08 mai 2008
Hubert Nyssen
Le blog Auteurs TV propose
régulièrement par la diffusion de vidéos sur Dailymotion des entretiens filmés
avec des auteurs, des écrivains ou des éditeurs.
Aujourd'hui, vous pouvez regarder et écouter (plutôt que voir et entendre) le
fondateur des éditions Actes Sud aborder son rapport à l'écriture et à
l'édition, évoquer une partie de son chemin de vie, nous régaler de sa passion
de la chose écrite.
Hubert Nyssen
envoyé par auteursTV
Vous pouvez également cliquer
sur les Carnets de Hubert Nyssen.
27 avril 2008
Du côté de chez Marcel
« Il n'y a peut-être pas de
jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous
avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre
préféré. Tout ce qui, semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous
écartions comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin : le jeu pour lequel un
ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l'abeille ou le rayon
de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de sur la page ou à
changer de place, les provisions de goûter qu'on nous avait fait emporter et
que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans y toucher, tandis que,
au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de force dans le ciel bleu, le
dîner pour lequel il avait fallu rentrer et où nous ne pensions qu'à monter
finir, tout de suite après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture
aurait dû nous empêcher de percevoir autre chose de l'importunité, elle en
gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus précieux
à notre jugement actuel, que ce que nous lisions alors avec tant d'amour), que,
s'il nous arrive encore aujourd'hui de feuilleter ces livres d'autrefois, ce
n'est plus que comme les seuls calendriers que nous ayons gardés des jours
enfuis, et avec l'espoir de voir reflétés sur leurs pages les demeures et les
étangs qui n'existent plus. »
Sur la lecture de Marcel Proust aux éditions des Mille et une nuits, dans la Petite Collection (1997)
Libellés : Proust, tome de sa voie
18 avril 2008
Tire la bobinette et le Chevillard cherra
Dans une prochaine
vie, je veux le talent d’argent C.F.A (Contes et Fictions d’Auteur) de l’écrivain
Eric Chevillard. Voici l’article qu’il publie aujourd’hui sur son blog, et qu’aurait
sûrement Aimé Césaire :
« Richard Millet écrit : Si je dis que l'Afrique (à l'exception de la chrétienne Ethiopie) ne m’intéresse pas, que ses langues, ses habitants, ses paysages, ses religions, ses mœurs, ses formes de civilisation me laissent de marbre, que je m’y sens esthétiquement indifférent, si je dis que je n'ai jamais désiré une Africaine, et que je vois ce continent à peu près comme le narrateur du roman de Conrad Au Cœur des ténèbres, cela implique-t-il que je sois " raciste " ? Devrai-je cesser de me référer à cette très personnelle échelle de valeurs et de goûts qui font de moi un être désirant, ouvert, frémissant ?
Certes pas, pour la première question. Certes non, pour la seconde. Mais comme l’Afrique va pâtir de cette indifférence ! Car c’est justement ce désir qui fait défaut à l’Afrique, le désir de Richard Millet, qui la redresserait, ce fort et ardent désir, toute cette sève d’un coup, vous pensez, comme elle eût fécondé l’Afrique !
Quelle lumière sur la brousse, à faire pâlir le soleil fixe au-dessus, le désir de Richard Millet ! Voilà le feu qui manque aux reins du mâle africain. Eau qui irrigue et baptise, encre qui instruit, cette semence épandue à longs traits sur les terres stériles eût changé la donne ! L’Afrique pourtant va devoir survivre sans le désir de Richard Millet, sans son frémissement non plus, c’est dire si elle va plutôt dépérir et se lézarder encore, c’est dire aussi si l’ingrate femme africaine continuera longtemps de son geste archaïque, indolent, mais auguste, à piler le Millet. »
Libellés : Chevillard ; tome de sa voie
31 mars 2008
Tanguy Viel, insoupçonnable
J’ai eu l’occasion de rencontrer Tanguy Viel récemment. Auparavant, je ne connaissais de lui que le nom, une critique élogieuse sur France Inter à propos d’un de ses bouquins – sans doute L’absolue perfection du crime, ma mémoire est une salope–, et l’admiration d’une ancienne collègue pour sa plume quasi polareuse, elle qui raffolait du genre quand ce n’était pas ma tasse de thé poiri-herculéenne.
