31 mars 2008
Tanguy Viel, insoupçonnable
J’ai eu l’occasion de rencontrer Tanguy Viel récemment. Auparavant, je ne connaissais de lui que le nom, une critique élogieuse sur France Inter à propos d’un de ses bouquins – sans doute L’absolue perfection du crime, ma mémoire est une salope–, et l’admiration d’une ancienne collègue pour sa plume quasi polareuse, elle qui raffolait du genre quand ce n’était pas ma tasse de thé poiri-herculéenne.
Au premier abord, c’est un garçon
charmant, propre sur lui, bien sous tous rapports, gendre idéal (j’arrête les
poncifs éculés il ne les mérite pas le pauvre), à la coupe de cheveux
impeccable, à la mise sobre et de bon goût mais décontractée, aux expressions
de visage relativement neutres et à la gestuelle mesurée, en un mot :
insoupçonnable. Comme un de ses titres de livre ai-je pensé in petto, Insoupçonnable aux éditions de Minuit. Il
me confirme d’ailleurs qu’il choisit la plupart de ses titres de livres, et que
le cas échéant, il est d’accord avec celui de son éditrice. Je lui fais
remarquer qu’avec des titres comme celui-ci ou encore L’absolue perfection du crime, on remarque un léger souci de ne pas
se faire gauler qui le fait bien rire. Car le garçon a de l’humour, et même
sacrément, avec une bonne dose d’autodérision en plus, un pur régal pour
mézigue car c’est un de mes vecteurs de communication préférés. Si dans son
apparence rien ne dépasse, quand il prend la parole la passion du livre joue
des coudes et serait presque harangueuse s’il n’avait une voix douce à la
prosodie maîtrisée. On retrouve d’ailleurs ce rythme d’inspire et d’expire dans
son roman, avec de longues phrases ciselées et efficaces qui graphitent les
scènes comme des plans de cinéma, genre qu’il apprécie d’ailleurs. Il manie la longueur
de focale avec brio, la structure de son histoire s’appuie dessus et le suspens
nous tient en équilibre dans une bourgeoisie provinciale où la manipulation et
le pouvoir ne sont pas forcément du côté que l’on soupçonne.
Voici la quatrième
de couverture :
« Sam est le frère de Lise. Du
moins c’est ce que tout le monde croit quand Lise se marie avec Henri. Mais c’est
surtout Henri qui doit le croire, pour que Sam et Lise puissent réussir leur
mauvais coup. Seulement Henri a aussi un frère, un vrai cette fois, et qui s’appelle
Edouard. Or même vrai on peut être un faux frère. »
L’incipit :
« Il y avait la nappe blanche qui recouvrait la table et dont avec effort maintenant on pouvait se souvenir qu’elle avait été blanche, lumineuse sous l’effet du soleil quelques heures plus tôt, dressée de cristal et d’argenterie sur pourtant de simples planches de bois posées sur de simples tréteaux avec lesquels toute la soirée il avait fallu que les pieds composent pour ne pas écrouler l’édifice. »
Et un morceau choisi :
« Mais
faut-il appeler cela naïveté qu’un homme de cinquante ans se remarie à une
jeune fille de la moitié de son âge et dans quelles conditions si luxueuses,
presque indécentes, ai-je eu bien souvent sur les lèvres, repensant à la
manière dont il l’avait rencontrée, repensant à tout ce qui faisait qu’on en
était là, dans cette situation absurde, pensais-je, absurde, ai-je dit à Lise,
depuis ce moment où il avait pour la première fois posé sa main sur sa cuisse à
elle, dans l’autre une coupe de champagne qu’il avait payée le prix qu’on paye
dans ces endroits-là : le prix du luxe, ai-je repensé, mais que ce luxe
comprenait une âme et que cette âme se prénommait Lise, et que Lise c’est pas n’importe
qui, que Lise c’est quand même ma sœur, lui disais-je encore à elle ce soir-là,
saoul comme j’étais, et que je vais aller lui dire, je vais aller lui dire que
