil. Elle cisela
abondamment et grossièrement de la menthe et du persil frais, ajouta beaucoup
de cumin qu’elle prononçait encore « kamoun», et attrapa le récipient où
reposaient les graines. Elle les étala dans le saladier, ajouta une bonne
rasade d’huile d’olive, du sel de Guérande et à nouveau le jus d’un citron
entier. Le tout mélangé et remisé au repos dans le réfrigérateur.
Il était arrivé à l’heure exacte,
avec un bouquet de soucis orange que la jeune femme interpréta in petto comme un
mauvais signe pour lui en le débarrassant.
Il l’avait rejointe dans la cuisine
où elle arrangeait les fleurs dans un vase trop grand, afin de mieux se faire
entendre. Elle n’avait pas compris ce qu’il lui avait dit depuis le salon.
Avant que sa mère ne s’isole à
l’étage dans sa forêt de loups souvent fermée à clef, son père l’emmenait
parfois regarder des expositions sur à peu près tous les sujets, paléographie,
artisanat d’art ou cabinet de curiosités.
Elle avait donné suite à une visite
dans une exposition d’ikebana avec quelques cours et avait gardé le goût des
bouquets sophistiqués et minimalistes.
« …Oui… Bon… Et alors je disais
donc, c’est pour ça que je suis venu te voir… Bref, enfin si tu es d’accord, je
voudrais pouvoir t’adopter. » Bredouilla-t-il, hésitant. Il se dandinait,
changeant régulièrement de jambe d’appui, ainsi qu’un enfant pris au dépourvu
après avoir bu trop vite un grand verre d’eau glacée.
Aby rejeta ses cheveux en arrière,
contracta les muscles de son ventre avant de lâcher un soupir embarrassé et s’écria :
02.03.08
Plateforme treize
Mi-janvier et
le double-vitrage de la salle des pas perdus tient un monde de l’autre côté, au
chaud : celui qui a le droit de regarder les étoiles de givre collées aux
grandes baies en attendant un vol respectif à chaque histoire : un week-end en
amoureux, un voyage d’affaires, une réunion de famille, des vacances à la
sauvette… Claude Solenne n’aurait jamais laissé son grand fils sortir sans
écharpe par ce froid, mais il n’était plus là pour prendre soin d’Adrien. Il
s’abîmait les yeux en essayant d’apercevoir les fuselages, et avec le soleil
d’hiver c’était assez délicat. Jambes espacées et pieds à plat sur le sol, il
se penche sur un gobelet de thé brûlant entre ses paumes. Il attendait la
navette dans la salle d’embarquement. Ce retour à Toulouse ne l’enchantait
guère, mais l’agence pour l’emploi avait peu goûté la semaine de congés qu’il
s’était accordée pour prendre le temps d’enterrer son père. L’assistante du
directeur de l’agence de Labège à l’annonce du motif lui avait fait remarquer
qu’il aurait au moins pu les prévenir avant, ce à quoi Adrien s’excusa
sincèrement de n’avoir pu anticiper un tel impondérable. Il avait dû leur faxer
un certificat de décès en catastrophe pour ne pas se faire rayer de la liste
des demandeurs d’emploi et continuer à percevoir ses allocations de chômage.
Son conseiller référent, magnanime, accepta de reporter son rendez-vous mensuel
de suivi de projet personnalisé d’accès à l’emploi, mais à la condition de
passer des tests d’aptitude à la Plateforme treize.
« Sinon
je vous clique, Monsieur Solenne, j’en ai cliqué trente-huit cette semaine,
avec vous ça fera trente-neuf. »
Il s’était excusé également quand le frère de son père – il n’arrivait pas à dire « mon oncle » – lui avait reproché le choix d’une couronne un peu trop colorée. Il avait présenté ses excuses à l’employée des Pompes Funèbres pour le temps passé à choisir le type de funérailles – avec ou sans mise en bière Mon Dieu je n’en sais rien je ne veux pas de cérémonie mais pouvoir lui dire au revoir est-ce possible–, et il demande pardon à l’hôtesse d’accueil une semaine plus tard en omettant d’exhiber promptement une pièce d’identité avec son billet électronique. Elle était dans la poche arrière du sac de voyage, c’est la tête plongée dans la sacoche en bandoulière qu’il s’en aperçut.