Au premier abord, c’est un garçon
charmant, propre sur lui, bien sous tous rapports, gendre idéal (j’arrête les
poncifs éculés il ne les mérite pas le pauvre), à la coupe de cheveux
impeccable, à la mise sobre et de bon goût mais décontractée, aux expressions
de visage relativement neutres et à la gestuelle mesurée, en un mot :
insoupçonnable. Comme un de ses titres de livre ai-je pensé in petto, Insoupçonnable aux éditions de Minuit. Il
me confirme d’ailleurs qu’il choisit la plupart de ses titres de livres, et que
le cas échéant, il est d’accord avec celui de son éditrice. Je lui fais
remarquer qu’avec des titres comme celui-ci ou encore L’absolue perfection du crime, on remarque un léger souci de ne pas
se faire gauler qui le fait bien rire. Car le garçon a de l’humour, et même
sacrément, avec une bonne dose d’autodérision en plus, un pur régal pour
mézigue car c’est un de mes vecteurs de communication préférés. Si dans son
apparence rien ne dépasse, quand il prend la parole la passion du livre joue
des coudes et serait presque harangueuse s’il n’avait une voix douce à la
prosodie maîtrisée. On retrouve d’ailleurs ce rythme d’inspire et d’expire dans
son roman, avec de longues phrases ciselées et efficaces qui graphitent les
scènes comme des plans de cinéma, genre qu’il apprécie d’ailleurs. Il manie la longueur
de focale avec brio, la structure de son histoire s’appuie dessus et le suspens
nous tient en équilibre dans une bourgeoisie provinciale où la manipulation et
le pouvoir ne sont pas forcément du côté que l’on soupçonne.
Voici la quatrième
de couverture :
« Sam est le frère de Lise. Du
moins c’est ce que tout le monde croit quand Lise se marie avec Henri. Mais c’est
surtout Henri qui doit le croire, pour que Sam et Lise puissent réussir leur
mauvais coup. Seulement Henri a aussi un frère, un vrai cette fois, et qui s’appelle
Edouard. Or même vrai on peut être un faux frère. »
L’incipit :
« Il y avait la nappe blanche qui recouvrait la table et dont avec effort maintenant on pouvait se souvenir qu’elle avait été blanche, lumineuse sous l’effet du soleil quelques heures plus tôt, dressée de cristal et d’argenterie sur pourtant de simples planches de bois posées sur de simples tréteaux avec lesquels toute la soirée il avait fallu que les pieds composent pour ne pas écrouler l’édifice. »
Et un morceau choisi :
« Mais
faut-il appeler cela naïveté qu’un homme de cinquante ans se remarie à une
jeune fille de la moitié de son âge et dans quelles conditions si luxueuses,
presque indécentes, ai-je eu bien souvent sur les lèvres, repensant à la
manière dont il l’avait rencontrée, repensant à tout ce qui faisait qu’on en
était là, dans cette situation absurde, pensais-je, absurde, ai-je dit à Lise,
depuis ce moment où il avait pour la première fois posé sa main sur sa cuisse à
elle, dans l’autre une coupe de champagne qu’il avait payée le prix qu’on paye
dans ces endroits-là : le prix du luxe, ai-je repensé, mais que ce luxe
comprenait une âme et que cette âme se prénommait Lise, et que Lise c’est pas n’importe
qui, que Lise c’est quand même ma sœur, lui disais-je encore à elle ce soir-là,
saoul comme j’étais, et que je vais aller lui dire, je vais aller lui dire que
tu n’es pas ma sœur, je vais aller lui dire, à Henri, et qu’on a prévu un
kidnapping, un kidnapping, oui, voilà ce qu’on a prévu avec ma sœur, parce que
c’est un mot qu’on prononce mieux quand on est bourré, KIDNAPPING, ai-je dit
encore plus fort. Et elle me disait de me taire maintenant, de me calmer, parce
que c’était juste une histoire de semaines désormais, une histoire de patience
désormais, et que maintenant de toute façon, maintenant Sam on ne peut plus
reculer. Et je continuais à bafouiller, à rire en même temps, de l’idée
seulement que tu sois ma sœur, Lise, que c’est absurde, aurais-je encore hurlé
si elle, avec un doigt qu’elle a mis sur sa bouche comme une ultime mise en
garde, avec l’autre main dont elle me caressait la joue, elle n’avait pas
chuchoté : insoupçonnable, Sam, insoupçonnable. Alors moi, allongé là sur
l’herbe au creux d’elle, j’ai regardé la nuit dans le ciel, les yeux soudain
noirs de Lise, et j’ai repensé à comment on en était arrivés là. »
Tanguy Viel n’est pas un écrivain de
l’allégresse, style qu’il n’affectionne pas particulièrement, et je lui en sais
gré. Une tension hitchockienne nous vrille tout au long de la lecture, avec des scènes savoureuses, pathétiques comme l'anti héros de cette histoire à l'odeur de sang, d'alcool et de varech.
