30.06.08
Vos états d'âme, Eric
« Généreusement
pourvu par les muses non seulement de la bosse de Scarron, mais aussi de celle
de Lichtenberg ainsi que du pied bot de Byron, et amputé par le bon vouloir de
ces muses munificentes d’une main comme Cervantès, et d’une autre encore comme
Cendrars, il écrit hélas à la manière de l’élégant et svelte Marc Lévy :
notre regard ne peut longtemps soutenir la hideur monstrueuse de sa prose. »
Eric
Chevillard
(Chevillard je vous aime, épousez-moi : je serais une belle-mère parfaite pour Agathe.)
24.06.08
Conte de fées de banlieue
Texte de Katherine Mansfield écrit en 1917 et tiré du recueil de nouvelles Quelque chose d’enfantin réédité chez Stock.
Mr. et Mrs. B… étaient assis à leur
breakfast dans la douillette salle à manger rouge de leur « gentille bicoque à
une demi-heure à peine du centre ».
Il y avait un bon feu dans la grille
– la salle à manger faisait aussi living-room –, les deux fenêtres donnant sur
le parterre du jardin étaient fermées, et l’air sentait agréablement les œufs au
bacon, le pain grillé et le café. Maintenant que cette espèce de rationnement
était réellement terminé, Mr. B… se faisait un devoir d’absorber un très
confortable en-cas avant d’affronter les très réels périls du jour. Il se
moquait bien de qui pouvait le savoir : il était un vrai Anglais sur la
question de son breakfast, il fallait qu’il le prît ; il serait miné sans
cela, et si vous lui disiez que les types du continent pouvaient tenir la
demi-matinée de travail avec un petit pain et une tasse de café c’est que, tout
simplement, vous ne saviez pas de quoi vous parliez.
Mr. B… était un homme solide, encore
jeune, qui n’avait pas pu – comble de malchance – abandonner son travail et
rejoindre l’armée ; il avait tenté pendant quatre années de trouver quelqu’un
d’autre pour prendre sa place, mais sans succès. Il était assis au bout de la
table à lire le Daily Mail. Mrs. B…
était un petit corps grassouillet, encore jeune, plutôt comme un pigeon. Assise
en face, elle se lissait les plumes derrière la cafetière et gardait un œil attentif
sur le petit B…, qui était perché entre eux, enveloppé dans une serviette, et
tapant le sommet d’un œuf à la coque.
Hélas ! Petit B… n’était pas du
tout l’enfant que de tels parents étaient en droit d’espérer. Il n’était pas un
« gros petit polisson », pas un « pâté en croute », pas un « mignon
cochon à l’engrais ». Il était d’une taille en dessous de la normale, avec
des jambes comme du macaroni, des pattes minuscules, des cheveux doux, doux qui
donnaient l’impression du pelage d’une souris, et de grands yeux larges
ouverts. Pour quelque étrange raison, rien dans la vie ne semblait à la mesure
de Petit B… tout était trop grand, trop violent. Tout le renversait, faisait
tomber le vent de ses faibles voiles, et le laissait bouche bée, effrayé. Mr. et
Mrs. B… étaient complètement impuissants à empêcher cela ; ils ne
pouvaient que le ramasser après que le mal était fait, et tenter de le remettre
en chemin. Et Mrs. B… l’aimait comme seulement on aime les enfants chétifs, et
quand Mr. B… pensait aussi quel petit chic type il était, pensait au « cran »
du petit homme, il… eh bien, il… sacrebleu, il…
« Pourquoi n’y a-t-il pas deux
sortes d’œufs ? dit Petit B… Pourquoi n’y a-t-il pas de petits œufs pour
les enfants et de grands œufs pour les grands ?
– Des lièvres d’Ecosse, dit Mr. B… De
beaux lièvres d’Ecosse pour cinq shillings trois pence. Qu’est-ce que tu dirais
d’en prendre un, ma vieille ?
– Cela fera un changement agréable, n’est-ce
pas ? dit Mrs. B… En civet. »
Et ils se regardèrent, et le lièvre d’Ecosse
plana entre eux, dans sa riche sauce, avec de la farce et un pot blanc de
confiture de groseilles l’accompagnant.
