16.03.08
Réminiscence aux agrumes
Heureusement, j’avais pris des notes
sur le mur porteur de mon bureau, en papier bibliophile inaltérable pur
chiffon. Pour ne pas m’influencer je les avais griffonnées au jus de citron, et
c’est en promenant la flamme d’une vieille chandelle à hauteur de mes yeux que
tout me revint en mémoire.
15.03.08
Perle
Plutôt que faire un pas de clerc, mieux vaut parfois imiter une demi-pause
suivie d’un quart-de-soupir pointé pour masquer un cil blond.
14.03.08
Doléances et résolutions d'une minette
Envisager
la contrainte. Entrer davantage et chaque jour dans une maison ouverte. Lustrer
son poil d’une bave nouvellement riche ; oublier une ancienne sialorrhée.
Boire à des filets ouverts par une main servile, pignocher des boulettes
roulées dans de la valériane, et pisser dans les ficus de sa maîtresse pour
refuser l’adoption d’une norvégienne.
13.03.08
080313
Je n’envisageais pas une nuitée dans
ce gîte avec autant de membres de l’UIMM. Le trajet – long – m’avait permis de
me gaver de pêches mûres et de tartes bressanes, et laissé le temps de
sympathiser avec les roues d’une 4L vénérable. Je choisis de dormir dans la
voiture, entourée de mes nouvelles potes.
12.03.08
L'étrange questionnaire
Eric Poindron* sur son blog et en commentaire sur le mien demande à répondre aux questions suivantes :
1 – Écrivez la première phrase d’un
roman, d’une nouvelle, ou d’un livre étrange à venir.
J’habite sur une brique rose avec vue
sur un arbre.
2 – Sans regarder votre montre,
quelle heure est-il ?
Quelle montre ?
3 – Regardez votre montre, quelle
heure est-il ?
I
would prefer not to.
4 – Comment expliquez-vous cette – ou
ces – différences du temps ?
Je ne l’explique pas, la métaphysique
m’indiffère.
5 – Croyez-vous aux prévisions
météorologiques ?
Celle des oiseaux qui recommencent à
chanter avant le lever du soleil au début du printemps, mais ce n’est pas une
croyance, ils me réveillent souvent. L’araignée sur mon balcon se pavane le
matin avant une averse.
6 - Croyez-vous aux prévisions
astrologiques ?
Uniquement basées sur une observation
astrométrique et l’influence des stimuli sur le système nerveux central.
7 – Regardez vous le ciel, et les
étoiles, quand il fait nuit ?
La nuit je dors, mais je convoque les
ciels étoilés à chaque fois que je le souhaite.
8 – Que pensez-vous du ciel et des
étoiles quand il fait nuit ?
Que s’ils sont à leur place, moi par
contre je vais avoir un mal fou à trouver la mienne.
9 – Avant de répondre à ce
questionnaire, que regardiez-vous ?
Mes chats.
10 – Que vous inspirent les
cathédrales, les églises, les mosquées, les calvaires, les synagogues et autres
monuments religieux ?
L’art sacré inspiré par une foi interpelle les agnostiques.
11 – Qu’auriez-vous vu si vous aviez
été aveugle ?
Ca dépend où j’aurais mis mes doigts.
12 – Qu’auriez-vous aimé
« voir » si vous aviez été aveugle ?
L’avenir, pour m’entourer des soins
d’admirateurs dont la plupart des non-voyants sont carencés.
13 - Avez-vous peur ?
Comme tout le monde.
14 – De quoi avez-vous peur ?
De ne pas très bien cerner l’intérêt
de cette question.
15 - Quel est le dernier film
horrible que vous avez vu ?
J’évite les films horribles.
16 - De qui avez-vous peur ?
Décidément c’est une obsession !
17 - Vous êtes vous déjà perdu ?
Souvent, follement, éperdument.
18 - Croyez-vous aux fantômes ?
Bien sûr.
19 - Qu’est-ce qu’un fantôme ?
Un souvenir du passé qui parasite le
présent malgré soi.
20 - En l’instant, à l’exception de
l’ordinateur, quel(s) bruit(s) entendez-vous ?
La voix de Philippe Jaroussky.
21 - Quel est le bruit le plus
effrayant que vous ayez entendu – « la nuit avait l’allure d’un cri de
loup », par exemple - ?
Le bruit de mon silence éloquent
lorsque je manque d’à-propos.
22 – Avez-vous fait quelque chose
d’étrange aujourd’hui ou ces derniers jours ?
Oui, je fais quelque chose d’étrange
tous les jours.
