29.04.08
Le silence des trumeaux
Je volais à bord d’une coccinelle du nom de Bridget Jones. Depuis l’invasion massive de la Chick Lit, cette sous-littérature abêtissante me ponçait les ovaires : ainsi par exemple, les choix de nom des taxi-insectes était limité par cet enclos de poulettes qui ânonnaient avec de l’encre terminée au pipi.
En survolant leur mégapole, je ne trouvais que friche urbaine et épannelage d’une masse informe comme leurs écrits.
Je versai une larme au-dessus du trois de la rue Lhomond, où les éditions Jean-Michel Place fermaient à jamais leurs paupières trentenaires, suite à une liquidation judiciaire.
Je m’en ouvris à la coccinelle. Sans se retourner ni ralentir son vol, elle me rappela qu’une maison spécialisée dans l’architecture et la poésie était le cadet de ses élytres, et que la vraie vie était dans le bureau d’un centre d’affaires, une boutique de style Manga ou le face-à-face d’un speed dating.
Une fois déjuchée de sur ses points noirs, je l'écrasai d'un coup sec avec l'ouvrage d'un poète épithélial.
28.04.08
Au nom de la Loi
Je plaidai la légitime défense après avoir tiré sur le juge aux affaires familiales, qui au nom de la Loi m’avait affublée de quatre frères et six cousins de la main gauche, alors qu’il refusait que je porte le nom de mon père de cœur.
Avant de me livrer au bras armé de la Justice, j’avais barré la mention inutile « Dura lex, sed lex » sur son talon d’Achille.
27.04.08
Du côté de chez Marcel
« Il n'y a peut-être pas de
jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous
avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre
préféré. Tout ce qui, semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous
écartions comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin : le jeu pour lequel un
ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l'abeille ou le rayon
de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de sur la page ou à
changer de place, les provisions de goûter qu'on nous avait fait emporter et
que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans y toucher, tandis que,
au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de force dans le ciel bleu, le
dîner pour lequel il avait fallu rentrer et où nous ne pensions qu'à monter
finir, tout de suite après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture
aurait dû nous empêcher de percevoir autre chose de l'importunité, elle en
gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus précieux
à notre jugement actuel, que ce que nous lisions alors avec tant d'amour), que,
s'il nous arrive encore aujourd'hui de feuilleter ces livres d'autrefois, ce
n'est plus que comme les seuls calendriers que nous ayons gardés des jours
enfuis, et avec l'espoir de voir reflétés sur leurs pages les demeures et les
étangs qui n'existent plus. »
Sur la lecture de Marcel Proust aux éditions des Mille et une nuits, dans la Petite Collection (1997)
Libellés : Proust, tome de sa voie
26.04.08
L'aride et le mouillé
Jean Petit Voldemort, Celui-Que-Je-Ne-Veux-Pas-Nommer, passe des heures à écrire complaisamment sur les nazis. Il n’est pas le seul à disséquer les langages totalitaires, d’autres l’ont fait avant lui. Dans Le sec et l’humide, il rappelle que « le corps fasciste est rigide, sec, tenu. Ce qui le menace est humide, coule, se répand, se délite, se liquéfie, pourrit... »
Et alors ? Pas besoin d’un DESS en histoire ou en psycho pour faire ce genre de constat, même un groupe de rockers est capable de ce type d’analyse.
Démonstration avec le clip de la chanson The pretender du groupe Foo Fighters (anciens du groupe Nirvana dont le nom évoque les phénomènes lumineux aperçus pendant la seconde guerre mondiale soupçonnés un temps d’être une arme allemande révolutionnaire). Coupez le son si vous n’aimez pas le rock, mettez-le à fond si vous aimez, ça déchire ta mère humide !
24.04.08
Clichy
Je perdis savamment de petits baisers pointus dans la courte masse léonine des cheveux de Carlito, c'est-à-dire assez longtemps pour satisfaire l’objectif d’un photographe qui avait écarté de ses précédents clichés les ossements blanchis d’un sans-papiers – victime de la malencontreuse balle policière d’un tir au pigeon d’argile –, et ricanai en songeant à cette presse qu’il n’était nul besoin de museler, puisqu’elle se contentait de mordre dans les fesses de l’homme que j’avais épousé à dessein.