« Nous aurions pu le manger
pendant le week-end, dit Mrs. B… Mais le boucher m’a promis un joli petit faux
filet, et ce serait dommage… Oui, dommage, et cependant… Mon Dieu, comme c’était
difficile de décider. Le lièvre aurait été un tel changement ; d’un autre
côté, y a-t-il vraiment quelque chose de meilleur qu’un joli petit faux filet ?
– Il
y a aussi le potage qu’on fait avec le lièvre, dit Mr. B…, tambourinant des
doigts sur la table. La meilleure soupe au monde !
– Oh !
Oh ! s’écria Petit B… si subitement et si brusquement, qu’ils en furent
très surpris. Regardez toute cette bande de moineaux posés sur notre pelouse –
il agita sa cuiller. Regardez-les, regardez ! » Et pendant qu’il
parlait, bien que les fenêtres fussent fermées, ils entendirent très fort un
gazouillis et un piaulement aigres venant du jardin. « Continue ton
breakfast comme un bon petit garçon, n’est-ce pas », dit sa mère. Et son
père ajouta : « Occupe-toi de ton œuf, mon vieux, et fais attention à
ce que tu fais.
– Mais
regardez-les, regardez-les tous qui sautillent, s’écria-t-il. Ils ne restent
pas tranquilles une minute. Crois-tu qu’ils ont faim, père ?
– Tchic-a-tchip-tchip-tchic !
crièrent les moineaux.
– Mieux
vaut remettre cela à la semaine prochaine peut-être, dit Mr. B…, et faire
confiance à la chance pour qu’on en trouve encore alors.
– Oui,
peut-être serait-ce plus sage », dit Mrs. B…
Mr. B… cueillit une autre perle dans son journal.
« As-tu déjà acheté de ces dattes contrôlées ?
– Je
me suis débrouillée pour en obtenir un kilo hier, dit Mrs. B…
– Eh
bien, un pudding aux dattes est une bonne chose », dit Mr. B… Et ils se
regardèrent, et entre eux plana un pudding rond. Bien cuit, recouvert d’une
crème.
« Cela ferait un changement agréable, n’est-ce pas ? » dit
Mrs. B…
Dehors, sur l’herbe grise gelée, les curieux moineaux avides sautillaient
et voletaient. Ils ne restaient jamais tranquilles un instant. Ils criaient,
agitaient leurs ailes maladroites. Petit B…, son œuf fini, descendit de sa
chaise, prit son pain et sa confiture, et s’en alla manger à la fenêtre.
« Donnons-leur des miettes, il le faut, dit-il. Ouvre, ouvre la fenêtre,
père, et jette-leur quelque chose. Père, s’il te plaît !
– Oh !
pas de criaillement, enfant », dit Mrs. B…
Et le père ajouta : « On ne
peut pas ouvrir les fenêtres, mon vieux. Ils te mangeraient la tête.
– Mais
ils ont faim », s’écria Petit B…, et les petites voix des moineaux
résonnaient comme de petits couteaux qu’on aiguise.
« Tchic-a-tchip-tchip-tchic ! » criaient-ils.
Petit B… laissa tomber son pain et sa confiture dans le pot de fleurs
chinois devant la fenêtre. Il se glissa derrière l’épais rideau pour voir
mieux, et Mr. et Mrs. B… continuèrent à lire ce qu’on pouvait obtenir sans
tickets maintenant (plus de cartes d’alimentation après le mois de mai), un
déluge de fromages, un déluge. En l’air, des fromages entiers tournèrent entre Mr.
et Mrs. B…, comme des corps célestes.