23 – Êtes-vous déjà allée dans un
confessionnal ?
Mouahaha !
24 – Vous êtes au
confessionnal ; alors confessez-moi l’innommable.
Mais puisque c’est innommable ?
25 –Sans tricher, qu’est-ce qu’un
« cabinet de curiosités »
Une pièce où l’on remise ou expose
des objets collectés, chinés, étranges et hétéroclites.
26 –Croyez-vous à la
rédemption ?
Il est insupportable de penser que la
souffrance n’est pas inutile, au sens où les catholiques l’entendent, mais
pouvoir faire un travail de résilience après l’avoir éprouvée peut être une
bonne chose.
27 – Avez-vous rêvé cette nuit ?
Comme toutes les nuits.
28 - Vous souvenez-vous de vos
rêves ?
Toujours.
29 - Quel est le dernier rêve que
vous avez fait ?
Le dernier je suis en train de le
faire, je le raconterai à mon réveil.
30 – Que vous inspire le
brouillard ?
Un rapport différent au temps et à
l’espace, des fragrances de réglisse accrochées à des branches.
31 - Croyez-vous aux animaux qui
n’existent pas ?
Je ne suis pas sûre que cette
question soit bien formulée.
32 - Qu’est-ce que vous voyez sur les
murs de la pièce ou vous êtes ?
Des broderies et des tentures. Il n’y
en a pas mais je vois ce que je veux.
33 - Si vous deveniez magicien,
quelle est la première chose que vous feriez ?
Mais je suis magicienne, et je ne me
souviens plus de ce que j’ai fait en premier, c’est si loin mon enfance…
34 - Qu’est-ce qu’un fou ?
Quelqu’un qui refuse de rentrer dans
les cases.
35 - Etes-vous folle?
Oh que oui !
36 – Croyez-vous en l’existence des
sociétés secrètes ?
Je n’ai pas trop de défenses
paranoïdes, donc je n’y ai jamais pensé.
37 – Quel est le dernier livre
étrange que vous ayez lu ?
Mes propriétés d’Henri Michaux.
38 – Aimeriez-vous vivre dans un
château ?
Non.
39 – Avez-vous vu quelque chose
d’étrange aujourd’hui ?
Oui, une lame du Tarot qui
m’indiquait une possible association avec quelqu’un, et j’ai reçu un coup de
fil qui allait dans ce sens dix minutes après. C’est étrange parce que je ne
l’envisage pas.
40 – Quel est le denier film étrange
que vous avez vu ?
Un film de Tim Burton
41 – Aimeriez-vous vivre dans une
gare désaffectée ?
J’ai déjà vécu dehors, donc non.
42 – Etes-vous capable de deviner
l’avenir ?
Oui.
43 – Avez-vous déjà pensé vivre à
l’étranger ?
Oui.
44 – Où ?
N’importe quel pays anti
sexiste, malheureusement ça limite les choix.
45 – Pourquoi ?
Uniquement si la démocratie dans mon
pays vacille.
46 – Quel est le film le plus étrange
que vous avez vu ?
Encore ? Monomaniaque,
non ?
47 – Auriez-vous aimé vivre dans un
presbytère ?
Oui, à condition qu’il soit désert et
que je puisse y écrire.
48 – Quel est le livre le plus
étrange que vous avez lu ?
Encore ? Monomaniaque,
non ? (là normalement, je frôle le comique de répétition)
49- Préférez-vous les sabliers ou les
globes terrestres ?
Les sabliers, car je voyage plus
souvent dans le temps.
50 – Préférez-vous les loupes
anciennes ou les armes blanches ?
Je préfère la toile de lin et les
fils de soie.
51 – Qu’y a-t-il, selon toute
vraisemblance, dans les profondeurs du Loch Ness ?
Le numéro de téléphone de votre
frère. J’espère qu’il est brun et chevelu.
52 – Aimez-vous les animaux
empaillés ?
Je n’aime pas ceux qui ont une tête
d’empaillé.
53 – Aimez-vous marcher sous la
pluie ?
Oui, c’est très sensuel le mouillé
d’un lainage.
54 – Que se passe-t-il dans les
souterrains ?
Les vers de terre préparent une
révolte, car ils en ont marre de se faire empaler par des hameçons de mauvaise
qualité. Ils réclament la gratuité des vaccins contre le tétanos et j’ai signé
leur pétition sur Internet. C’est fou le nombre de pétitions qu’on peut signer
avec Internet.
55 – Que regardiez-vous quand vos
yeux se sont détachés de ce questionnaire ?
