17 avril 2008
Pour être franc, sois Busnel et t'es toi !
En effet, elle est un peu plus constructive et argumentée. « Il y
a trente ans, il avait annoncé dans l'un de ses romans la destruction du World
Trade Center. Aujourd'hui, l'écrivain new-yorkais nous livre, avec L'Homme
qui tombe, l'impressionnant «debriefing» du 11 septembre 2001.
J’ai émis une réserve quant à la
pertinence de l’édito que François Busnel a consacré au roman-songe de Misha
Defonseca dans le numéro du magazine Lire du mois d’avril. Or, Gillou le Fou m’a
laissé en commentaire une critique de François Busnel consacrée à L’homme qui tombe de Don Dellilo –
traduit aux éditions Actes Sud par Marianne Véron –, parue dans L’express
Livres.
De notre
envoyé spécial à New York
Son sourire, esquissé du bout des
lèvres, lui donne l'air d'un gamin prêt à jouer un bon tour. Don DeLillo est
là, au 24e étage d'un gratte-ciel de l'Upper East Side, chez son agent
littéraire. Insaisissable, DeLillo. Il confesse détester parler de lui et ne
pas aimer évoquer ses livres; il pense qu'un roman n'est pas une thèse et que
son auteur est le moins bien placé pour tenter la moindre interprétation. Et
pourtant il vient d'accepter de sortir de la réserve qu'il s'est imposée depuis
des années. Peut-être parce que ce nouveau roman, L'Homme qui tombe, est l'un
de ceux qui lui tiennent le plus à coeur: «Le 11 septembre est, pour un
écrivain new-yorkais, un sujet impossible à évacuer. Il faut, tôt ou tard,
accepter de s'y confronter», reconnaît-il d'emblée.
Tout a commencé le jour de la
réélection de George W. Bush, en novembre 2004. «Je n'avais absolument aucune
intention de me lancer dans une fiction sur le 11 septembre. Mais, ce jour-là,
je me suis assis devant ma machine à écrire et le roman a jailli...»,
explique-t-il. De là à confondre ce livre avec un brûlot, il n'y a qu'un pas,
que Don DeLillo aimerait bien qu'on ne franchisse pas: «La politique ne
m'intéresse pas. C'est sans doute difficile à comprendre pour qui lit mes
romans, mais ce qui me fascine, c'est les répercussions de la politique dans la
vie intime des gens. Rien d'autre.»
Il est inclassable, Don DeLillo.
Aujourd'hui, aux Etats-Unis, les plus grands se réclament de lui. Bret Easton
Ellis et James Ellroy. Rick Moody et Paul Auster. Les branchés et les
classiques. Les jeunes et les vieux. Normal: DeLillo, auteur d'une quinzaine de
romans denses et exigeants, touffus et impitoyables, est le plus grand explorateur
de la modernité. Avec L'Homme qui tombe, courte et magistrale fable sur les
lendemains d'une journée qui changea la face du monde, l'écrivain d'origine
italienne confirme qu'il est bel et bien devenu le chroniqueur de l'Age de la
terreur. Un rôle qu'il peaufine depuis son premier roman, Americana, publié en
1971. A l'époque, DeLillo a 35 ans et travaille comme rédacteur de slogans dans
une agence de publicité new-yorkaise. Du jour au lendemain, il plaque ce métier
alimentaire pour se consacrer à l'écriture. Même s'il n'apprécie guère qu'on le
lui rappelle, ses romans tissent des liens surprenants entre le terroriste et
l'écrivain. Au point que l'on a pu noter, dans Joueurs (1977), par exemple, des
phrases qui annonçaient les attentats du 11 septembre contre le World Trade
Center et la transformation de ce dernier en «capitale de la douleur».
Malgré cela, Don DeLillo refuse
d'être classé comme un écrivain-prophète. Une vigie, tout au plus. «Il
n'appartient pas à la littérature d'être messianique», assure-t-il avec
conviction. Soit. Disons qu'il aura diagnostiqué avant tout le monde les
ravages de l'image et de l'argent, l'emprise des technologies et de la culture
de marché sur nos vies - ce qu'il appelle «les formes modernes de la terreur».
Outremonde, recréation d'une époque de près de 1 000 pages, raconte la guerre
froide, ce temps où l'on parlait encore d'un «équilibre de la terreur». Et le
magnifique Libra, dans lequel Don DeLillo se met dans la peau de Lee Harvey
Oswald, l'assassin de John Fitzgerald Kennedy, retrace, selon l'auteur
lui-même, «la lente et inexorable plongée de l'Amérique dans l'ère du
terrorisme au lendemain des coups de feu de Dallas».
Une exploration de l'aliénation
urbaine
L'Homme qui tombe s'inscrit dans le
sillage de ces deux chefs-d'oeuvre. C'est un roman bref, au style minimaliste.
Dès les premières pages, on comprend que le traitement musical de la langue
exige une fragmentation du texte. La scène d'ouverture donne le ton: une
description hallucinante de la matinée du 11 septembre, juste après que les
avions eurent percuté les tours, lorsque le vent emportait au-dessus de
Manhattan des miettes intactes de business, lorsque la fumée et la cendre se
confondaient avec la poussière des corps pulvérisés. Un homme surgit de cette
tempête de poussière, une mallette à la main. Il arpente la ville, hagard. Il
s'appelle Keith. Don DeLillo fouille les sentiments et les rêves de cet homme.