Soudain, comme Petit B… regardait les moineaux sur l’herbe grise gelée,
ils grandirent, ils changèrent, toujours battant des ailes et pépiant. Ils se
transformèrent en tout petits garçons, en veste marron, dansant la gigue
dehors, montant et descendant derrière la fenêtre, et criant d’une voix aigüe :
« Quelque chose à manger, quelque chose à manger ! » Petit B… se
tint à deux mains au rideau. « Père, murmura-t-il, père ! Ce ne sont
pas des moineaux. Ce sont de petits garçons. Ecoute, père ! » Mais Mr.
et Mrs. B… ne voulaient pas entendre. Il essaya de nouveau. « Mère,
murmura-t-il. Regarde les petits garçons. Ce ne sont pas des moineaux, mère ! »
Mais personne ne fit attention à ses bêtises.
« Tout ce bruit sur la famine, s’écria Mr. B…, tout est de la frime,
tout est de l’invention. »
La figure blafarde, les bras ballants dans leurs grandes vestes, les
petits garçons dansaient : « Quelque chose à manger, quelque chose à
manger. »
« Père, bégaya Petit B… Ecoute, père ! Mère, écoute, je t’en
supplie !
– Vraiment !
dit Mrs. B… Le bruit que font ces oiseaux ! Je n’ai jamais entendu
pareille chose.
– Va
me chercher mes souliers, mon petit vieux, dit Mr. B…
– Tchic-a-tchip-tchip-tchic !” dirent les moineaux.
Où donc est passé cet enfant ? « Viens finir ton bon cacao, mon
trésor », dit Mrs. B…
– Il
n’est jamais sorti de la pièce », dit Mr. B… Mrs. B… se dirigea vers la
fenêtre, et Mr. B… la suivit. Et ils regardèrent dehors. Là, sur l’herbe grise
gelée, la figure blanche, blanche, les bras minces battant comme des ailes,
devant tous les autres, le plus petit, le plus minuscule, se trouvait Petit B… Mr.
et Mrs. B… entendirent sa voix par-dessus toutes les voix : « Quelque
chose à manger, quelque chose à manger ! »
Tant bien que mal, ils ouvrirent la fenêtre. « Vous aurez à manger !
Tous tant que vous êtes. Entrez tout de
suite. Mon vieux ! Mon petit ! »
Mais il était trop tard. Les petits garçons se changèrent de nouveau en
moineaux, et au loin s’en allèrent – hors de vue, hors d’appel.
Via Envol de Papillons, Illustration de Suzan Homer
09.06.08
Brigitte Giraud dépose des commentaires
Brigitte Giraud est une
écrivaine et une poétesse primée en 2006 du prix Jean Follain. Je ne vous parle
pas de la brune aux cheveux relevés fidèle des plateaux littéraires dans la lucarne, mais de celle qui sait écrire, blottie à
Bordeaux, et parfois éditée aux éditions L’Harmattan, Pleine Page ou plus souvent je crois Delphine Montalant.
Sur la plateforme des blogs
du journal Sud-Ouest est organisé la création en direct dans les commentaires d’un
roman pluriel, au style polardeux mâtiné de psycho-fantastique. Le sujet, un
cadavre inconnu sous le pont de la Garonne.
Je lisais les premiers
notules proposés ce matin à la fraîche toulousaine, et suis tombée sur un des fragments déposés par Brigitte Giraud. J’aime trouver des pépites d’écriture sur Internet.
C’est toujours une heureuse surprise.