Il déteste prendre l’avion, mais il s’entend dire
merci avec un sourire dans la voix quand le steward lui souhaite un agréable
voyage en venant le chercher pour les conduire lui et les passagers à la
navette du vol Rennes-Toulouse.
Le jeune garçon assis côté hublot lui propose aussitôt
sa place. Le chagrin marque et inspire la compassion. Quand les attachés-cases
et les baise-en-ville sont placés au-dessus des sièges et les passagers
bouclés, le décollage est imminent.
Adrien n’aime pas les déplacements. L’anticipation d’une interruption entre deux pulsations de sa vie est généralement source d’angoisse. Suspendu entre la veille conforme et répétitive d’actes minuscules et quotidiens et le retour du lendemain, il était pourtant obligé d’admettre qu’il était agréable de sortir de ce vieux schéma et le sentiment qui montait rapidement au stade de la joie intense le culpabilisait pour le cas où il n’aurait plus voulu rentrer.
Son père adorait l’ivresse procurée par les départs. Quand il n’avait pas de prétexte pour voyager ou simplement partir, il évoquait n’importe quelle raison (souvent fallacieuse) pour déménager. Il changeait de ville ou simplement de rue, et ruinait sa famille dans les frais occasionnés par ses démarches. Personne n’avait jamais pu le raisonner, et quand il ne pu plus financièrement se procurer ce plaisir de la fuite, il fît une dernière fugue en avalant un tube de comprimés.
Adrien Solenne sort un livre de poche pour accompagner son trajet. Il a sommeil mais veut bien commencer de lire au moins deux ou trois lignes. C’est un titre de Jean-Paul Dubois, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi : Un homme après la disparition de son père part sur les traces de son souvenir en avion.
Le vent souffle sur la ville rose. Les chiffres volettent dans un ballet anarchique mais implacable : mille trois cent trente ; dix mille ; treize mille ; trois cent mille. Certains sont concrètement matérialisés, d’autres seulement envisagés…
Un groupe bien ancré au sol les manipule avec des ficelles cirées ou des cordes à nœuds. Reuters, AFP, Alcatel, Airbus, Chrysler, Symantec, Etat, ANPE : dans ces mouvements homogènes du poignet tous s’entendent pour la bonne marche du spectacle aérien.
Posé plus loin dans l’herbe, un petit transistor crachote des nouvelles ubuesques — le chômage est en baisse, dormez braves gens — Les aboiements d’une meute parviennent aux oreilles des cervolistes. Il faut se dépêcher pour profiter le plus longtemps possible de ces nombres, l’opinion publique arrive et commence à faire des soustractions… Les résultats sont étonnants et elle demande des comptes. S’ils ne sont pas sur les listes de l’ANPE, ou sont passés les licenciés ?
On frissonne et on soupçonne… Il fait quand même une journée idéale pour le tir aux pigeons d’argile… Adrien sort de sa torpeur et l’avion atterrit.
Les oiseaux en délicatesse avec le repos des gros dormeurs ont déjà chanté. Adrien renifle l’heure le nez dans l’oreiller. L’odeur de son sommeil le berne le temps d’une position fœtale, mais l’effluve de la journée domine très vite et lui fait faire la grimace. Il colle son oreiller sur sa tête pour fermer une cabane en coton tissé et plisse les yeux en face du réveil qui traîne sur la moquette. Il tourne la tête et se retrouve le nez contre la gueule de la chatte qui commence à ronronner et à se frotter contre ses cheveux. Il glisse les bras autour d’elle pour faire un berceau pas trop serré, que l’animal puisse partir. Elle miaule une protestation quand il commence à se lever.
Il fait déjà chaud malgré la saison froide. La porte-fenêtre est entrouverte dans la cuisine. La vaisselle d’hier est empilée dans le bac de gauche, il rajoute son bol et sa cuillère dans celui de droite. Encore plus de désordre… Bascule dans celui de gauche… Le bol de travers glisse sur le tas. On s’en fiche, il n’est pas cassé… Asperger rapidement avec une forte pression, fermer le robinet. Partir à la hâte et fermer la porte d’entrée en cognant bruyamment le porte-clefs chargé contre le bois. C’est sûr, la voisine va charger sa boîte aux lettres d’un joli billet d’humeur.