Vos yeux, bien que j’ai du mal à
soutenir votre regard.
56 – Que vous inspire cette phrase
célèbre : « dès qu’il eut franchi le pont, les fantômes vinrent à sa
rencontre » ?
Une réplique dans l’Âge de glace.
« Si tu vois une lumière au bout d’un tunnel, fais demi-tour ! »
57 – Sans tricher, d’où est tirée
cette phrase célèbre : « dès qu’il eut franchi le pont, les fantômes
vinrent à sa rencontre » ?
Si elle était célèbre je la
connaitrais. Elle a quand même des relents méphistophéliens.
58 – Aimez-vous marcher la nuit dans
la forêt ou les cimetières ?
Ma mère était moins conne que celle du
petit Chaperon rouge, donc non.
58 – Écrivez la dernière phrase d’un
roman, d’une nouvelle, d’un livre étrange à venir.
J’écris des nouvelles pour éviter
d’écrire la dernière phrase. Je n’aime pas finir, pas même mon assiette.
59 – Sans regardez votre montre,
quelle heure est-il ?
J’ai faim, c’est bon signe.
60 –
Regardez votre montre. Quelle heure est-il ?
J’ai une
pendule dans l’estomac, je suis donc à l’heure.
* Rhaaaaaaaa mais c'est qui Poindron ? C'est lui (clic)
11.03.08
Avec des feuilles et du papier
Photo JL62
Il me faudra tout d’abord renoncer à
vivre dans un arbre. Mon amour des arbres n’est pas compatible avec un trivial
besoin de sécurité et de confort.
J’abandonne mon rêve arboricole.
Il faudra ensuite envisager une
proximité avec un potager sauvage, un verger abandonné et un poulailler
spontané de poules fugitives, car j’éviterai la fréquentation de toute ville.
Mes besoins seront simples pour
éviter la corvée de la cuisine, mais je la construirai comme chez certains
aragonais chez qui je l’ai vu faire, avec une cheminée centrale pour assurer la
cuisson et le chauffage. La chambre sera vite meublée d’un vieux drap embossé de
feuilles, et il faudra établir des plans pour produire de l’électricité avec
une roue à aubes pour la musique. Les coins d’hygiène et un salon bien sûr,
avec un bureau et des étagères pour mon papier et mes livres. Enfin, une
serrure et une clef. Une fois tout ceci achevé, je mettrai la clef dans mon sac
qui depuis toujours me tient lieu de domicile, du moins les imprimés froissés au fond qui me
font reconnaître de mes pairs, et reprendrai la route que j’arpente et qui m’habite.
10.03.08
Moi, JSB, Johann Sébastian Bach
Lisez-vous les biographies dans les
dictionnaires ? Quand votre index descend le long de la colonne sur la page
extra-fine, il saute par-dessus des photos en couleurs pour personnifier les
noms propres de nos célèbres contemporains, ou en noir et blanc pour les notables
du siècle dernier, et c’est un portrait en peinture ou une eau-forte qui illustre
ceux des époques d’antan.
Le nom du personnage y est mentionné,
avec date et lieu de naissance, liste des villes habitées, métiers exercés ou œuvres
crées, honneurs décernés, et pourquoi pas le nom des écoles prestigieuses
suivies. Même les peintres, écrivains et comédiens, souvent en rupture avec
leur milieu et leur époque ont un goût de sérieux, empesé par le poids du
dictionnaire dans les mains. L’inventaire est succinct et fâcheux comme un
pensum, ce format n’est décidément pas fait pour les noms propres.
Nous rompons avec ce genre solennel
en lisant les premières pages de la biographie de Jean-Sébastien Bach écrite
par Jean-Pierre Grivois et publié aux éditions Héloïse d’Ormesson.
Ses chapitres ont un découpage
habilement périodique, utilisant les différents lieux qui l’ont habité. Pierre
Grivois, passionné selon St Jean-Sébastien Bach, a utilisé ses vingt années de
recherche en dilettante sur le sujet pour nous offrir une biographie à la
première personne magnifiquement documentée et passionnante à lire. En effet,
et c’est là également que réside l’intérêt de ce livre, si vous ne connaissais
pas Jean-Sébastien Bach, êtes incultes ou vous fichez comme de votre première
partoche d’apprendre où il a vécu et dans quelles circonstances il a composé,
ce livre est également pour vous. Pourquoi ? Mais parce que ce livre,
c’est d’abord quand on s’y plonge l’histoire universelle d’un gamin aimé et
aimant qui va progressivement et précocement perdre les parents qu’il aime et
être recueilli par un de ses aînés. Un jour le frère tutélaire lui fait
comprendre qu’il est temps d’aller grandir ailleurs, et le lecteur a une pensée
madeleinienne pour les gosses de Malot, Twain ou Dickens.