20.04.08
Six pions
Folle de rage, une seiche homochrome
et versatile soulage sa bile en embrassant une carrière d’écrivaine.
Tandis
qu’elle crache l’encre du bout de son entonnoir, un atramantophile s'amourache de
son écriture, sépia, sèche et nerveuse.
Libellés : encornet ; biffures
18.04.08
Tire la bobinette et le Chevillard cherra
Dans une prochaine
vie, je veux le talent d’argent C.F.A (Contes et Fictions d’Auteur) de l’écrivain
Eric Chevillard. Voici l’article qu’il publie aujourd’hui sur son blog, et qu’aurait
sûrement Aimé Césaire :
« Richard Millet écrit : Si je dis que l'Afrique (à l'exception de la chrétienne Ethiopie) ne m’intéresse pas, que ses langues, ses habitants, ses paysages, ses religions, ses mœurs, ses formes de civilisation me laissent de marbre, que je m’y sens esthétiquement indifférent, si je dis que je n'ai jamais désiré une Africaine, et que je vois ce continent à peu près comme le narrateur du roman de Conrad Au Cœur des ténèbres, cela implique-t-il que je sois " raciste " ? Devrai-je cesser de me référer à cette très personnelle échelle de valeurs et de goûts qui font de moi un être désirant, ouvert, frémissant ?
Certes pas, pour la première question. Certes non, pour la seconde. Mais comme l’Afrique va pâtir de cette indifférence ! Car c’est justement ce désir qui fait défaut à l’Afrique, le désir de Richard Millet, qui la redresserait, ce fort et ardent désir, toute cette sève d’un coup, vous pensez, comme elle eût fécondé l’Afrique !
Quelle lumière sur la brousse, à faire pâlir le soleil fixe au-dessus, le désir de Richard Millet ! Voilà le feu qui manque aux reins du mâle africain. Eau qui irrigue et baptise, encre qui instruit, cette semence épandue à longs traits sur les terres stériles eût changé la donne ! L’Afrique pourtant va devoir survivre sans le désir de Richard Millet, sans son frémissement non plus, c’est dire si elle va plutôt dépérir et se lézarder encore, c’est dire aussi si l’ingrate femme africaine continuera longtemps de son geste archaïque, indolent, mais auguste, à piler le Millet. »
Libellés : Chevillard ; tome de sa voie
17.04.08
Avec ou sans filtre
J’avais raison d’accorder ma confiance au gouvernement. Sa merveilleuse logique comptable me proposait un emprunt sur le foncier pendant quarante années quand le mode de vie imposé par les entreprises m’obligeait à une mobilité servile dans toute l’Europe.
Ivre de bonheur, j’avisai un sans-domicile-fixe et donnai un coup de pied dans sa sébile crasseuse au contenu disparate, en signe d’allégeance au chef de mon peuple.
Pour être franc, sois Busnel et t'es toi !
En effet, elle est un peu plus constructive et argumentée. « Il y
a trente ans, il avait annoncé dans l'un de ses romans la destruction du World
Trade Center. Aujourd'hui, l'écrivain new-yorkais nous livre, avec L'Homme
qui tombe, l'impressionnant «debriefing» du 11 septembre 2001.
J’ai émis une réserve quant à la
pertinence de l’édito que François Busnel a consacré au roman-songe de Misha
Defonseca dans le numéro du magazine Lire du mois d’avril. Or, Gillou le Fou m’a
laissé en commentaire une critique de François Busnel consacrée à L’homme qui tombe de Don Dellilo –
traduit aux éditions Actes Sud par Marianne Véron –, parue dans L’express
Livres.
De notre
envoyé spécial à New York
Son sourire, esquissé du bout des
lèvres, lui donne l'air d'un gamin prêt à jouer un bon tour. Don DeLillo est
là, au 24e étage d'un gratte-ciel de l'Upper East Side, chez son agent
littéraire. Insaisissable, DeLillo. Il confesse détester parler de lui et ne
pas aimer évoquer ses livres; il pense qu'un roman n'est pas une thèse et que
son auteur est le moins bien placé pour tenter la moindre interprétation. Et
pourtant il vient d'accepter de sortir de la réserve qu'il s'est imposée depuis
des années. Peut-être parce que ce nouveau roman, L'Homme qui tombe, est l'un
de ceux qui lui tiennent le plus à coeur: «Le 11 septembre est, pour un
écrivain new-yorkais, un sujet impossible à évacuer. Il faut, tôt ou tard,
accepter de s'y confronter», reconnaît-il d'emblée.
