21 décembre 2007
Mort d'un Bourgois
J’ai appris hier le décès de Christian Bourgois.
Bien entendu, je n’ai pas eu l’information par les média mais par des blogs de littérature. Pas un mot à la télévision. Les acteurs, les chanteurs, animateurs, journalistes et autres « vus à la télé » peuvent bénficier au minimum d'une poignée de minutes dénoyautées, mais un éditeur n'a droit qu'au mépris du silence.
Il y a bien un Laffont de temps en temps dont on a des nouvelles, mais il s’appelle Patrice ou Axelle. Soupir…
J’ai découvert les éditions Bourgois par hasard, sans enthousiasme, et dans un contexte déplaisant de surcroît.
C’était pour un réveillon dans les années quatre-vingt-dix où j'allais retrouver des personnes inamicales. Du coup, le choix des partenaires pour cette fête était limité, mais la jeunesse vous fait souvent faire l’erreur de rechercher l’affection de gens qui ne vous aiment pas. Ce n’est que plus tard que j’ai compris qu’il valait mieux utiliser son temps à entourer de soins ceux qui vous aiment, car je ne suis pas une rapide. Saletés de cahiers d’apprentissage à spirales !
Un couple fraichement apparenté à ma famille ne savait pas quoi m’offrir. Nous ne nous connaissions pas beaucoup, juste assez pour éviter de nous croiser volontairement. Ils savaient que j’aimais lire et qu’il pouvait m’arriver par mégarde d’utiliser des mots de plus de trois syllabes entre deux blagues et un Jurançon et firent le choix de ceux qui ne lisent pas et ont peur de se tromper : je reçus par conséquent dans un joli paquet rectangulaire Le chant de Salomon de Toni Morrison, prix Nobel de littérature. C’était écrit sur le bandeau.
Grâce à ce couple, j’ai découvert cette écrivaine fabuleuse, et avec les choix éditoriaux de Christian Bourgois j’ai pu m’intéresser davantage à la littérature étrangère, puis un peu au polar avec ses éditions de poche 10/18.
D’ailleurs hier j’évoquais Rick Bass, dont la traduction est également publiée chez lui et que je découvre ces jours-ci.
Thierry Guichard du Matricule des Anges en parle sur son blog, ainsi qu’Assouline et Cohen Solal. Allez les lire !
20 décembre 2007
clin d'oeil personnel
Je cite ici un extrait du livre Colter de "l'écrivain du Montana" Rick Bass pour Jonavin, un poète de talent qui aime les trembles :
"J’ai enterré Ann comme le font les Indiens. Pour son voyage, j’ai mis près d’elle des os de cerf. Une couverture, pour qu’elle ait chaud. Des fleurs, des branches de cèdres, des pierres rapportées des endroits où nous étions allés, des plumes de grouse, un peu de gibier cru, une mèche de mes cheveux. Une pierre à la tête, une pierre au pied ; à la tête, j’ai planté un tremble, il lui fera de l’ombre, et elle aura la musique de ses feuilles dans la brise."
10 décembre 2007
Kennedy et moi
Je viens de voir la vidéo d'un américain à Paris ; plus exactement d'un écrivain dans un magasin ; plus précisément de Douglas Kennedy à la Fnac.
Je ne connais pas cet auteur. Bien sûr, j’ai vu son nom sur des couvertures dans plusieurs librairies et sur des livres plutôt bien placés : je suppose donc qu’il a du succès. Bon d’accord, je suis de mauvaise foi, je sais que c’est un auteur très lu, beaucoup traduit et souvent primé. Les titres de ses livres pourtant ne m’appellent pas ; le dernier non plus, La femme du Vème.
For all that, je vais quand même l’acheter (et le lire). Peut-être qu’il me tombera des mains au bout de cinquante pages ou peut-être, au contraire, vais-je le dévorer entre deux rails de métro, ou comme une poire pour la soif. Pourquoi ?