Nous partons avec deux jeunes amis d’école
de quinze ans et sans le sou à la conquête de leurs avenirs. Le trajet s’effectue
à pied avec une débrouillardise obligatoire pour assurer leur survie (manche,
noces, banquets), qu’ils doivent d’abord à la renommée de la famille de
Jean-Sébastien, composée de musiciens illustres, dont l’évocation leur assure
souvent le couvert et la nuitée, puis quelques emplois rémunérés et l’intérêt
des meilleurs professeurs. L’auteur narre son histoire avec un « je »
fictionnel, y compris dans les notes de bas de page, avec une utilisation
fréquente et agréable du dialogue pour mieux raconter.
Ce bout d’homme qui entre de plain-pied
dans la peau d’un adulte vers l’âge de ses quinze ans vit pour la musique et va
y consacrer sa vie.
J’ai apprécié ce début de phrase
répété sur quelques paragraphes du premier chapitre « en ce soir solitaire
de mes quinze ans » qui lui permet une souvenance de son enfance et nous
raconte les pertes successives de ses parents, sa manie des nombres, son
obsession pour le chiffre cinq, la voix d’alto de sa mère, son apprentissage de
l’orgue auprès d’un cousin, sa scolarité, le chagrin de son père à la mort de
son jumeau qui lui fait sonner le glas et s’assombrir…
C’est là que nous savons qu’il fera
citer par les auteurs de ses musiques sacrées les dernières paroles de sa mère.
Je vous ai fait entrer dans le début
de la vie de Jean-Sébastien Bach, à vous de lire la suite de l’histoire de ce
compositeur fervent luthérien, fils et père d’une nombreuse famille de
musiciens, en écoutant les suites pour violoncelle, les concertos brandebourgeois,
ou pourquoi pas le silence…
Lire un extrait sur le site de l'éditeur EHO.
08.03.08
Au bout du lacet
Le changement de lumière ne semblait
pas annoncer une nuit de prédateur. La lune serait pleine et le petit bois vide
de plumes et de cornes. Accrochés sur le flanc de la Dent Couronnée, du moins était-ce
ce que l’on semblait en apercevoir depuis le haut de la vallée, le vieux
Castaing rebroussait chemin pour ranger son troupeau. On pouvait de ce côté de
la montagne rentrer en empruntant un lacet escamoté en quelques endroits par de
petits éboulis, mais c’est le grand chemin des refuges qui avait la faveur des
touristes.
Le silence habitait le site de plein
droit dès ce point du jour, et parfois même avant quand personne, ni bête ni
homme n’était passé depuis au moins une heure. Si la curiosité laissait le
promeneur averti ou inconscient prolonger sa marche jusqu’après l’ancien fort
Marie-Christine, alors il pouvait tomber sur le bois du Pénitent Gris et y
pénétrer jusqu’à une clairière, devinée depuis le ciel par une canopée
disparate. Les nuits sobrement éclairées laissaient moins de chance de retour,
et les secouristes retrouvaient parfois au petit matin des gens transis et
déconfits dans les fragrances d’un sommeil bref. C’est pourtant au fond de
cette clairière qu’une solide corde neuve ceinturait un bout de terre, quelques
arbres et un ruisseau, avec maintenu par un fil de fer un écriteau marqué
terrain à « vendre ».
Sur la parcelle à deux pas d’un
épicéa, quelques bouts de bois imitaient une maison.
La cabane était drôle, ou du moins
prêtait à sourire, de guingois, trapue et mal isolée avec ses angles pointus et
ses fenêtres sans vitres – juste de vieux coutils pour la pudeur –, mais c’était
la maison des enfants, et le simple fait qu’ils l’avaient construite de leurs
propres pognes, avec deux canifs, quelques clous et un marteau (en tout cas c’est
ce qu’ils affirmaient dans le cadre des rares visites autorisées aux adultes ou
aux moutards du village voisin), devait suffire à leur obtenir le respect et
quelques meubles d’occasion pour améliorer le confort entre ces planches qui
pour autant de l’extérieur et au premier abord laissaient présager une rapide
déconfiture.