tu n’es pas ma sœur, je vais aller lui dire, à Henri, et qu’on a prévu un
kidnapping, un kidnapping, oui, voilà ce qu’on a prévu avec ma sœur, parce que
c’est un mot qu’on prononce mieux quand on est bourré, KIDNAPPING, ai-je dit
encore plus fort. Et elle me disait de me taire maintenant, de me calmer, parce
que c’était juste une histoire de semaines désormais, une histoire de patience
désormais, et que maintenant de toute façon, maintenant Sam on ne peut plus
reculer. Et je continuais à bafouiller, à rire en même temps, de l’idée
seulement que tu sois ma sœur, Lise, que c’est absurde, aurais-je encore hurlé
si elle, avec un doigt qu’elle a mis sur sa bouche comme une ultime mise en
garde, avec l’autre main dont elle me caressait la joue, elle n’avait pas
chuchoté : insoupçonnable, Sam, insoupçonnable. Alors moi, allongé là sur
l’herbe au creux d’elle, j’ai regardé la nuit dans le ciel, les yeux soudain
noirs de Lise, et j’ai repensé à comment on en était arrivés là. »
Tanguy Viel n’est pas un écrivain de
l’allégresse, style qu’il n’affectionne pas particulièrement, et je lui en sais
gré. Une tension hitchockienne nous vrille tout au long de la lecture, avec des scènes savoureuses, pathétiques comme l'anti héros de cette histoire à l'odeur de sang, d'alcool et de varech.
Tags : Tome de sa voie ; Tanguy Viel
26 mars 2008
Et pour quelques graphèmes de plus
Les amoureux de la chose écrite n’ont
pas besoin d’être bibliophiles pour retenir leur souffle devant des textes
manuscrits. La denrée spirituelle se raréfiant avec les tapuscrits claviotés au
kilomètre, c’est parfois avec une religiosité paganisée que nous lisons ce qui
nous est donné à voir. Ne prenez pas une mine stupéfaite, je ne parle pas du post-it
collé sur le frigo avec écrit « Mon Rocco j’te kiffe », ni du
rupestre « y’a plus de PQ » laissé par une main désespérée dans l’école
du petit Rodolphe, mais par exemple du Journal de Stendhal, disponible à la
lecture sur le site de la bibliothèque de Grenoble. Emmanuelle Pagano,
écrivaine de talent dont je lis actuellement Le tiroir à cheveux vient de le découvrir et nous fait profiter de
l’information sur son blog, où je vous invite à vous rendre pour en savoir davantage.
On peut le feuilleter page après page et faire de très gros plans, un pur
régal. (Tu cliques ici !)
Libellés : Manuscrits ; bibliothèque de Grenoble ; Emmanuelle Pagano ; tome de sa voie
24 mars 2008
M.L découvre les blogs littéraires
Le Magasine Littéraire découvre enfin
qu’il y a des blogs de qualité consacrés à la littérature sur la Toile. Stupeur
et tremblements, comme dirait Amaigris Nos tombes. Incroyable, on peut
utiliser Internet sans dire (trop) « kikou mdr, lol, oki, lâche tes
comms » et autres borborygmes. On peut parler d’autre chose que du
tatouage de Laure Manaudou, de la dernière cuite déculottée de Britney Spears,
des régimes aliénants ; des blondes ; de Sarkozy ; du
foot ; des blagues, du porno et des voitures. Des internautes ne tapent
pas toujours « sexe », « Fnac », « Star Academy » ou
« Carla Bruni » en mot-clé dans le moteur de recherche Google. Plus
étonnant encore, certains même ne racontent pas leur vie privée,
avec moult photos perso ( d’enfants non floutés donc non protégés en gros plan),
ou macro de leur dernière recette de nouilles au beurre de baratte. Capuchon
sur le Mont Blanc, Internet devient carrément un prescripteur de livres, un
bouche-à-oreille de qualité qui pare à la défaillance du service télévisuel en
nous informant sur les salons du livres, nous donne à regarder des interviews d’auteurs
et d’éditeurs, nous fait découvrir des écrivains prometteurs à lire et à suivre
bref, fournit un honorable travail d’information littéraire.