Tout a commencé le jour de la
réélection de George W. Bush, en novembre 2004. «Je n'avais absolument aucune
intention de me lancer dans une fiction sur le 11 septembre. Mais, ce jour-là,
je me suis assis devant ma machine à écrire et le roman a jailli...»,
explique-t-il. De là à confondre ce livre avec un brûlot, il n'y a qu'un pas,
que Don DeLillo aimerait bien qu'on ne franchisse pas: «La politique ne
m'intéresse pas. C'est sans doute difficile à comprendre pour qui lit mes
romans, mais ce qui me fascine, c'est les répercussions de la politique dans la
vie intime des gens. Rien d'autre.»
Il est inclassable, Don DeLillo.
Aujourd'hui, aux Etats-Unis, les plus grands se réclament de lui. Bret Easton
Ellis et James Ellroy. Rick Moody et Paul Auster. Les branchés et les
classiques. Les jeunes et les vieux. Normal: DeLillo, auteur d'une quinzaine de
romans denses et exigeants, touffus et impitoyables, est le plus grand explorateur
de la modernité. Avec L'Homme qui tombe, courte et magistrale fable sur les
lendemains d'une journée qui changea la face du monde, l'écrivain d'origine
italienne confirme qu'il est bel et bien devenu le chroniqueur de l'Age de la
terreur. Un rôle qu'il peaufine depuis son premier roman, Americana, publié en
1971. A l'époque, DeLillo a 35 ans et travaille comme rédacteur de slogans dans
une agence de publicité new-yorkaise. Du jour au lendemain, il plaque ce métier
alimentaire pour se consacrer à l'écriture. Même s'il n'apprécie guère qu'on le
lui rappelle, ses romans tissent des liens surprenants entre le terroriste et
l'écrivain. Au point que l'on a pu noter, dans Joueurs (1977), par exemple, des
phrases qui annonçaient les attentats du 11 septembre contre le World Trade
Center et la transformation de ce dernier en «capitale de la douleur».
Malgré cela, Don DeLillo refuse
d'être classé comme un écrivain-prophète. Une vigie, tout au plus. «Il
n'appartient pas à la littérature d'être messianique», assure-t-il avec
conviction. Soit. Disons qu'il aura diagnostiqué avant tout le monde les
ravages de l'image et de l'argent, l'emprise des technologies et de la culture
de marché sur nos vies - ce qu'il appelle «les formes modernes de la terreur».
Outremonde, recréation d'une époque de près de 1 000 pages, raconte la guerre
froide, ce temps où l'on parlait encore d'un «équilibre de la terreur». Et le
magnifique Libra, dans lequel Don DeLillo se met dans la peau de Lee Harvey
Oswald, l'assassin de John Fitzgerald Kennedy, retrace, selon l'auteur
lui-même, «la lente et inexorable plongée de l'Amérique dans l'ère du
terrorisme au lendemain des coups de feu de Dallas».
Une exploration de l'aliénation
urbaine
L'Homme qui tombe s'inscrit dans le
sillage de ces deux chefs-d'oeuvre. C'est un roman bref, au style minimaliste.
Dès les premières pages, on comprend que le traitement musical de la langue
exige une fragmentation du texte. La scène d'ouverture donne le ton: une
description hallucinante de la matinée du 11 septembre, juste après que les
avions eurent percuté les tours, lorsque le vent emportait au-dessus de
Manhattan des miettes intactes de business, lorsque la fumée et la cendre se
confondaient avec la poussière des corps pulvérisés. Un homme surgit de cette
tempête de poussière, une mallette à la main. Il arpente la ville, hagard. Il
s'appelle Keith. Don DeLillo fouille les sentiments et les rêves de cet homme.