Le rendez-vous est à un quart d’heure en voiture mais il ne conduit pas. Il n’y a pas de ligne directe entre Ramonville et Labège, il va donc passer par Toulouse et supporter un détour d’une heure et demie en comptant l’attente. Bienvenue dans le monde merveilleux des demandeurs d’emploi.
Le bus arrive tout de suite, les places assises sont déjà prises. Il doit monter dans le numéro quatre-vingt dans trente minutes. Trente minutes pour descendre au Cours Dillon, s’il le rate le prochain n’arrive pas avant deux heures.
Saouzelong, St Agne, St Michel… Les quartiers se sont donné le mot, les rues défilent au ralenti et les bouchons klaxonnent. Adrien psalmodie leurs noms pour conjurer le souk mais cela ne suffit pas, le Parlement et la place des Carmes, arrêts prévus dans son itinéraire, s'échappent. Le bus est dévié par le Grand Rond. Huit heures vingt et l’autre part à trente. S’il met dix minutes à gagner Esquirol, Adrien a peut-être une chance de l’avoir…
Vingt-neuf et l’engin tourne enfin rue de Metz, il s’étrangle et adresse un geste indélicat à la Halle aux Grains en lâchant la main courante.
"Hé ! Fais gaffe mec ! Tiens-toi à ta branche sinon je t’en colle une !"
La foule compacte ne goûte pas l’improvisation, la promiscuité est à peine supportable.
La rue est complètement bouchée à cause des déviations, des voitures pare-chocs contre pare-chocs sont immobilisées par le trafic dans le couloir des bus. Un boulevard klaxonne, et deux tractopelles à l’angle tintent aussi fort en reculant. Le marteau-piqueur est assourdissant car une jeune femme sur le troisième siège a ouvert une des fenêtres. Adrien a vu le geste et fixe son regard sur elle : un sous-pull à col roulé et une veste bleue un peu épaisse. Une autre assise en face de lui la regarde de travers et resserre son cache-cœur sur un top en coton bon marché. Il est vingt, l’autobus s’arrête à Esquirol. Adrien descend sur la marche avant l’ouverture des portes. Son regard descend de vingt centimètres et le trottoir est très près du pied qui force presque pour sauter.
« Oh ! Mais c’est le quatre-vingt arrive en face ! Pardon ! Pardon ! Oui, pardon ! Merci… Ouf, moins une ! »
A la réunion d’information de la plate-forme treize du pôle trois cela avait été clairement énoncé : il faudrait pour ce poste cesser toute communication elfique avec sa boule à thé, descendre de l’arbre aux souhaits et porter la mauvaise parole du Crédit aux clients. Sur une amplitude horaire de neuf heures à vingt-deux heures dans le cadre d’un contrat à durée déterminée de deux mois non renouvelable de trente-cinq heures, payé au Smic horaire, lui-même divisé par trente-cinq et multiplié par vingt-cinq égale trop de retours à la maison après vingt-et-une heures et un budget essence hors de portée.
Adrien pour ce poste aux tâches simples et répétitives avec une forte résistance au stress doit passer des tests ce matin. Le groupe aux visages froissés monte dans la salle du premier étage porte cent quinze où une maîtresse de cérémonie brune arrive avec un quart d’heure de retard. Elle regarde probablement une série télévisée sur les militaires avec un commandant qui rappelle à loisir que ce sont les faibles qui s’excusent. Son carré bouclé est impeccable, une couleur à la mode – chocolat, sa tenue repassée et ses chaussures cambrées excluent la dispense de danse classique dans l’enfance. Elle se présente dans le cadre de son poste et rappelle qu’arriver après l’heure n’est pas négociable, que la rigueur et la ponctualité sont les mamelles du…
Il veut être face à la fenêtre, devant une vigne en treille aux couleurs du temps qui le regarde avec bienveillance et bruisse de quelques feuilles pour soutenir sa présence en milieu hostile.
La salle est nue, malgré des tables beiges, des chaises métalliques et un combiné ampli tuner lecteur CD.