Photo Sido
05.03.08
J'ai raté Régine Détambel chez Ferney
Je suis une quiche... Au temps pour moi, j'ai lu le programme du jeudi 7 février et non celui du jeudi 6 mars. J'ai donc raté ce rendez-vous. Désolée si j'en ai enduit tout plein d'erreur.
Extrait du Jardin Clos Gallimard 1994 :
"Alors j’ignorais que ma barbe s’épaissirait tellement qu’il faudrait la tailler
avec des tessons. Que mon oreille entendrait les puces chuchoter dans les poils
courts, qui repoussent, sur l’échine du chat. Alors je ne connaissais pas le
pouvoir des bulbes de tulipes et des oignons de glaïeuls que je caressais
désormais. J’enlève la boue qui les alourdit, je les allume contre mon ventre,
comme un écolier une vraie pomme rouge, et je me les promène sur la peau
jusqu’à ce que je les arrose. Les bulbes de dahlia ont la douceur d’un gland
sec. Ceux des iris sont plus tendres, mais ils suintent. Patrick m’a enseigné
ces gestes-là, au début, quand j’étais seul et qu’il n’avait pas de temps pour
moi."
04.03.08
Le dîner
Photo Three15bowery
Abigaïl Darcy donna soigneusement
deux tours de verrou pour fermer sa porte d’entrée. Il faisait froid dehors et
sa molaire en haut à droite lui provoquait à nouveau des élancements sous la
gencive rapidement enflée. Le prochain rendez-vous avec le Docteur Rivière
était fixé à la veille des vacances de Pâques et elle n’osait pas appeler la
secrétaire pour caler un entre-deux. Si jamais la douleur devenait
insupportable, alors soit, elle n’hésiterait pas à se précipiter directement à
son cabinet. Elle pouvait languir en silence et calmer la douleur avec du
paracétamol en attendant.
Elle se dirigea vers la salle de
bains pour se laver les mains. Son sac la gênait et une des manches de son
trois-quarts prit l’eau pendant l’ablution. Se débarrasser des contacts de
l’autre côté et se mettre en boule dans les bras de son intérieur devaient se
faire maintenant, avant de démarrer autre chose, d’envisager quoi que ce soit.
Elle revint jeter le sac sur le semainier de l’entrée pour commencer une danse
belliqueuse avec le manteau.
Elle s’en débarrassa sur la
méridienne du salon, s’avachit à son tour pour retirer ses babies d’un coup de
pied sur chaque talon et se rua sur l’ordinateur pour consulter ses mises à
jour de flux puis rapidement éplucher ses e-mails. La lumière dans la pièce
sobrement décorée depuis peu et bien après un emménagement contrariant était
insuffisante. Elle bascula l’interrupteur d’une lampe de bureau à l’abat-jour
minuscule, et la pénombre se rétracta derrière les meubles bon marché – à part
le buffet Napoléon III hérité de la tante Geneviève –, le téléviseur
constamment éteint et un radiateur sur la tablette duquel se tenaient un miroir
en fer forgé du Comptoir de la Famille et deux ou trois bougeoirs négligés,
emplis de coulures de cire.
Le papier peint était griffé aux
angles de chaque mur de cette maison de plain-pied fraîchement bâtie au bout de
l’impasse aux magnolias, à hauteur d’étirement de chat, précisément une petite
gouttière croisée mandarin bavarde comme une enfant aux mille questions et cent
histoires.
Elle avait toujours détesté les
maisons à étage. Si vous lui demandiez pourquoi, elle vous répondait d’abord
qu’elle n’en savait rien, et puis des sons et des silences, des voix et des
absences lui revenaient en tête. Par cette mémoire auditive elle retrouvait
progressivement des fragments d’image, et les recollait petit à petit en
avançant plus vite sur le bas que sur le haut, tant il est vrai que les
souvenirs agréables reviennent plus vite. La maison de son enfance commençait à prendre forme, d’abord
le perron et la porte d’entrée, puis l’intérieur après le vestibule.
Des moments plaisants évoluaient en
flux pendulaires dans les couloirs du rez-de-chaussée et s’attardaient parfois
dans les pièces. Une recette réussie ou un biscuit volé, des montées de gammes
chromatiques dans la salle de musique, un film autorisé dans le salon un lundi
soir, une graine de haricot germée dans un coton sur la fenêtre. En bas des
souvenirs d’enfants joyeux sans être bruyants, en haut la partie de l’escalier
emprunté à pas trainants où il fallait commencer à se taire.