Tags : Tome de sa voie ; Tanguy Viel
26 mars 2008
Et pour quelques graphèmes de plus
Les amoureux de la chose écrite n’ont
pas besoin d’être bibliophiles pour retenir leur souffle devant des textes
manuscrits. La denrée spirituelle se raréfiant avec les tapuscrits claviotés au
kilomètre, c’est parfois avec une religiosité paganisée que nous lisons ce qui
nous est donné à voir. Ne prenez pas une mine stupéfaite, je ne parle pas du post-it
collé sur le frigo avec écrit « Mon Rocco j’te kiffe », ni du
rupestre « y’a plus de PQ » laissé par une main désespérée dans l’école
du petit Rodolphe, mais par exemple du Journal de Stendhal, disponible à la
lecture sur le site de la bibliothèque de Grenoble. Emmanuelle Pagano,
écrivaine de talent dont je lis actuellement Le tiroir à cheveux vient de le découvrir et nous fait profiter de
l’information sur son blog, où je vous invite à vous rendre pour en savoir davantage.
On peut le feuilleter page après page et faire de très gros plans, un pur
régal. (Tu cliques ici !)
Libellés : Manuscrits ; bibliothèque de Grenoble ; Emmanuelle Pagano ; tome de sa voie
19 mars 2008
J'osai Richard Andrieux
Richard Andrieux a un blog. C’est par
ce biais que j’ai entendu parler de lui pour la première fois je crois, en
jouant à saute-blogs. J’aime ses articles, et j’aime la drôlerie de ses
commentaires, où il s'amuse avec les mots comme avec des Car en Sac ou
des Dragibus, c'est-à-dire en en mettant plusieurs en même temps dans
la bouche – Si tu manges des Car en Sac ou des Dragibus un par un, je ne vois pas l’intérêt
pour toi d’en manger et te conseille d’arrêter séance tenante, c’est du
gaspillage. Ta pratique de suceur d’hostie affligeante devrait te cantonner aux
gros werther’s Original –.
Richard Andrieux n’est pas qu’un blogueur
avec des vrais morceaux d’humour dedans. C’est un musicien, auteur de pièces de
théâtre et écrivain qui rafle directement Le prix de la forêt des livres avec
son premier roman, José, publié aux
éditions Héloïse d’Ormesson. (A ce propos, chers H²O*, c’est le deuxième
poulain de votre écurie dont je fais le compte-rendu de lecture, alors je vais sérieusement songer
à demander des royalties ! )
José est un petit garçon qui m’a bien
eue. Je l’ai immédiatement dissocié de son auteur, exactement comme avec ces
ventriloques qui mettent leur main dans le cul d’une chaussette en faisant
croire que c’est un chien. Vous savez que c’est le type qui vous met en boîte
et non le corniaud en fil d’Ecosse tricoté, mais c’est avec le clébard en
alpaga surfine que vous vous engueulez.
José est un petit garçon disais-je,
qui vit seul avec sa mère depuis toujours, car il a perdu son père quand il
était tout bébé. L’action est au présent, ce qui dynamise le texte, et débute
par une phrase qui interroge, cela fait une belle attaque dans l’incipit.