Un des journalistes du Magazine Littéraire a mené une grande enquête dotée d'un gros budget pour lui laisser le temps de collecter ses informations. Bien en a pris à la direction de cette revue, car il a directement foncé sur Wikio à la rubrique Top blogs catégorie littérature pour faire sa moisson de blogs incontournables. Je salue son honnêteté : il reconnait que le classement n’est pas objectif (tu m’Elton, John), puisqu’il recense les weblogs influents et non pas les plus fréquentés. Pour ceux qui l’ignorent, le principe est simple : vous demandez à des amis blogueurs de citer un maximum de fois le nom de votre blog avec un lien qui y conduit dans leurs articles contre réciprocité, et celui-ci monte dans le classement. Le journaliste du M.L a retenu les noms de personnes déjà connues en dehors de la blogosphère, comme Pierre Assouline, Didier Jacob, Eric Chevillard, Héloïse d’Ormesson, Léo Scheer, François Bon et Cie. Je ne critique pas la qualité de leurs blogs, certains figurent d’ailleurs en bonne place dans ma liste de favoris. Non, ce que je déplore, c’est qu’il n’a pas eu la curiosité d’aller voir du côté de blogs de qualité d’internautes moins connus, à l’exception d’une plumitive paranoïde et revancharde.
C’est pourquoi je vais me faire plaisir en ouvrant prochainement une rubrique sur ce blog qui sera intitulée « Mes phares dans son blog », où je présenterai des blogs d’écrivains – publiés ou non –, de critiques littéraires, et de tout ce qui touche à la littérature… ou pas.
Addendum : ma remarque concerne uniquement cet article bien sûr, le reste de la revue est de qualité, comme souvent. D'ailleurs ce moi-ci elle est présentée sous une nouvelle formule assez réussie je dois dire, donc ne vous privez pas de sa lecture.
Libellés : Magazine littéraire ; blogs ; choucroute ; dahu ; humeurs
23 mars 2008
File aux oeufs
J’aime le paradoxe des gens prévoyants. Ils anticipent sur un avenir qui les angoisse dans le même temps qu’ils parient donc avec optimisme qu’ils y seront encore présents.
Libellés : philosophie ; oeufs ; biffures
21 mars 2008
La bonne du curé
« Les chefs d’état sont des
putains qui pelotent la Chine. »
Guy Gilbert, invité sur Radio Classique dans l’émission Musiques de Stars
Je constate que chez certains curés les boules ne sont pas là que pour la déco, et sont même bien accrochées. Je les en félicite !
Libellés : Guy Gilbert ; radio classique ; humeurs
20 mars 2008
L'or, manne d'eau douce
Photo De Be
La surface de l’eau se ride par pulsations, au rythme des brasses d'une petiote hâtive et anguleuse. La nuit poisse sous une lune nouvelle, accroche des fragrances de réglisse dans les buissons autour de la margelle. Elle nage par poussées rageuses sans tâtonner le fil à plomb dans sa tête, droit sur l’autre bord du bassin et rapide à manger les vingt-cinq mètres. Elle avait observé ses voisins à maintes reprises et ricané à chaque bombe, glissade, gadin ou coulée. Ils avaient l’usufruit du bassin collectif inclus dans le montant de leurs charges mais pas sa mère, cas social avec un loyer partiellement pris en charge par l’Etat et qui n’autorisait pas l’accès à l’eau chlorée. Pour assouvir sa passion pour l’immersion dans le mouillé, le lâcher prise dans l’oubli aqueux et la rage de vaincre dans le quatre cents mètres nage libre, elle devait frauder toutes les nuits en escaladant le portail qui ouvrait sur le plan d’eau. Elle avait compté les mètres en faisant le tour du grillage à grandes enjambées aller et retour et pouvait à présent traverser le bassin sur sa longueur par simples expirations discrètes pour ne pas attirer l’attention d’un résident insomniaque.