Si vous la forciez à remonter les
marches, elle gardait le même pas lourd pour ne pas arriver trop vite aux
chambres. A la sienne où elle avait souvent été enfermée à jeun pour avoir
contredit Dégelée Royale sa mère, à celle où elle vivait, avec cette
épouvantable odeur de médicaments et de mort en attente, et ce grenier d’où
sortaient les fantômes qui l’envahissaient chaque fois qu’elle dévissait
l’ampoule de sa lampe de chevet.
Bien que sa mère ait été descendue au
sous-sol pour un autre silence, elle n’avait jamais envisagé de récupérer celle
de son enfance qui faisait place maintenant à un centre culturel.
Elle se releva pour prendre deux
comprimés avec un peu d’eau du robinet et revint s’asseoir devant l’écran.
Un spam lui souhaitait une bonne fête
en ce vendredi vingt-neuf décembre et lui rappelait que par l’origine hébraïque
de son prénom elle était la joie de son père.
Un clic prolongé de souris le classa
par glissement dans le filtre anti-spam.
Sa journée avait été fichue par la
responsable des caisses qui l’avait remise à la huit. Un petit cadeau de
remerciement pour son intervention de la semaine dernière. Abigaïl avait pris
la défense de la petite Jessy suite à son refus de laisser fouiller son sac à
la sortie du travail.
« Hé ! Vous n’avez pas le droit,
c’est illégal ! Jessica, s’ils te soupçonnent de vol tu peux exiger que ce
soit un policier qui le fasse. Mais s’il ne trouve rien dans ton sac, alors tu
pourras porter plainte ! »
Madame Godin avait su apprécier à sa
juste valeur… Donc caisse numéro huit… Ce soir, les premiers symptômes d’une
rage de dents et peut-être un bon rhume à prévoir annonçaient une nuit de
mauvais sommeil, alors que demain le vieux briscard descendrait dans son
quartier St Cyprien pour un dîner après des années de silence. Abigaïl avait l’appétit
capricieux et une gestion du temps approximative, elle envisagea donc la
préparation d’un taboulé libanais. C’est lui qui lui avait appris à le faire
quand elle pensait encore qu’il était son père.
Abigaïl avait des calculs de
statisticienne. Par exemple, elle trouvait que la vie était à soixante-dix pour
cent insupportable, à vingt pour cent neutre et à peine dix pour cent
merveilleuse.
Les trente pour cent supportables la
faisaient tenir, et elle aurait bien demandé à passer à quarante pour cent pour
subir la soirée à venir sans trop d’angoisse si elle avait pu trouver un
interlocuteur valable pour ce type de négociation.
Elle adorerait quitter son emploi à
l’amiable ; d’un commun accord ; en bonne intelligence. On serait un
lundi matin, forcément un lundi… Il ferait un temps de brodeuse, un temps
irlandais : Pluvieux avec des éclaircies pour aller chercher l’échevette
de soie manquante, le diagramme vu dans la newsletter des nouveautés, le
garde-fils en buis pour le nouveau projet à démarrer. Un temps à regretter de
ne pas être chez soi à entreprendre son bout de lin au bout du fil.
Il ne s’agirait pas d’une décision
mais d’une envie. Non, pas une envie, un impérieux besoin, une quasi certitude
que c’était aujourd’hui qu’il fallait poliment aller dire au revoir à la dame.
Il n’y aurait qu’une cliente dans la
boutique, l’enquiquineuse de l’ouverture : celle qui trépignait à moins
cinq comme une enfant parce qu’elle avait vu de la lumière et s’étonnait qu’on
ne se dépêchât pas de lever le rideau de fer. On se dirait que c’était normal,
que la cliente préférée de l’ouverture venait rarement le lundi mais plutôt le
jeudi, avec les yeux gourmands qui trifouillaient déjà dans les fiches et les
tissus, les mains collées à l’espoir d’être déjà là, prête à rentrer pour
ressortir avec la provende dans le sac à ouvrage.
La collègue saurait. Forcément elle
saurait… Des années à se museler, mais prompte à reconnaître l’odeur du cuir
qu’Aby aurait commencé à ronger. Elle la suivrait du regard, il la pousserait
dans le dos jusqu’au bureau de la patronne.