Il tente de cerner ce qui se joue dans les tréfonds de l'esprit lors d'une
catastrophe. Explorateur de l'intime, il donne à voir ce que tout le monde a
ressenti ce jour-là et que personne n'a jamais réussi à théoriser. Tel est,
d'ailleurs, le rôle qu'il assigne à la littérature: «La fiction crée un langage
qui permet de décrire la vie intérieure. Elle peut examiner l'impact des
événements sur chacun. Beaucoup mieux qu'un essai ou un livre d'histoire. Car
son langage est souvent celui de la douleur et du chagrin.»
Poursuivant son exploration de
l'aliénation urbaine, DeLillo cherche désormais à saisir l'impact du 11
septembre sur ces individus réputés superficiels et frivoles qui peuplent
l'orgueilleuse cité de Manhattan. Pour cela, il met sur la route de ses
personnages un artiste de rue aux troublantes performances: «l'homme qui tombe»
se suspend au sommet des gratte-ciel, des ponts ou des rampes de métro aérien,
puis se laisse choir, accroché à un harnais. Cette saynète improvisée rappelle,
bien sûr, «ces moments terribles dans les tours en flammes, quand les gens
tombaient ou se voyaient contraints de sauter».
Manhattan, nouvelle Athènes à
l'assourdissant bruit de fond
Les passants sont indignés ou
effrayés par ce spectacle mimant la désespérance humaine, mais ne restent pas
indifférents. DeLillo se sert de cet artiste dont on ne saura rien, à peine le
nom, pour se lancer dans une superbe description de cette ville prête à tout
pour adoucir les chocs et la souffrance. «Ce pourrait être une carte maîtresse
dans un jeu de tarots, l'Homme qui tombe, le nom en caractères gothiques, la
silhouette en chute libre dans un ciel d'orage nocturne», dit l'un des héros du
livre. Don DeLillo s'attarde sur la place de l'artiste dans une société en
crise: «Rappeler ce qu'est la mort dans une ville qui ne veut pas la voir,
préfère s'enfoncer la tête dans le sable et attend que tout cela passe sans
comprendre que ça ressortira un beau jour, plus fort encore.»
Le romancier italo-américain définit
ainsi le terrorisme planétaire né du 11 septembre: «C'est quand on n'a pas de
raison d'avoir peur qu'il faut avoir peur.» Pessimiste? Sceptique, plus
exactement. Dans l'antique Athènes, les interprètes du théâtre de rue
cherchaient à provoquer chez le spectateur, par un mélange de tragédie et de
comique, une compréhension de ce qu'il y a d'irrationnel dans les grands
programmes de l'existence comme dans le petit pas suivant. A Manhattan, cette
nouvelle Athènes que recouvre en permanence un assourdissant bruit de fond, Don
DeLillo reprend le flambeau. Quitte à, une fois de plus, bousculer les
conventions du roman. Quitte à déranger les consciences.
De la pub au roman de l'Amérique
1936 Naissance à New York, dans le Bronx,
de parents immigrés italiens. Etudes à l'université Fordham. Découvre le jazz,
le théâtre, la peinture et surtout le cinéma (Godard, Antonioni, Fellini).
Années 1960 Travaille dans la publicité (comme
Elmore Leonard, Peter Carey ou Salman Rushdie), pour l'agence Ogilvy &
Mather.
1971 Americana, premier roman. Se
consacre entièrement à l'écriture.
1977 Joueurs. Des terroristes d'extrême
gauche qui entendent faire sauter «non l'argent, mais le système» infiltrent
Wall Street et le World Trade Center: «On dirait que cet avion va
s'écraser...», lance le personnage principal.
1979-1982 Vit en Grèce, en Turquie, au
Pakistan.
1985 Bruit de fond remporte le National
Book Award.
1988 Libra.
1991 Mao II, prix PEN/Faulkner.
1997 Outremonde.
2003 Cosmopolis.
2007 L'Homme qui tombe. »
Commentaires
Je ne suis pas littéraire, mais je pensais qu'un écrivain se basait sur le vécu et sur l'avenir, pour faire la trame de son histoire.Que ce soit dans n'importe quelle milieu de la société.
:*
Les deux fesses d'une même piace?
Merci d'avoir posté ce commentaire. C'est bien. Comme François est quelqu'un de bien. Il nous arrive à tous de déconner , à lui aussi.Mais je connais extrêmement peu de critiques qui , comme lui, ne sont liés à aucune chapelle, aucun éditeur en particulier , ni aucun réseau...
Il est pour moi le Pivot du XXIe siècle, quelqu'un qui s'interdit d'écrire tant qu'il critiquera les livres des autres . je trouve cela très respectable dans ce milieu incestueux et tordu qu'est l'édition.
C'est le plus professionnel des critiques et même si parfois il peut déconner c'est infiniment appréciable dans un monde de copinage, d'à peu près et de compromissions diverses et avariées!
A chaque fois que l'on me parle de cet auteur je sens bien l'urgence qu'il y aurait à ne pas plus différer la lecture d'au moins un de ses romans et puis je remets. Mais là ce matin, je vais attendre que le libraire sorte de ses rêves d'épicier et j'y vais... Merci la Loïs ! quel travail vous faites !
Patriarch
Pas forcément mais fréquemment :o)
Gillou le Fou
Un bruit court au Point comme quoi il va passer sur France2 ?
Lephauste
Quand on peut rendre service :o)
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