Le boulevard du Maréchal de Lattre de Tassigny se reposait entre ses carrefours aux feux automatisés et mal synchronisés. Le trafic pacifié après des embouteillages pendulaires permettait aux toulousain de récupérer facilement de leur journée en passant par cet endroit, aussi la résidence Le Grand Botanique était-elle très demandée, et les attributions aux familles connotées « à caractère social» par le compte-rendu de leurs dossiers en énervaient beaucoup. Elle serrait cent soixante logements derrière une haie de lauriers-roses plantée pour couper le vent d’Autan, ceinturée par un haut grillage, et accessible pour les seuls bénéficiaires d’une clef magnétique. Des caméras ostentatoires étaient suspendues au-dessus du grand portail et des entrées d’immeuble, allumées en permanence sur le canal six de la télé des locataires – certains zélés le regardait attentivement –, dont une sur la piscine, taguée une heure auparavant par la petite Alice Munier.
Encore deux longueurs et elle arrête. Mieux vaut ne pas trop tirer sur la corde si elle veut nager encore une fois avant la fin de la saison et envisager une première compétition. Le technicien de maintenance, venu nettoyer la ligne d’eau, avait prévenu le régisseur d’une fermeture prématurée due à l’été exceptionnellement froid et pluvieux. Il ne lui reste que peut de temps avant l’hivernage de la piscine. Il y a quelques feuilles mortes sur la surface qu’elle retire en sortant par l’échelle. Sa serviette n’est plus en boule au pied du grillage qui entoure la piscine. Elle sait qui la lui a prise. Elle sort de l’enclos en grelottant et cours à pas minuscules jusqu’au bâtiment quatre B où elle file se coucher au troisième étage à droite de l’ascenseur.
« –
Je t'ai vue cette nuit, l’apostrophe le régisseur quand elle descend chercher
le courrier le lendemain vers midi.
–
Je sais, et alors ? Rétorque la gamine.
–
Je vais te dénoncer au syndic.
–
Sachez que je m’en tape.
–
Ca m’étonnerait…
–
Si, ça m’est complètement égal, persifle-t-elle.
–
Ça n’est pourtant pas dans ton intérêt, avec ta mère, balance le type en
tripotant une vieille cigarette dans une poche de sa chemise.
–
Quoi ma mère ? »
La nageuse de nuit se retourne et le fixe à hauteur du menton pour ne pas soutenir son regard.
« –
Les activités clandestines, ça n’est pas que de ton ressort… Elle fait
souvent la boniche dans les bureaux de l’avenue de l’URSS les jours fériés ?
–
Arrêtez de me tutoyer, on n’a pas élevé les containers ensemble !
–
Fais pas la maligne ! Tu n’as pas le droit d’aller dans la piscine et je peux
vous faire virer de votre appartement toi et ta mère, comme ça mon p’tit tu
vois, rien qu’en claquant des doigts ! »
La porte de la conciergerie a explosé sur ses talons, faisant sursauter Alice devant les boîtes aux lettres. Elle ramasse le courrier et reprend l’ascenseur à reculons, afin de s’assurer qu’il ne fasse à nouveau irruption pour la suivre et tout rapporter à sa mère.
Elle avait essayé de lui parler en fin de soirée, avant son escapade dans le grand bain. La forme ensuquée par l’alcool dans la chambre bleue l’en avait dissuadée, comme à chaque fois. La couette en satin avait glissé sur le côté du lit, en la remontant elle avait essayé d’apercevoir son visage.
«
Tu as baillé. Je le sais car tu as dégluti l'air de ton inspiration derrière
tes dents, je t’ai entendue articule-t-elle avec une voix chuchotée. Tu vois,
je sais que tu ne dors pas encore. Je voulais juste te dire, Maman, j'ai faim
et tu me frappes quand je te réclame à manger ; tu sursautes quand la police
est en bas, et tu me promets que ça va s'arranger, que bientôt je dormirai sur
un matelas propre dans un lit bordé. Mais je sais que ça n'est pas vrai. Samedi
soir un homme va t'appeler et tu iras le voir. Sous mon drap pisseux je ferai
la sentinelle, je guetterai à ton retour les freins de ta voiture sur les
graviers devant le perron, et j'éteindrai ma torche pour me faire croire que tu
n'as pas vu sa lumière aveugle.