« L’homme mort avait eu des pensées d’homme, des rêves, des illusions perdues. Il avait écouté son cœur battre sur un autre cœur. Il avait bougé ses jambes, ses bras, ses mains au bout. Il avait porté à ses lèvres une tasse de café crème, mangé la mousse à la petite cuillère, aspiré la fumée d’une cigarette. Il avait eu les gestes ordinaires d’un vivant ordinaire qui traverse des heures délicates et légères. Il avait eu aussi les gestes lourds d’un être que l’existence émiette comme un vieux pain. Claude Pilchard n’avait jamais su se défendre contre cette “chose” qui le hantait. La vie parfois menace la vie, vous savez. Alors, pour combattre ce mal qui l’encombrait et qu’il tenait pour une infirmité, défiant ses mauvais génies, il s’était fait tatouer sur l’épaule gauche un petit papillon aux ailes dépliées, s’était inventé d’improbables envols dans des ciels lisses. A présent qu’il était mort, le papillon allait mourir aussi, tout englué qu’il était dans ses chairs roides et qui puaient. Sûr que la dentelle de ses ailes allait tomber bientôt comme une vilaine cendre ! Culsec ne pouvait détacher son regard de l’insecte. Peut-être voulait-il le sauver, le prendre dans le filet de ses mains, l’arracher à cette peau qui déjà pourrissait ? Peut-être avait-il vu ce tatouage, ailleurs, sur un autre corps, accroché à un souvenir qui refaisait soudainement surface, un feu qui l’embrasait tout entier ? Peut-être tout simplement avait-il peur des papillons, depuis longtemps, depuis toujours, une peur qui paniquait ses sens et le laissait muet d’effroi ? »
Illustration : Lecture de Toutain
08.06.08
Mon blog pour un traducteur
Je suis pas été longtemps à l’école,
et mon niveau d’anglais me ferait traduire des expressions comme « appuyer
sur le champignon » par « to press on the mushroom » (au lieu de
« to accelarate » je suppose), "il pleut des cordes" par "It's raining strings", ou bien encore « ça me fait une
belle jambe » par « it makes me a nice leg », ce qui n’est pas
faux d’ailleurs – la deuxième n’est pas moche non plus, mais « it won’t
get me very far » est je crois plus approprié, même si du coup vous perdez
une appréciation objective sur une partie de mon physique.
Bref, pour vous dire que je ne suis
pas bien placée pour vanter les mérites comparés des traducteurs des auteurs
anglophones.
Rick Bass, un de mes écrivains préférés dans la génération née après 1950 est publié en France aux éditions Bourgois – taule réputée côté menus à la carte chez les mangeurs de grenouilles que nous sommes.
Or cet écrivain a un style magnifique et éblouissant avec son recueil de nouvelles Platte River, et de qualité moindre avec le recueil Dans les monts Loyauté. Et là vous me dites qu’un écrivain n’a pas forcément l’écriture égale et sans faille d’un Jean d’Ormesson (Oh, ça va ! On peut rigoler, et son gendre a l’air d’être un chouette garçon), et que très probablement l’un des titres date de ses premiers balbutiements et l’autre de ses pédalages sans roulettes à l’arrière de sa bicyclette. C'est-à-dire que j’y ai pensé, et malheureusement Platte River a été écrit deux ans avant Dans les monts Loyauté. Ah ! Vous commencez peut-être à soupçonner le ou les traducteurs. En effet, ce n’est pas le même pour chacun de ces ouvrages. Ma préférence va à Brice Matthieussent mais je le répète ici, je suis un pudding en anglais.
Pour vous permettre de vous faire une
idée, voici d’abord un extrait du recueil incriminé, Incendie :
« Nous avons un beau cimetière. Il y en a deux, en réalité : un
que personne ne semble connaître, sur les hauteurs, au-dessus de la rivière, qu’un gamin vient de découvrir en se
promenant un jour. Mais l’autre cimetière, qui
à l’origine pourvoyait essentiellement aux besoins des bûcherons – puisque c’était
eux qui l’utilisaient le plus, avec
tous ces arbres qui leur tombaient
dessus et les tronçonneuses qui sautaient dans un mouvement de
recul et les camions et les rouleaux à billes qui dégringolaient à pic, et tout le reste –, est maintenant
utilisé par tout le monde, et il est
majestueux. »
Un amour des pronoms relatifs et des
conjonctions de coordination à ce point, on dirait moi : j’en colle
partout c’est affligeant, mais je ne suis pas écrivain.
Voici maintenant le début de Mahatma Joe, première nouvelle de Platteriver, publiée deux ans auparavant.
« En février, après que les bourrasques du chinook furent arrivées, dégelant les visages pour y épanouir des sourires, redonnant aux femmes un air heureux et aux hommes une expression virile plutôt que la moue des gamins boudeurs –, en février, Mahatma Joe Krag, le prêcheur de Grass Valley, piqua une colère qui rappelait celle des autres printemps.