Parce-que j’ai vu Douglas Kennedy dans une séance de dédicaces à la Fnac, disais-je. J’aime les chats, et il m’a fait penser à un greffier potelé, à l’aise dans son corps et dans l’espace. Nonchalant et naturel – excepté son rire, nerveux – bonhomme au milieu de toutes ces souris, disponible et gentleman comme un baisemain sur le dos d’une pogne.
Il est sans doute rompu à ce genre d’exercice mais j’ai aimé sa patience et sa façon de demander des précisions pour personnaliser ses dédicaces. Œuf corse, comme la plupart des étrangers il parle très bien le français et me renvoie dans les cordes de mon niveau scolaire et de ma paresse à chaque phrase justement dite, justement rétorquée à chacune de ses fans. Oui, chacune : il semblerait que cet auteur ait un public largement féminin. D’ailleurs, j’ai souri quand l’une d’elles s’est extasiée sur sa capacité à « si bien comprendre les femmes », comme si nous étions toutes blotties sous la pèlerine d’une pensée unique, et que si elle est comprise, nous le sommes toutes de fait à travers elle. Bien sûr qu’on lui pose la question à chaque fois, puisqu’il prend la pause pour mieux soupirer : « je vois le monde avec les yeux de mes narratrices ». Je suis sûre que les dames entendent : « je vois le monde avec les yeux de mes lectrices ». C’est en tout cas une jolie manière de rappeler que l’écriture n’a pas de sexe, et j’aimerais qu’il le dise aux éditeurs qui polluent les stands des librairies avec cette nouvelle vague de bouquins pseudo girly.
Ce qui m’a fait sourire également en voyant cette vidéo, c’est la première image que j’aie d’un écrivain – présente même devant l’évident égotisme extraverti de certains, même devant leurs logorrhées oratoires – qui scénarise un personnage plutôt introverti et très fâché avec l’oralité, enchaîné à son écritoire pour exprimer avec les mains ce qu’il n’arrive pas à sortir par la gueule. Elle était parfaitement contredite par cet auteur poli, soucieux d’autrui et familier des contacts avec l’Autre.
Pour cela je lirai son dernier livre, et tant pis si ça augure un malentendu.
25 novembre 2007
Bobin page 61
Christian Bobin est un des mes auteurs favoris, qui brode autour de moi un paradoxe qui m’interpelle et me fait tourner la tête pour essayer de l’apercevoir et y donner un sens : il arrive à me plonger dans des transports d’émotion avec une poésie, une répétition de mots-clés lumineux et blanchis et une adoration pour Dieu et ses saintes là où d’habitude je m’y désintéresse et ennuie.
A la toute fin de ce matin mais pas trop proche de l’heure de fermeture, je suis allée faire un tour dans la bibliothèque de mon quartier. Un des rares lieux où l’on peut encore croiser des curieux de lire ou des avides d'information dans le silence et le chuchotement. J’hésitais devant les magazines en libre lecture, aucun ne me faisait envie et je sentais que j’allais rentrer bredouille. J’ai finalement consulté le Monde des Religions alors que je ne le lis jamais. Le chasseur d’Isabelle et l’orpailleur à ce moment là n’étaient pas mes cousins, car ma pépite se trouvait à la page 61, avec une chronique de Bobin. Tiens, le fou de Ste Thérèse de Lisieux écrit pour cette revue ? Ca ne m’étonne pas, j’aurais dû m’en douter ! Au temps pour moi je suis mauvaise langue, son Dieu mon hasard m’avait mis une adorable synchronicité entre les mains, puisque j’apprends en lisant l’édito que c’est sa première chronique dans cette revue.
Il y adresse une lettre à Sandrine Bonnaire pour évoquer le documentaire qu’elle a réalisé autour du handicap de sa soeur. Il décrit certains des protagonistes filmés et a pour l’un deux, « jeune homme que des crises soudainement plaquent au sol » cette phrase terrible et magnifique :
« Dieu avait écrasé sa cervelle avec son talon sans le faire exprès.»