Demain
j'ai treize ans et je ne sais pas si je peux ajouter un gâteau sur la liste des
courses. »
Alice est bien habillée pour le soir de son anniversaire.
Au
début du repas, elle fixe son regard et le force jusqu’à voir une piscine
imaginaire, un magnifique bassin olympique de cinquante mètres.
Elle
adore se visualiser en pleine brasse-papillon lorsqu’elle est à table. Même en
ce jour spécial.
Ce soir l’exercice est rendu difficile, elle est trop près du mur. Sa mère l’a décalée au début du repas pour faire place à son grand-père.
Les mains posées bien à plat de chaque côté de son assiette, la grande serviette à carreaux autour du cou, le dos droit et la tête altière, elle ne faiblira pas. Pas ce soir. Elle s’est concentrée sur cette soirée pendant des jours, il est hors de question qu’elle échoue, que ça mère la fasse sortir de table avant la fin du repas.
Déjà, elle a gagné un Pinocchio en bois peint à l’arrivée du vieillard, et elle compte bien le garder le plus longtemps possible dans sa chambre sous le poster de Laure Manaudou. Où dans son lit dans ses bras mais la mère ne voudra pas…
Il
le lui avait tendu avec un sourire timide :
« Tiens
Alice, Héloïse m’a dit de ne pas faire de frais mais je t’ai quand même apporté
un cadeau… »
La
gosse l’avait attrapé aussitôt et s’était enfuie au fond du couloir, sans tenir
compte de l’ordre qui suivit :
« Alice,
viens remercier ton grand-père tout de suite ! »
Si elle approchait elle allait le lui prendre mais si elle ne disait rien la trempe allait tomber. La mère savait son calcul et ne la quittait pas des yeux. Alice déchiffrait l’insulte qu’elle formait en silence sur ses lèvres : « Petite connasse »…
« Merci Papy », cria-t-elle sans bouger. Le vieux grognonna et passa au salon.
La visite était une corvée pour la mère. Pour ne pas se lever trop tard elle avait dû renoncer à une partie de sa dose, et avait bu uniquement dans la bouteille de Jurançon posée sur le vaisselier de la cuisine. Sa fille avait vérifié quand elle était sous la douche, celle dissimulée dans sa table de chevet n’avait pas été entamée.
Elle avait ensuite passé la matinée à faire le ménage, à cacher la crasse et à ranger bref, laver les parties les plus visibles de l’appartement. Elle avait mis sa fille à contribution qui s’était retrouvée étourdie et affamée à midi.
« Hors de question de te faire à manger Petite Connasse, l’avait-elle rabrouée, tu n’auras pas faim pour ce soir et là de toute façon je vais mourir. Si je ne meurs pas d’épuisement ce sera de te supporter ! »
Alice s’était esquivée dans le jardin avec un quignon volé dans le sac de pain rassis.
Au
dîner par contre, elle ne rate pas une miette. Sa mère a cuisiné et que dire de
plus ? Il y a une entrée, un plat et un dessert. Elle reprend deux fois de
tout. De la salade, du rôti de bœuf, des pommes de terre sautées, du fromage et
du clafoutis. Le grand-père n’y voit que du feu semble-t-il :
« Enfin
Héloïse, comment cette enfant est-elle si rachitique avec les portions qu’elle
engloutit aux repas ? Dans la famille nous sommes tous plutôt robustes ! »
La gamine est très intéressée du coup, elle aimerait bien savoir si elle va oser dire que ça vient du côté paternel, du côté de l’Arlésienne…
« Papa, tu sais bien qu’elle a toujours été menue… Regarde Maman, elle n’était pas bien épaisse elle non plus… »
Le sujet est clos, son visage s’est fermé et la petite sent bien que c’est de sa faute, même sans savoir pourquoi. Le Papy a senti le vent tourner lui aussi et jette un regard penaud à sa petite-fille. Il roule des mies de pain du bout des doigts sur la nappe pour donner le change.