Il tente de cerner ce qui se joue dans les tréfonds de l'esprit lors d'une
catastrophe. Explorateur de l'intime, il donne à voir ce que tout le monde a
ressenti ce jour-là et que personne n'a jamais réussi à théoriser. Tel est,
d'ailleurs, le rôle qu'il assigne à la littérature: «La fiction crée un langage
qui permet de décrire la vie intérieure. Elle peut examiner l'impact des
événements sur chacun. Beaucoup mieux qu'un essai ou un livre d'histoire. Car
son langage est souvent celui de la douleur et du chagrin.»
Poursuivant son exploration de
l'aliénation urbaine, DeLillo cherche désormais à saisir l'impact du 11
septembre sur ces individus réputés superficiels et frivoles qui peuplent
l'orgueilleuse cité de Manhattan. Pour cela, il met sur la route de ses
personnages un artiste de rue aux troublantes performances: «l'homme qui tombe»
se suspend au sommet des gratte-ciel, des ponts ou des rampes de métro aérien,
puis se laisse choir, accroché à un harnais. Cette saynète improvisée rappelle,
bien sûr, «ces moments terribles dans les tours en flammes, quand les gens
tombaient ou se voyaient contraints de sauter».
Manhattan, nouvelle Athènes à
l'assourdissant bruit de fond
Les passants sont indignés ou
effrayés par ce spectacle mimant la désespérance humaine, mais ne restent pas
indifférents. DeLillo se sert de cet artiste dont on ne saura rien, à peine le
nom, pour se lancer dans une superbe description de cette ville prête à tout
pour adoucir les chocs et la souffrance. «Ce pourrait être une carte maîtresse
dans un jeu de tarots, l'Homme qui tombe, le nom en caractères gothiques, la
silhouette en chute libre dans un ciel d'orage nocturne», dit l'un des héros du
livre. Don DeLillo s'attarde sur la place de l'artiste dans une société en
crise: «Rappeler ce qu'est la mort dans une ville qui ne veut pas la voir,
préfère s'enfoncer la tête dans le sable et attend que tout cela passe sans
comprendre que ça ressortira un beau jour, plus fort encore.»
Le romancier italo-américain définit
ainsi le terrorisme planétaire né du 11 septembre: «C'est quand on n'a pas de
raison d'avoir peur qu'il faut avoir peur.» Pessimiste? Sceptique, plus
exactement. Dans l'antique Athènes, les interprètes du théâtre de rue
cherchaient à provoquer chez le spectateur, par un mélange de tragédie et de
comique, une compréhension de ce qu'il y a d'irrationnel dans les grands
programmes de l'existence comme dans le petit pas suivant. A Manhattan, cette
nouvelle Athènes que recouvre en permanence un assourdissant bruit de fond, Don
DeLillo reprend le flambeau. Quitte à, une fois de plus, bousculer les
conventions du roman. Quitte à déranger les consciences.
De la pub au roman de l'Amérique
1936 Naissance à New York, dans le Bronx,
de parents immigrés italiens. Etudes à l'université Fordham. Découvre le jazz,
le théâtre, la peinture et surtout le cinéma (Godard, Antonioni, Fellini).
Années 1960 Travaille dans la publicité (comme
Elmore Leonard, Peter Carey ou Salman Rushdie), pour l'agence Ogilvy &
Mather.
1971 Americana, premier roman. Se
consacre entièrement à l'écriture.
1977 Joueurs. Des terroristes d'extrême
gauche qui entendent faire sauter «non l'argent, mais le système» infiltrent
Wall Street et le World Trade Center: «On dirait que cet avion va
s'écraser...», lance le personnage principal.
1979-1982 Vit en Grèce, en Turquie, au
Pakistan.
1985 Bruit de fond remporte le National
Book Award.
1988 Libra.
1991 Mao II, prix PEN/Faulkner.
1997 Outremonde.
2003 Cosmopolis.
2007 L'Homme qui tombe. »
13.04.08
Comme un doigt gros sur la tranche
Et bien non, le recueil de nouvelles
ne va pas au lecteur cossard, diligent ou en mal de concentration, au
paltoquet pressé de couper court, au sujet instable.
Il va plutôt à l'anagnoste qui a
le deuil rapide – capacité des accompagnateurs en fin d'histoire –,
c'est à dire l’implication pleine et entière suivie de la prise de congé rapidement
digestible.