L’hiver avait été rigoureux dans le Nord du Montana, si rigoureux que des corbeaux tombaient parfois du ciel en plein vol, les organes internes apparemment éclatés, et tels de grands lambeaux de chiffon noir ils tombaient dans les bois ou dans une pâture, percutant la terre à quelques semaines du printemps.
Les chevaux efflanqués, ceux que les coyotes et les loups n’avaient pas
eus, s’approchaient alors ; ils ramassaient ces corbeaux entre leurs dents
et se mettaient à les manger en mâchant leurs plumes noires et luisantes.
Il n’y avait rien d’autre.
Les gens étaient tellement à cran que même le saloon ferma. Les autres hivers, ils y allaient pour se retrouver, discuter, boire et se lamenter collectivement, mais maintenant les bagarres se multipliaient, ainsi que les duels au pistolet dans la neige, des duels qui ne tuaient jamais personne, pas à trente mètres avec les calibres .22 qui restaient en permanence sur le comptoir du saloon, à disposition des clients. La neige, qui d’habitude tourbillonnait en tempête, diminuait encore les risques d’accident, même si l’un des duellistes blessait souvent l’autre, l’atteignant à la cuisse ou à l’épaule, et même une fois, dans le cas de Boyd Une-Couille, à l’entrejambe.»
Alors ? A vista de nas, faiblesse d'auteur ou de traducteur ? J’accepte avec joie l’avis d’un(e) anglophone !
Edit du 13.06.08 : Mtislav semble se poser des questions similaires avec La réserve de Russell Banks.
05.06.08
Si, c'est vrai !
Comme
l'a si bien dit Stephan Zweig avant de se suicider :
"Quand
je pense que ce con de Romain Gary m’imitera plus tard en précisant que cela
n'a aucun rapport avec Jean Seberg, non mais tu parles d'une rodomontade
!"
08.05.08
Hubert Nyssen
Le blog Auteurs TV propose
régulièrement par la diffusion de vidéos sur Dailymotion des entretiens filmés
avec des auteurs, des écrivains ou des éditeurs.
Aujourd'hui, vous pouvez regarder et écouter (plutôt que voir et entendre) le
fondateur des éditions Actes Sud aborder son rapport à l'écriture et à
l'édition, évoquer une partie de son chemin de vie, nous régaler de sa passion
de la chose écrite.
Hubert Nyssen
envoyé par auteursTV
Vous pouvez également cliquer
sur les Carnets de Hubert Nyssen.
27.04.08
Du côté de chez Marcel
« Il n'y a peut-être pas de
jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous
avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre
préféré. Tout ce qui, semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous
écartions comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin : le jeu pour lequel un
ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l'abeille ou le rayon
de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de sur la page ou à
changer de place, les provisions de goûter qu'on nous avait fait emporter et
que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans y toucher, tandis que,
au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de force dans le ciel bleu, le
dîner pour lequel il avait fallu rentrer et où nous ne pensions qu'à monter
finir, tout de suite après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture
aurait dû nous empêcher de percevoir autre chose de l'importunité, elle en
gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus précieux
à notre jugement actuel, que ce que nous lisions alors avec tant d'amour), que,
s'il nous arrive encore aujourd'hui de feuilleter ces livres d'autrefois, ce
n'est plus que comme les seuls calendriers que nous ayons gardés des jours
enfuis, et avec l'espoir de voir reflétés sur leurs pages les demeures et les
étangs qui n'existent plus. »
Sur la lecture de Marcel Proust aux éditions des Mille et une nuits, dans la Petite Collection (1997)
Libellés : Proust, tome de sa voie
18.04.08
Tire la bobinette et le Chevillard cherra
Dans une prochaine
vie, je veux le talent d’argent C.F.A (Contes et Fictions d’Auteur) de l’écrivain
Eric Chevillard. Voici l’article qu’il publie aujourd’hui sur son blog, et qu’aurait
sûrement Aimé Césaire :
« Richard Millet écrit : Si je dis que l'Afrique (à l'exception de la chrétienne Ethiopie) ne m’intéresse pas, que ses langues, ses habitants, ses paysages, ses religions, ses mœurs, ses formes de civilisation me laissent de marbre, que je m’y sens esthétiquement indifférent, si je dis que je n'ai jamais désiré une Africaine, et que je vois ce continent à peu près comme le narrateur du roman de Conrad Au Cœur des ténèbres, cela implique-t-il que je sois " raciste " ? Devrai-je cesser de me référer à cette très personnelle échelle de valeurs et de goûts qui font de moi un être désirant, ouvert, frémissant ?