Ce petit bout de chou fait le
désespoir de sa mère car il ne communique pas avec les vivants. On pourrait
dire avec les morts non plus, puisqu’aux seuls objets il montre de l’intérêt,
les baptise et leur prête vie. Dans cette bulle où il utilise ses super
pouvoirs d’animateur de non vivant, nul adulte n’est convié, les enfants de son
âge pas moins. Et puisque sa vie n’a pas de sens, que la mort de son père ou la
vie de sa mère ne lui parlent pas, du
moins pas encore, alors les mots en sont vides également. José va donc
méthodiquement donner de nouveaux noms aux objets, vider page après page les
noms communs du dictionnaire de leur substantifique moelle étymologique et les
nourrir d’un nouveau sens en consignant ses nouvelles définitions soigneusement
dans un cahier. L’extrême attention, l’exquise douceur qu’il accorde à son
réfrigérateur, son plafond, son lit ou son bougeoir sont inversement
proportionnelles au manque d’empathie dont il témoigne envers les humains. Sa mère
est au désespoir et fait un magnifique saut carpé dans l’alcool. Le petit bien
sûr va voir une psy, qui se cogne à son manque total de coopération. Son
incompétence est flagrante, mais la mère ne songera pas une seule fois à
changer de thérapeute, comme la plupart des patients d’ailleurs qui n’allant
pas mieux au fil des séances reportent leur constat d’échec sur leur propre
incompétence plutôt que sur celle du praticien. Et c’est la même chose à l’école. Le
niveau de José baisse dangereusement, et ce n’est pas la faute des enseignants,
c’est le petit qui a un problème. Quand un gamin a mal à l’amour et à la mort,
plus les adultes recherchent ses faveurs, plus il se ferme. On est plein d’espoir
avec le médecin de famille à qui il présente son monde d’objets vivants et qui
lui rétorque qu’il peut choisir de ne pas aimer ses amis sur un ton ferme, loin
de la séduction servile à laquelle le bambin est habitué.
Au début de cette histoire, j’étais
assez agacée par ce moutard qui n’aimait personne. Il choisit de s’attacher à
des objets qui ne peuvent pas lui répondre, le contredire ou le blesser, et
cette facilité n’était pas pour me plaire. Et puis José quitte sa maison et ses
objets chéris et en conçoit un véritable chagrin. Ses amis objets lui manquent sincèrement, il s’inquiète pour eux. Il a donc un authentique objet d’amour
pour employer un langage analytique, tout n’est donc peut-être pas perdu. Le
départ de sa mère, qui nous plonge dans l’angoisse du définitivement trop tard
sera le point de fracture qui entrainera José à choisir entre la vie, la non
vie ou la mort.
Je ne raconterai pas l’entièreté de l’histoire
bien sûr, à vous de la lire.
Alors, je disais en préambule que
José m’a bien eue – tiens, comme Christian Oster d’ailleurs, mais pas pour les
mêmes raisons – avec son ventriloque d’auteur, et voici pourquoi : Richard
Andrieux raconte cette histoire douloureuse avec beaucoup de pudeur, en
employant un style simple, avec des phrases courtes, sans épanorthose. Si
simple que j’ai commencé à lui reprocher au fur et à mesure où je tournais les
pages de ne pas être plus ludique dans son écriture, de ne pas jouer davantage
avec les mots. Sombre quiche que j'étais ! Je mesurai la fatuité de ma
critique au moment où je réalisais que José existait par la grâce de son auteur,
et que l’expression de son symptôme passait tout le long de l’histoire par les
mots dont il débaptisait ou affublait les choses ou les définitions qu’il
inventait et réattribuait aux noms communs du dictionnaire. Richard Andrieux
jouait constamment avec les mots à l’insu de mon plein gré. L’histoire est racontée
avec la focale du petit garçon, donc les phrases vont à l’essentiel, et ne sont
pas étoffées par la description des lieux ou des sentiments par exemple,
puisque José n’interagit pas affectivement avec les vivants, ni ne s’intéresse au
monde réel inconsistant en dehors des objets qu’il peut charger d’émotion en
les appelant par de nouveaux noms.
Après la dernière page, j'ai refermé le livre avec lenteur et gravité...
Vous pouvez lire un extrait de José sur le site des Editions Héloïse d’Ormesson.
(clic)
* H²O : Héloïse d’Ormesson et Gilles Cohen Solal, les parents d’EHO. (Bon troisième anniversaire au fait !)
L'avis d'Ecaterina, de Quichottine, de Gawou et de Florinette.
10 mars 2008
Moi, JSB, Johann Sébastian Bach
Lisez-vous les biographies dans les
dictionnaires ? Quand votre index descend le long de la colonne sur la page
extra-fine, il saute par-dessus des photos en couleurs pour personnifier les
noms propres de nos célèbres contemporains, ou en noir et blanc pour les notables
du siècle dernier, et c’est un portrait en peinture ou une eau-forte qui illustre
ceux des époques d’antan.
Le nom du personnage y est mentionné,
avec date et lieu de naissance, liste des villes habitées, métiers exercés ou œuvres
crées, honneurs décernés, et pourquoi pas le nom des écoles prestigieuses
suivies. Même les peintres, écrivains et comédiens, souvent en rupture avec
leur milieu et leur époque ont un goût de sérieux, empesé par le poids du
dictionnaire dans les mains. L’inventaire est succinct et fâcheux comme un
pensum, ce format n’est décidément pas fait pour les noms propres.