Les tables sont réunies. Dessus des polycopiés blancs comme l’administration d’une agence pour l’emploi, un feutre rouge et une calculatrice par candidat. Adrien sort ostensiblement un papier nuage pour prendre la fuite à la première occasion.
"Cela ne sera pas nécessaire, nous avons tout prévu !"
La voix de MC Brune râpe comme un dossier glissé péniblement dans une boîte à archives. La pointe de ses épaules basses et le sommet de sa nuque forment un triangle parfait, le fruit d’heures de glissade sous un lourd dictionnaire pendant la traversée d’un grand salon probablement.
Il faut mettre des points rouges sur des symboles avec un feutre. La consigne est précise : à un millimètre près le point n’est pas validé. Adrien parcourt rapidement en diagonale dix pages avec des colonnes. Dans chacune d’elles, des étoiles, des carrés, des ronds, des triangles, des rectangles et autres polygones. Certains symboles sont encadrés. Aucun point au feutre sur les symboles s’ils sont encagés dans des cases. En dehors, mettre un point sur chaque branche de l’étoile, un point sur trois côtés des carrés, un point sur les deux largeurs des rectangles, un seul point sur les autres symboles. C’est le fil rouge du test. Une voix sort du lecteur de CD pour donner les ordres au fur et à mesure avec un brouhaha de fond censé coller le plus possible à la réalité : le bruit d’une foule dans un centre commercial. Alternativement, il faut faire des soustractions sur une feuille, et cocher des mises en situation en choisissant pour chaque cas les réactions les pires et les meilleures à avoir sur une autre. Revenir sur le fil rouge entre les opérations et les choix pertinents de réaction par rapport à une situation.
Saisir
un stylographe ou un bâtonnet graphite, le dresser cul en l’air et bouche
mordant sur une pointe noire d’une poussée de l’index entre un pouce et un
majeur, cela n’avait jamais fait son affaire.
Tracer
des signes exigés réguliers et propres sur un blanc salissant et réglé de
veines parallèles, margé d’une frontière amarante interdisant à sa gauche un
possible terrain vague souillé d’une note en rouge de l’institutrice crispée
sur un stylobille fonctionnaire, cela l’avait toujours contrarié.
Garroter des mots sérieux, les corseter entre des fils linéaires torturait sa main gauche endolorie. Le doré et le terne devaient serrer leurs hampes dans deux interlignes, le landau, l’hectolitre et la boucherie étaler les leurs dans un trois pièces, et les voyelles s’écraser au ras des pâquerettes d’une seule interligne alors que le « a » se forme en ouvrant fort la bouche.
Des pages d’écriture, des lignes interminables à copier, des doigts de gaucher frappés et attachés, des pulpes digitales crasseuses, une phalange majeure bosselée, une signature imitée et l’admiration d’écritures belles, deux fois :
Une professeure de collège à la calligraphie régulière. La mise soignée, la diction impeccable. Et pourtant la lettre « q ». Au tableau, sur des copies, des « que », des « qui », des « qualificatifs » de sa main où la boucle du « q » s’enroulait à l’envers pour permettre un glissé rapide sur la queue de la consonne. Adrien avait pris volontairement un nouveau cahier de lignes à copier pour aligner des « q » qu’il voulait indociles comme les siens. Ajouté à sa dysgraphie naturelle, il avait nagé en plein bonheur le temps d’une saison scolaire.
La sieste-flash en début de cours de mathématiques au lycée. Un enseignant rendait les copies d’une interrogation écrite une fois par semaine empilées sur un bras tel un lardon dans un lange. Le haut de la pile plongeait vers le bas en accordéon, et il reconnaissait d’un coup d’œil son écriture sur les feuillets idoines. Renseigné sur sa position fréquemment antépénultième, il évaluait ainsi le temps disponible avant l’appel de son nom et il écrasait discrètement, gagnant des mondes parallèles sans autorisation de sortie.
Plus
tard, si tard qu’à la fin il était adulte, il tomba en amour pour les « t »
d’une collègue de travail, à l’époque où il avait encore un emploi. Son
écriture était minuscule mais ses « t » claquaient comme des coups de fouet
par-dessus les mots, césures ou remparts c’était selon et il les lui fallait.