« Au revoir Madame, je ne vous aime
plus et je voudrais vous quitter aujourd’hui. J’ai aimé le chemin parcouru dans
votre royaume, mais les ruelles en sont étroites et le pavé résonne du bruit
que fait le cheval fourbu venu me chercher, il est donc temps pour moi de partir. »
Madame pleurerait : un élément
tel que Mademoiselle Darcy serait une perte immense pour son entreprise, mais
elle comprendrait si bien… Elle lui rendrait sa liberté sans un reproche, avec un
sanglot dans la voix pour lui souhaiter bonne chance et elle galoperait ventre
à terre jusqu’à son logis retrouver le temps perdu, éperdue au milieu de ses
lins brodés. Fiévreuse, elle tirerait l’aiguille encore et encore, elle
sèmerait les heures sur des mètres de toile et ils seraient ses seuls dieux et
maîtres…
Cartésienne au point de réfuter la
théorie des cordes, Abigaïl s’était pourtant fait renvoyer du club fermé des
zététiciens après avoir démontré que les travaux en statistique de Michel
Gauquelin sur la pertinence de certains outils astrologiques étaient valables. Aujourd’hui
elle voulait contester l’expérience de l’effet Forer, qui avait permis à l’un
d’entre eux d’affirmer que les vendeuses se posaient en temps que victimes
parce qu’elles se reconnaissaient subjectivement au cours d’un test dans un
passage du Bonheur des dames de Zola.
Encore six mois à tenir dans cette mercerie de la grande distribution qui
l’essorait comme les autres et elle pourrait publier son mémoire. A cette
nouvelle place, caisse numéro huit, elle allait souffrir : Devant les portes
automatiques, c’était une des plus anciennes machines à enregistrer et la
chaise sous le siège avait une vis cassée.
Pense à celles qui y sont jusqu’à la retraite !
Elle alluma la radio, sortit sur la
loggia et contempla l’hôpital La Grave à côté du Pont Neuf. Elle entendit
vaguement la voix du présentateur des informations :
« Flash
info spécial élections :
Une dame en blanc,
Un nain brun,
Un croquant pyrénéen,
Un suidé armoricain,
Un Chouan,
Des bacchantes et une bouffarde,
Deux tours de manège... »
« A présent la météo… »
Joël Collado lui prédit un week-end
ensoleillé, or ce matin, en allant marcher du côté de Pech David, elle avait vu
les Pyrénées, signe de pluie pour le lendemain. Ajouté à cet indice, ses
cheveux bouclaient en anglaises, la pression atmosphérique était donc en
baisse : elle sortirait avec son parapluie…
En rentrant juste avant la saucée,
elle étalerait du lin sur ses genoux et elle broderait au sec, à côté de la
fenêtre frappée par le crachin.
Après le travail à la mercerie, il
lui restait trois petites heures avant l’arrivée de son père. C’est en
demandant une copie de son acte de naissance avec filiation afin établir
un passeport pour son premier voyage hors de l’Europe deux étés en arrière
qu’elle avait lu qu’il ne l’était pas, non plus que par mariage. Sa mère, aux
premières questions de l’enfance au départ de l’école, lui avait assuré
préférer que sa fille portât l’unique matronyme par conviction anti
patriarcale. Or, le bout de papier officiel relevé dans sa boîte aux lettres
indiquait clairement qu’elle était née de père inconnu. Elle avait annulé ses
vacances et pleuré devant le mari de sa mère qui avait refusé de la reconnaître
« malgré tout. »
« Allô, c’est moi… Je peux venir
dîner chez toi ce soir ? »
Le message sur son portable à la
pause déjeuner lui avait claqué le beignet pour la deuxième fois. Comme un
grand coup de soleil, mais traversant jusqu’aux entrailles.
La première fois qu’elle avait eu
cette sensation, c’était la semaine dernière. Un petit vieux était entré dans
le magasin et c’était le portrait craché de son père.
Il s’était approché pour lui dire
qu’il brodait des tapis miniatures, avec une préférence pour le style marocain.
Il ressemblait à Charles Vanel et parlait comme un des personnages qui ont dans
la bouche les mots d’Audiard. Malgré sa gouaille, Abigaïl avait compris qu’il
n’avait pas l’habitude d’avouer son « penchant » pour l’art de tirer
l’aiguille. Fascinée par cet homme aux traits paternels, elle lui avait
démontré néanmoins qu’il ne l’impressionnait pas avec son coming out, qu’il
avait des prédécesseurs chargés de testostérone, marins crucifilistes, russes
tricoteurs du XIXème, ou chirurgiens s’adonnant au point de Lunéville pour
s’assouplir les doigts. Il était venu après plusieurs renoncements, ennuyé par
un problème : il brodait du point de croix sur une chemise, et c’était
plutôt grossier comme résultat se plaignit-t-il. La jeune femme lui conseilla
l’utilisation d’un tire-fils et il trouva que c’était une bonne
idée.