Nous rompons avec ce genre solennel
en lisant les premières pages de la biographie de Jean-Sébastien Bach écrite
par Jean-Pierre Grivois et publié aux éditions Héloïse d’Ormesson.
Ses chapitres ont un découpage
habilement périodique, utilisant les différents lieux qui l’ont habité. Pierre
Grivois, passionné selon St Jean-Sébastien Bach, a utilisé ses vingt années de
recherche en dilettante sur le sujet pour nous offrir une biographie à la
première personne magnifiquement documentée et passionnante à lire. En effet,
et c’est là également que réside l’intérêt de ce livre, si vous ne connaissais
pas Jean-Sébastien Bach, êtes incultes ou vous fichez comme de votre première
partoche d’apprendre où il a vécu et dans quelles circonstances il a composé,
ce livre est également pour vous. Pourquoi ? Mais parce que ce livre,
c’est d’abord quand on s’y plonge l’histoire universelle d’un gamin aimé et
aimant qui va progressivement et précocement perdre les parents qu’il aime et
être recueilli par un de ses aînés. Un jour le frère tutélaire lui fait
comprendre qu’il est temps d’aller grandir ailleurs, et le lecteur a une pensée
madeleinienne pour les gosses de Malot, Twain ou Dickens.
Nous partons avec deux jeunes amis d’école
de quinze ans et sans le sou à la conquête de leurs avenirs. Le trajet s’effectue
à pied avec une débrouillardise obligatoire pour assurer leur survie (manche,
noces, banquets), qu’ils doivent d’abord à la renommée de la famille de
Jean-Sébastien, composée de musiciens illustres, dont l’évocation leur assure
souvent le couvert et la nuitée, puis quelques emplois rémunérés et l’intérêt
des meilleurs professeurs. L’auteur narre son histoire avec un « je »
fictionnel, y compris dans les notes de bas de page, avec une utilisation
fréquente et agréable du dialogue pour mieux raconter.
Ce bout d’homme qui entre de plain-pied
dans la peau d’un adulte vers l’âge de ses quinze ans vit pour la musique et va
y consacrer sa vie.
J’ai apprécié ce début de phrase
répété sur quelques paragraphes du premier chapitre « en ce soir solitaire
de mes quinze ans » qui lui permet une souvenance de son enfance et nous
raconte les pertes successives de ses parents, sa manie des nombres, son
obsession pour le chiffre cinq, la voix d’alto de sa mère, son apprentissage de
l’orgue auprès d’un cousin, sa scolarité, le chagrin de son père à la mort de
son jumeau qui lui fait sonner le glas et s’assombrir…
C’est là que nous savons qu’il fera
citer par les auteurs de ses musiques sacrées les dernières paroles de sa mère.
Je vous ai fait entrer dans le début
de la vie de Jean-Sébastien Bach, à vous de lire la suite de l’histoire de ce
compositeur fervent luthérien, fils et père d’une nombreuse famille de
musiciens, en écoutant les suites pour violoncelle, les concertos brandebourgeois,
ou pourquoi pas le silence…
Lire un extrait sur le site de l'éditeur EHO.
05 mars 2008
J'ai raté Régine Détambel chez Ferney
Je suis une quiche... Au temps pour moi, j'ai lu le programme du jeudi 7 février et non celui du jeudi 6 mars. J'ai donc raté ce rendez-vous. Désolée si j'en ai enduit tout plein d'erreur.
Extrait du Jardin Clos Gallimard 1994 :
"Alors j’ignorais que ma barbe s’épaissirait tellement qu’il faudrait la tailler
avec des tessons. Que mon oreille entendrait les puces chuchoter dans les poils
courts, qui repoussent, sur l’échine du chat. Alors je ne connaissais pas le
pouvoir des bulbes de tulipes et des oignons de glaïeuls que je caressais
désormais. J’enlève la boue qui les alourdit, je les allume contre mon ventre,
comme un écolier une vraie pomme rouge, et je me les promène sur la peau
jusqu’à ce que je les arrose. Les bulbes de dahlia ont la douceur d’un gland
sec. Ceux des iris sont plus tendres, mais ils suintent. Patrick m’a enseigné
ces gestes-là, au début, quand j’étais seul et qu’il n’avait pas de temps pour
moi."