Il ressortit le carnet de lignes mais ce fut la dernière lettre à l’énamourer.
Juste après, le clavier l’avait bien tempéré et il n’avait conservé le stylo
que pour satisfaire de crétines manies manducatoires.
Adrien s’applique. Isoler les
symboles selon les points à leur dessiner en faisant abstraction des autres,
comme une machine binaire qui ne connaît que deux solutions : une réponse
vraie ou une réponse fausse est plutôt amusant au début. Une étoile à cinq
branches a forcément cinq points d’angine, contractée sous la climatisation de
cette pièce en vase clos. Les sketches sont téléphonés. Les propositions les
pires lui font envie mais il donne ce qu’on lui demande. Il accélère la cadence
avant de réaliser qu’il s’implique dans le respect de la consigne, c'est-à-dire
le but véritable de l’exercice. Il pense au film I comme Icare et au test du psychologue Stanley Milgram sur la
soumission à l'autorité.
Il ne ralentit pas. Le rythme le berce et lui fait fredonner une chanson d’Harry Bellafonte :
Day-o, day-ay-ay-o
Daylight come and he wan' go home
Day, he say day, he say day, he say
day,
Daylight come and he wan' go home
Work all night on a drink a'rum
Stack banana till morning come…
Une fille à mille tresses,
emmitouflée dans un tricot fait main de l’autre côté de la table lui sourit. Il
a envie de lui montrer la treille aux couleurs du temps. Le reste du groupe
plisse les lèvres et les yeux au-dessus d’un format A4 mais pas elle. Elle
aurait même tendance à écarquiller les siens pour mimer l’exaspération.
Quelques-uns paniquent, posent des
questions, craignent les pièges. MC Brune les materne. C’est la première
charrette de la journée et deux autres sessions bénéficieront des mêmes soins,
des mêmes renseignements, des mêmes remarques.
« Il n’y a pas de piège, d’ailleurs les prérequis au test ne nécessitent pas le niveau bac. »
Les têtes rassurées se penchent sur leur avenir d’esclaves dévoués. Heureusement que certains ne seront pas pris… Adrien ne sait pas comment sauver les autres.
Il commence à dessiner du lierre grimpant autour des symboles. De l’oxygène sur ces feuilles de papier pour respirer profondément. Il sourit et la jeune fille aussi. Il dessine un papillon bleu pour moucher sa bouche d’un point de couleur qui la libère des exercices impressionnistes au feutre rouge et griffonne un court poème qu’il n’ose pas lui envoyer :
J'ai graphité à larges traits un papier pour faire apparaître la gueule
de l'ange mais la feuille assombrie par les ombres crayonnées est restée lettre
morte.
J'ai voulu serrer la journée entre mes mains dans un bol enfumé et
rester ainsi jusqu'au bord des cils d'un soleil plongeant dans l'ouest
pour me sentir apaisé, le souffle en équilibre entre l'inspire et
l'expire – Je me suis mis à saigner.
J'ai songé aux Tristes Filandières mais Atropos me fait
reculer. Puis-je filer la laine si ma vie sous la lune à trois temps valse
sur des nœuds défaits ?
MC Brune observe son manège. Elle l’a repéré depuis le début et noté soigneusement dans sa grille d’évaluation des comportements.
Quand il lui tend sa copie elle a un
sourire narquois.
Le rendez-vous terminé il lui faut rapidement sortir –
de l’air – vite, dehors…
Adrien choisit de rentrer à pied. Cinq kilomètres à taper sous les péniches, c’est faisable. Labège porte bien son nom. Elle n’est pas rose comme Toulouse, mais passe-partout et ville dortoir, ville foutoir commercial, ville cinéma Duplex, commune kleenex qui se mouche et se jette sur le parking après la séance.
Où est Ramonville ?
Des pneus crissent alors qu’il cherche sur le plan à
côté de l’arrêt de bus. Trois voitures derrière pilent brutalement mais le gars
en sortant lève les bras, paumes à plat. Hors de question qu’il gare sa
Peugeot.
« Hé ! Je descends en ville… Tu veux
profiter de mon carosse ?