Certes pas, pour la première question. Certes non, pour la seconde. Mais comme l’Afrique va pâtir de cette indifférence ! Car c’est justement ce désir qui fait défaut à l’Afrique, le désir de Richard Millet, qui la redresserait, ce fort et ardent désir, toute cette sève d’un coup, vous pensez, comme elle eût fécondé l’Afrique !
Quelle lumière sur la brousse, à faire pâlir le soleil fixe au-dessus, le désir de Richard Millet ! Voilà le feu qui manque aux reins du mâle africain. Eau qui irrigue et baptise, encre qui instruit, cette semence épandue à longs traits sur les terres stériles eût changé la donne ! L’Afrique pourtant va devoir survivre sans le désir de Richard Millet, sans son frémissement non plus, c’est dire si elle va plutôt dépérir et se lézarder encore, c’est dire aussi si l’ingrate femme africaine continuera longtemps de son geste archaïque, indolent, mais auguste, à piler le Millet. »
Libellés : Chevillard ; tome de sa voie
31.03.08
Tanguy Viel, insoupçonnable
J’ai eu l’occasion de rencontrer Tanguy Viel récemment. Auparavant, je ne connaissais de lui que le nom, une critique élogieuse sur France Inter à propos d’un de ses bouquins – sans doute L’absolue perfection du crime, ma mémoire est une salope–, et l’admiration d’une ancienne collègue pour sa plume quasi polareuse, elle qui raffolait du genre quand ce n’était pas ma tasse de thé poiri-herculéenne.
Au premier abord, c’est un garçon
charmant, propre sur lui, bien sous tous rapports, gendre idéal (j’arrête les
poncifs éculés il ne les mérite pas le pauvre), à la coupe de cheveux
impeccable, à la mise sobre et de bon goût mais décontractée, aux expressions
de visage relativement neutres et à la gestuelle mesurée, en un mot :
insoupçonnable. Comme un de ses titres de livre ai-je pensé in petto, Insoupçonnable aux éditions de Minuit. Il
me confirme d’ailleurs qu’il choisit la plupart de ses titres de livres, et que
le cas échéant, il est d’accord avec celui de son éditrice. Je lui fais
remarquer qu’avec des titres comme celui-ci ou encore L’absolue perfection du crime, on remarque un léger souci de ne pas
se faire gauler qui le fait bien rire. Car le garçon a de l’humour, et même
sacrément, avec une bonne dose d’autodérision en plus, un pur régal pour
mézigue car c’est un de mes vecteurs de communication préférés. Si dans son
apparence rien ne dépasse, quand il prend la parole la passion du livre joue
des coudes et serait presque harangueuse s’il n’avait une voix douce à la
prosodie maîtrisée. On retrouve d’ailleurs ce rythme d’inspire et d’expire dans
son roman, avec de longues phrases ciselées et efficaces qui graphitent les
scènes comme des plans de cinéma, genre qu’il apprécie d’ailleurs. Il manie la longueur
de focale avec brio, la structure de son histoire s’appuie dessus et le suspens
nous tient en équilibre dans une bourgeoisie provinciale où la manipulation et
le pouvoir ne sont pas forcément du côté que l’on soupçonne.