25 février 2008
Entretien avec VH
Vous semblez vous tenir très informé de l’actualité politique française. Quel regard portez-vous sur notre nouveau président ?
VH* : Depuis des mois, il s’étale ; il a harangué, triomphé, présidé des banquets, donné des bals, dansé, régné, paradé et fait la roue… Il a réussi. Il en résulte que les apothéoses ne lui manquent pas. Des panégyristes, il en a plus que Trajan. Une chose me frappe pourtant, c’est que dans toutes les qualités qu’on lui reconnaît, dans tous les éloges qu’on lui adresse, il n’y a pas un mot qui sorte de ceci : habilité, sang-froid, audace, adresse, affaire admirablement préparée et conduite, instant bien choisi, secret bien gardé, mesures bien prises. Fausses clés bien faites. Tout est là… Il ne reste pas un moment tranquille ; il sent autour de lui avec effroi la solitude et les ténèbres ; ceux qui ont peur la nuit chantent, lui il remue. Il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant créer, il décrète.
Derrière cette folle ambition personnelle décelez-vous une vision politique de la France, telle qu’on est en droit de l’attendre d’un élu à la magistrature suprême ?
VH : Non, cet homme ne raisonne pas ;
il a des besoins, il a des caprices, il faut qu’il les satisfasse. Ce sont des
envies de dictateur. La toute-puissance serait fade si on ne l’assaisonnait de
cette façon. Quand on mesure l’homme et qu’on le trouve si petit, et qu’ensuite
on mesure le succès et qu’on le trouve si énorme, il est impossible que
l’esprit n’éprouve quelque surprise. On se demande : comment a-t-il fait ? On
décompose l’aventure et l’aventurier… On ne trouve au fond de l’homme et de son
procédé que deux choses : la ruse et l’argent…Faites des affaires,
gobergez-vous, prenez du ventre ; il n’est plus question d’être un grand
peuple, d’être un puissant peuple, d’être une nation libre, d’être un foyer
lumineux ; la France n’y voit plus clair. Voilà un succès.
Que penser de cette fascination pour les hommes d’affaires, ses proches ?
Cette volonté de mener le pays comme on mène une grande entreprise ?
VH : Il a pour lui désormais
l’argent, l’agio, la banque, la bourse, le comptoir, le coffre-fort et tous les
hommes qui passent si facilement d’un bord à l’autre quand il n’y a à enjamber
que la honte…Quelle misère que cette joie des intérêts et des cupidités… Ma
foi, vivons, faisons des affaires, tripotons dans les actions de zinc ou de
chemin de fer, gagnons de l’argent ; c’est ignoble, mais c’est excellent ; un
scrupule en moins, un louis de plus ; vendons toute notre âme à ce taux ! On
court, on se rue, on fait antichambre, on boit toute honte…une foule de
dévouements intrépides assiègent l’Elysée et se groupent autour de l’homme…
C’est un peu un brigand et beaucoup un coquin. On sent toujours en lui le
pauvre prince d’industrie.
Et la liberté de la presse dans tout ça ?
VH (pouffant de rire): Et la liberté de la presse ! Qu’en dire ?
N’est-il pas dérisoire seulement de prononcer ce mot ? Cette presse libre, honneur
de l’esprit français, clarté de tous les points à la fois sur toutes les
questions, éveil perpétuel de la nation, où est-elle ?
*Victor Hugo, dans son ouvrage «
Napoléon le Petit », le pamphlet républicain contre Napoléon III, aimablement
lu sur le blog de Ecriveuse.
24 février 2008
Les ambitieux des démocraties
« Je pense que les ambitieux des démocraties se préoccupent moins que tous les autres des intérêts et des jugements de l' avenir : le moment actuel les occupe seul et les absorbe. Ils achèvent rapidement beaucoup d' entreprises, plutôt qu' ils n' élèvent quelques monuments très durables ; ils aiment le succès bien plus que la gloire. Ce qu' ils demandent surtout des hommes, c' est l' obéissance. Ce qu' ils veulent avant tout, c’est l' empire. Leurs mœurs sont presque toujours restées moins hautes que leur condition ; ce qui fait qu'ils transportent très souvent dans une fortune extraordinaire des goûts très vulgaires, et qu' ils semblent ne s' être élevés au souverain pouvoir que pour se procurer plus aisément de petits et grossiers plaisirs. »
- Tocqueville, De la démocratie en Amérique… -