– C’est bon merci, je vais à Ramonville.
– Tu es cinglé, Man ! Ce n’est pas à côté !
– Je sais, j’ai seulement besoin de me vider la tête,
mais merci pour le service. »
La rocade, le pont de la rocade, un centre de formation après vingt minutes de marche.
Adrien ne sait plus où tourner, les panneaux sur la route sont faits pour les automobiles et il voudrait faire court. Le centre est dans un parc magnifique, les lilas sont déjà en fleurs et un chien se prend pour le maître du monde, couché sur les marches. Respirer mon Dieu fermer les yeux respirer ouvrir le ventre aérer les tripes les remettre refermer, aviser le paysagiste et lui demander le chemin.
"Ah non Monsieur, ce n’est pas par là, mais plutôt de ce côté… Vous traversez la rocade, passez le pont, et c’est de l’autre côté après… Mais c’est sacrément loin !
– Oui je sais, mais ça m’est égal. Merci, bonne
journée !"
Aïe ! Il y a deux ponts… Ah ! Ramonville c'est
au rond point à gauche… Flûte ! Il n’y a pas d'accès piéton. Il ne reste
plus qu’à marcher sur le bord ténu de la rocade... Les voitures le rasent à
toute vitesse et ça sent plutôt mauvais. Les odeurs délétères l’écœurent.
En arrivant au parc du Canal ses cuisses commencent à tirer, et il sent la sueur rafraîchir son torse. Les arbres lui font de l’ombre, le silence le détend. Il n’est plus très sûr de vouloir rentrer.
Deux heures après son retour chez lui
il est appelé : il a réussi les tests.
21.02.08
Et le jeudi non plus
Photo Yukacom
Le souffle du vent d’Autan assourdissait la ville avec plus de violence que les bruits qui y couraient. Dans cette bulle de sons piano, Madame Amaury n’entendait plus les voix de la foule qui montaient parfois à son étage : le cri d’un enfant enthousiaste, l’ordre qui le rappelait au bord d’un trottoir, l’insulte d’un automobiliste en danseuse sur le frein. En bas de l’immeuble s'agitaient un point une laisse et son chien, de petits points jaillissaient d’une école et deux poings se fermaient sous le nez d'un voisin. Au bord de sa fenêtre, un mimosa en prière – que pouvait-il faire d’autre dans un vase ? – ouvrait ses billes.
Madame Amaury n’était plus ralentie par le souvenir de son défunt mari. Ses gestes à présent étaient rapides et son pas plus alerte. Elle le faisait claquer en secouant ses cheveux fraîchement coupés au carré. Même les draps qu’elle tardait souvent à remplacer par un jeu propre – trop lourds pour sa mélancolie –, elle les changeait à nouveau mais avec un regret tout neuf, celui de perdre pour quelques jours dans leurs plis un regain de désir avec l’odeur d’un de ses nouveaux amants.
Ce jour-là était un jeudi, seul de la semaine où Madame Amaury sortait de chez elle. Elle habitait au dixième étage de son immeuble, perchée comme dans un nid de pies sur les branches les plus hautes et les plus fines de peupliers semblables à ceux d’anciennes vacances en Toscane, décharnées et tordues par le vent en l’hiver, mais résistantes et imprenables. On peut commodément reconnaître les nids de pie, repérables de loin sur une canopée disparate. Son appartement était, lui, plutôt dissimulé à la vue par la grâce de vieilles courtines d’un ancien lit – elle était piètre couturière, les rideaux étaient un luxe –. Les promeneurs venaient dans son quartier en suivant le sud-ouest avec modération pour ne pas se retrouver sur le chemin de Montpellier. Il fallait également aimer la marche car le métro avait son terminus plus bas que la ville, et les fumeurs, les vieilles gens ou des personnes en manque d’entrainement par exemple se trouvaient vite avec le souffle court pendant un aussi long trajet. De toute façon, elle ne souhaitait pas de visites. C’est ainsi qu'elle choisit d'habiter dans ce logement au début de son veuvage. Beaucoup renonçaient à le prendre parce qu’il n’était pas accessible. Le propriétaire l’avait vue arriver avec joie. Il allait à nouveau se soulager de l’impôt local – la vacance du lieu datait de plus de douze mois – et maintenir son adhésion à l’Amicale de la Belle Hôte. Quand les portes de l’ascenseur s’ouvrirent à son retour, elle franchit machinalement le pallier. Il commençait à monter quant elle réalisa que le grand type qui s’y trouvait déjà était mort.