L’horloge
du couloir sonne le quart, il est temps de quitter la table.
« –
Alice va te laver les dents et va au lit ! Ordonne la mère.
–
Maman s’il te plaît… Encore cinq minutes… On dit jusqu’à la demie, plaide la
fillette.
–
Dépêche-toi avant que je ne me fâche ! »
Elle
articulait avec les lèvres, la langue en retrait derrière ses dents serrées.
« –
Mais maman, mais pourquoi ? Demain il n’y a pas école !
–
Ne fais pas l’âne pour avoir du son sous prétexte que Papy est là Alice ! Tu vas
au lit et puis c’est tout ! »
Le grand-père regarde par la fenêtre pour que la gamine ne le supplie pas avec ses yeux de chaton. Il l’a vue en tout et pour tout trois heures cette année en comptant la présente visite, et il tient à revenir la voir l’an prochain.
« –
Dis au revoir à Papy et monte te coucher !
–
Bonne nuit Alice, dors bien et fais de beaux rêves.
–
Prends soin de toi, chuchote-t-il en se penchant sur elle."
Le baiser sur la joue pique avec la barbe et sent « Pour un Homme » de Caron. Le menton de la gamine tremble et sa poitrine lui fait mal.
– Tu sais, je peux la prendre avec moi si tu n’arrives pas à t’en occuper. Les chèvres me prennent moins de temps que ce que tu crois.
Il n’a pas eu le temps de regretter son premier mouvement : sa fille a dit oui, puis une gifle a suivi, de qui peu importe, et peu importe qui l’a reçue.
Jacques
Munier fume une cigarette sur le balcon dont il recrache les bouffées
bruyamment par le nez et par la bouche. Accroupi il tient l’assise, adossé au
mur il contemple le ciel.
Une
poussée des mains l’aide à se relever tout à fait et il pousse la porte-fenêtre
pour retourner dans la pièce.
« Alice, tu viens on s’en va ! » Il est à présent au bas des marches, un pied posé sur la première, la rampe agrippée par sa main droite.
« –
Papa arrête ! Ma fille reste avec moi ! proteste Héloïse.
–
Ta quoi ? Regarde-toi, tu n’as pas une tête de mère !
–
Ma fille, Papa ! Elle m’appartient, elle est à moi !
–
C’est d’une adolescente dont tu parles, pauvre sotte ! Tu n’as jamais voulu
t’en occuper et maintenant tu te la gardes pour qu’elle fasse l’infirmière et
la servante, mais tu es aussi cinglée que l’était ta pauvre mère et Dieu me
pardonne, je vais faire ce que j’aurais dû faire depuis le début, l’assumer ! »
Le
vieillard n’en mène pas large mais il tient bon. Héloïse glapit, les poings sur
les hanches :
« – Mais elle n’est pas ta petite-fille, Papa, tu le sais bien ! Biologiquement parlant je veux dire !
–
Et alors, la belle affaire ? rétorque-t-il, quand j’ai épousé ta mère tu avais
déjà quatre ans, est-ce que ça a fait une différence ? Je t’ai toujours
considérée comme ma fille. Pour Alice c’est pareil, et elle a besoin d’amour et
d’un cadre. Avec moi, elle aura au moins le cadre ! »
Jacques
monte à présent à l’étage.
« Alice
! Descends, on s’en va ! »
Il passe devant sa fille avec la petite et un sac à dos bourré à la hâte :
« Je
viendrai chercher le reste plus tard. »
Héloïse
ne répond pas. Elle affiche brusquement une nouvelle attitude, un mélange de
soulagement et de satisfaction.
En
regagnant sa voiture avec l’adolescente, il se retourne un instant sur sa fille
qui court et lui tend plusieurs feuillets manuscrits.
–
C’est une vieille lettre que je t’avais écrite, tu la liras quand tu seras chez
toi.