Voici la quatrième
de couverture :
« Sam est le frère de Lise. Du
moins c’est ce que tout le monde croit quand Lise se marie avec Henri. Mais c’est
surtout Henri qui doit le croire, pour que Sam et Lise puissent réussir leur
mauvais coup. Seulement Henri a aussi un frère, un vrai cette fois, et qui s’appelle
Edouard. Or même vrai on peut être un faux frère. »
L’incipit :
« Il y avait la nappe blanche qui recouvrait la table et dont avec effort maintenant on pouvait se souvenir qu’elle avait été blanche, lumineuse sous l’effet du soleil quelques heures plus tôt, dressée de cristal et d’argenterie sur pourtant de simples planches de bois posées sur de simples tréteaux avec lesquels toute la soirée il avait fallu que les pieds composent pour ne pas écrouler l’édifice. »
Et un morceau choisi :
« Mais
faut-il appeler cela naïveté qu’un homme de cinquante ans se remarie à une
jeune fille de la moitié de son âge et dans quelles conditions si luxueuses,
presque indécentes, ai-je eu bien souvent sur les lèvres, repensant à la
manière dont il l’avait rencontrée, repensant à tout ce qui faisait qu’on en
était là, dans cette situation absurde, pensais-je, absurde, ai-je dit à Lise,
depuis ce moment où il avait pour la première fois posé sa main sur sa cuisse à
elle, dans l’autre une coupe de champagne qu’il avait payée le prix qu’on paye
dans ces endroits-là : le prix du luxe, ai-je repensé, mais que ce luxe
comprenait une âme et que cette âme se prénommait Lise, et que Lise c’est pas n’importe
qui, que Lise c’est quand même ma sœur, lui disais-je encore à elle ce soir-là,
saoul comme j’étais, et que je vais aller lui dire, je vais aller lui dire que
tu n’es pas ma sœur, je vais aller lui dire, à Henri, et qu’on a prévu un
kidnapping, un kidnapping, oui, voilà ce qu’on a prévu avec ma sœur, parce que
c’est un mot qu’on prononce mieux quand on est bourré, KIDNAPPING, ai-je dit
encore plus fort. Et elle me disait de me taire maintenant, de me calmer, parce
que c’était juste une histoire de semaines désormais, une histoire de patience
désormais, et que maintenant de toute façon, maintenant Sam on ne peut plus
reculer. Et je continuais à bafouiller, à rire en même temps, de l’idée
seulement que tu sois ma sœur, Lise, que c’est absurde, aurais-je encore hurlé
si elle, avec un doigt qu’elle a mis sur sa bouche comme une ultime mise en
garde, avec l’autre main dont elle me caressait la joue, elle n’avait pas
chuchoté : insoupçonnable, Sam, insoupçonnable. Alors moi, allongé là sur
l’herbe au creux d’elle, j’ai regardé la nuit dans le ciel, les yeux soudain
noirs de Lise, et j’ai repensé à comment on en était arrivés là. »
Tanguy Viel n’est pas un écrivain de
l’allégresse, style qu’il n’affectionne pas particulièrement, et je lui en sais
gré. Une tension hitchockienne nous vrille tout au long de la lecture, avec des scènes savoureuses, pathétiques comme l'anti héros de cette histoire à l'odeur de sang, d'alcool et de varech.
Tags : Tome de sa voie ; Tanguy Viel
26.03.08
Et pour quelques graphèmes de plus
Les amoureux de la chose écrite n’ont
pas besoin d’être bibliophiles pour retenir leur souffle devant des textes
manuscrits. La denrée spirituelle se raréfiant avec les tapuscrits claviotés au
kilomètre, c’est parfois avec une religiosité paganisée que nous lisons ce qui
nous est donné à voir. Ne prenez pas une mine stupéfaite, je ne parle pas du post-it
collé sur le frigo avec écrit « Mon Rocco j’te kiffe », ni du
rupestre « y’a plus de PQ » laissé par une main désespérée dans l’école
du petit Rodolphe, mais par exemple du Journal de Stendhal, disponible à la
lecture sur le site de la bibliothèque de Grenoble. Emmanuelle Pagano,
écrivaine de talent dont je lis actuellement Le tiroir à cheveux vient de le découvrir et nous fait profiter de
l’information sur son blog, où je vous invite à vous rendre pour en savoir davantage.
On peut le feuilleter page après page et faire de très gros plans, un pur
régal. (Tu cliques ici !)
Libellés : Manuscrits ; bibliothèque de Grenoble ; Emmanuelle Pagano ; tome de sa voie