Madame Amaury sortait donc le jeudi. Deux ou trois hasards qui étaient devenus des habitudes. En cumulant avec d’autres habitudes, elle était parvenue à avoir un mode de vie qui incluait ce rituel. Elle attendait que les voisins rentrent chez eux pour manger et s’occuper de leurs enfants, et elle avait le trajet pour elle seule ou quasiment. Un besoin de faire l’éloge du non évènement, de la non rencontre. C’était un état méditatif qui excluait la rupture de temps ou d’émotion. L’action et le dialogue pouvaient engendrer la tragédie. Conserver le bonheur tranquille du rien lui faisait du bien. Une dizaine d’années en arrière, elle avait souhaité des nouvelles d’une ancienne amie de lycée, et pour cela avait retrouvé sa trace en appelant son père. Partie faire sa vie au Danemark, la prise de contact avec Madame Amaury déclencha chez l’expatriée une envie de rentrer en France et de s’installer dans sa ville qui lui valut de mémorables crises d’angoisse. Insupportable de l’agir et de ses conséquences. Le mort de l’ascenseur n’avait plus de moyen d’action. Il ne pouvait plus engager la conversation non plus à vrai dire, c’était rassurant. Cette rencontre ne modifierait pas le cours de son existence.
Elle aurait du fixer les
sorties au mardi, un jour morne et coincé en début de semaine. Jamais cela ne
serait arrivé à un moment aussi banal. Le jeudi lui allait, parce que le plus
gros était passé, mais il n’y avait pas encore la foule du vendredi, veille de
week-end. Les autres jours, ses voisins affluaient par vagues ou en grappes.
Rarement par égrenage. Sauf elle, mais toujours le jeudi.
Il sentait le repos qui
approche, la cohorte des consommateurs de week-end en moins. Désormais il avait
l’odeur du grand monsieur en face d’elle et elle ne pourrait plus jamais sortir
de son appartement un jeudi. Il se tenait debout, ou plus exactement était posé
debout, la tête inclinée en arrière sur la glace avec le haut du buste.
L’ascenseur vibrait mais il ne s’affaissait pas. Est-ce qu’un mort sentait
immédiatement ? Pour Monsieur Amaury le décès avait été déclaré six mois après
l’explosion de son avion entre deux jours de novembre, elle n’avait pas pu le
savoir loin du corps perdu. De son vivant il sentait le mimosa – sa fleur
préférée – qu’elle mettait à présent dans un vase bleu au bord de la fenêtre du
salon tous les mois de janvier. L’homme mort s’était parfumé. Peut-être même
avant de monter dans l’ascenseur, car l’odeur était prégnante, un mélange de
santal, de cèdre et de réglisse. Il était sans doute un peu tôt pour repérer
les premiers effluves pestilentiels. Un livre dépassait légèrement de la poche
gauche sous la veste qui protégeait sa chemise. Madame Amaury se pencha pour
déchiffrer le titre. Un lecteur assidu a toujours ce réflexe impudique. Et
souvent, selon l’auteur lu par l’autre, celui-ci sera jugé digne d’intérêt ou
laissé dans sa médiocrité relative. Il y avait dix étages à monter. Il ne
fallait surtout pas que les portes s’ouvrent d’ici là. Si un résidant arrivait et
le voyait, il pourrait en être choqué. Ou un enfant ? Il y avait des couples
avec enfant dans cet immeuble, pourvu qu’ils ne réclament pas l’ascenseur !
Elle regarda la trappe du fond derrière ses longues jambes. C’est par là qu’on
transportait les cercueils. Lui était immense, au moins un mètre
quatre-vingt-dix, elle n’était pas sûre qu’il rentrerait. Ne pas imaginer
comment le faire passer… Il était bien habillé, d’une chemise à rayures fines
et d’un pantalon de bonne fa