Il ne connaissait personne dans le
milieu de la broderie, il était autodidacte et brodait tout seul dans son coin.
Fascinée de voir qu’il pratiquait la miniature à son âge et de façon quasi
innée, elle lui dit qu’elle voudrait voir son travail. Il promit de repasser un
peu plus tard lui montrer ses « essais ».
Quand Aby leva à nouveau les yeux,
quatre heures avaient dû s’écouler, et le vieux, un peu crâne, puisait son
assurance dans le creux du casque de mobylette au bout de son coude. Dans
l’autre main, un sac chiffonné bourré de ce qu’il lui montrait au fur et à
mesure.
Une semaine après elle sut que
c’était son père qu’elle allait revoir après l’appel sur son portable…
Abigaïl attrapa le boulgour et mesura
cent vingt grammes. Elle versa un peu d’eau bouillante dessus et laissa gonfler
plusieurs minutes. Dans le grand saladier, elle coupa un concombre et deux
tomates en brunoise. La cuisine s’étirait en longueur, et dans ce couloir
restreint elle déambulait parfois dans la posture du crabe. Le silence était un
peu trop calme.
Après, il y
avait le silence.
La marche à
pieds nus dans la farine répandue, un peu après les crêpes. Le rituel du thé et
le Japon au bord des lèvres. La musique de chambre qui ne réveille pas le
mal de tête. La voix des enfants chuchotée, et oublier leur
présence. Le binage d’une misère dissimulée sous les ors d’un statut
envié. Les murmures de l’hiver dans le tricot d’un col roulé. Tout
doit cesser, dormir et mourir sans bruit. Est-ce assez de l’entourer d’un
ciel de nuit ?
Elle rinça ses mains dans l’évier,
s’essora vaguement au torchon qui traînait sur la paillasse et tourna le potard
du tuner avec le dos de la main pour ne pas le mouiller. Radio Classique :
l’Ave Maria de Gounod. Cela semblait
parfait… Au retour dans la cuisine, elle ouvrit une boîte de pois chiches à la
suite des légumes. Flûte ! La cébette ! La jeune femme attrapa la botte
dans le frigo, extirpa la plus grosse et la coupa en deux dans la longueur.
Puis elle la passa sous l’eau et la hacha menu, la queue y compris. Elle versa
les graines de boulgour dans la passoire, les refroidit sous un jet abondant,
et de nouveau les transvasa dans leur contenant avec cette fois-ci le jus d’un
citron entier.
Dans le saladier, elle avait
dénoyauté une vingtaine d’olives noires. Elle voulait s’en servir pour placer les
mycotoxines au départ, mais elle avait trouvé un autre poison indécelable plus
radical, qu’elle avait préféré injecter dans les tomates. Ça l’avait presque
fait sourire d’utiliser pour une fois une aiguille sans fil. Elle cisela
abondamment et grossièrement de la menthe et du persil frais, ajouta beaucoup
de cumin qu’elle prononçait encore « kamoun», et attrapa le récipient où
reposaient les graines. Elle les étala dans le saladier, ajouta une bonne
rasade d’huile d’olive, du sel de Guérande et à nouveau le jus d’un citron
entier. Le tout mélangé et remisé au repos dans le réfrigérateur.
Il était arrivé à l’heure exacte,
avec un bouquet de soucis orange que la jeune femme interpréta in petto comme un
mauvais signe pour lui en le débarrassant.
Il l’avait rejointe dans la cuisine
où elle arrangeait les fleurs dans un vase trop grand, afin de mieux se faire
entendre. Elle n’avait pas compris ce qu’il lui avait dit depuis le salon.
Avant que sa mère ne s’isole à
l’étage dans sa forêt de loups souvent fermée à clef, son père l’emmenait
parfois regarder des expositions sur à peu près tous les sujets, paléographie,
artisanat d’art ou cabinet de curiosités.
Elle avait donné suite à une visite
dans une exposition d’ikebana avec quelques cours et avait gardé le goût des
bouquets sophistiqués et minimalistes.
« …Oui… Bon… Et alors je disais
donc, c’est pour ça que je suis venu te voir… Bref, enfin si tu es d’accord, je
voudrais pouvoir t’adopter. » Bredouilla-t-il, hésitant. Il se dandinait,
changeant régulièrement de jambe d’appui, ainsi qu’un enfant pris au dépourvu
après avoir bu trop vite un grand verre d’eau glacée.
Aby rejeta ses cheveux en arrière,
contracta les muscles de son ventre avant de lâcher un soupir embarrassé et s’écria :