Le changement de lumière ne semble pas annoncer une nuit de prédateur. La lune sera pleine et le petit bois vide de plumes et de cornes. Le premier sommeil d’Alice durera dans un long silence, le premier depuis la résidence où elle a laissé avec soulagement sa mère abandonnique. Accroché sur le flanc de la Dent Coiffée, du moins était-ce ce que l’on semblait en apercevoir depuis le haut de la vallée, le vieux Munier rebrousse chemin pour ranger son troupeau. On pouvait de ce côté de la montagne rentrer en empruntant un lacet escamoté en quelques endroits par de petits éboulis, mais c’est le grand chemin des refuges qui avait la faveur des touristes.
Le silence habitait le site de plein droit dès ce point du jour, et parfois même avant quand personne, ni bête ni homme n’était passé depuis au moins une heure. Si la curiosité laissait le promeneur averti ou inconscient prolonger sa marche jusqu’après l’ancien fort Marie-Christine, alors il pouvait tomber sur le bois du Pénitent Gris et y pénétrer jusqu’à une clairière, devinée depuis le ciel par une canopée disparate. Les nuits sobrement éclairées laissaient moins de chance de retour, et les secouristes retrouvaient parfois au petit matin des gens transis et déconfits dans les fragrances d’un sommeil bref. C’est pourtant au fond de cette clairière qu’une solide corde usée mais consistante ceinturait un bout de terre, quelques arbres et un ruisseau, avec maintenu par un fil de fer un écriteau où il était écrit : « ici on protège les ours ».
Sur la parcelle à deux pas d’un épicéa, quelques bouts de bois imitaient une maison.
La cabane était drôle, ou du moins prêtait à sourire, de guingois, trapue et mal isolée avec ses angles pointus et ses fenêtres sans rideaux – juste de vieux coutils accrochés à la hâte pour la pudeur –, mais c’était la maison de son grand-père, et le simple fait qu’il l’avait construite de ses propres pognes, avec deux canifs, quelques clous et un marteau (en tout cas c’est ce qu’il affirmait dans le cadre des rares visites autorisées aux villageois d’en-bas), avait suffit à lui obtenir le respect et quelques meubles d’occasion pour améliorer le confort entre ces planches qui pour autant de l’extérieur et au premier abord laissaient présager une rapide déconfiture. Alice décide qu’il est temps de regagner le gîte. La lumière avait changé juste un peu avant, mais quand elle entend le vieux siffler ses bêtes elle rebrousse chemin. Ses foulées sont longues et rapides, hors de proportion dans cette cabane où elle ne sait coordonner de petites foulées et marche le buste immobile, une marionnette en l’air avec des jambes tricotant à fleur de sol. Elle termine une douche sommaire, puis soulage une piqûre d’aouta d’une pression de compresse au vinaigre blanc.
Ils
étaient arrivés la veille au petit matin, après avoir roulé toute la nuit. Elle
avait dormi sur la banquette arrière, abrutie de sommeil par le sage instinct
de survie des enfants ballotés entre deux foyers.
Alice
avait défait ses bagages dans la nouvelle chambre qui allait être la sienne au
moins pendant quatre ans. Elle ne comptait pas y rester. Ses projets visaient à
court terme la ville d’Aix en Provence et sa piscine olympique, puis une émancipation
à seize ans afin de maîtriser plus facilement ses choix futurs.
Un
cadre en plastique blanc, pas très propre, était posé sur la commode au pied du
lit façonné par les mains du grand-père. Le regard de sa mère l’y suivait. Petite connasse, je t’aurai… Il se
retrouva au fond de la penderie à l’autre bout de la pièce, sous un carré de
moquette mal ajusté, décollé à l’un des angles.
Après avoir rentré les bêtes et avalé une soupe épaisse avec la gosse, le vieux Munier attrape la lettre de sa fille posée sur la table basse devant le canapé mais choisit de la lire debout tandis qu’Alice sort à la recherche de lucioles.
« Je ne sais plus quand je t’ai
appelé papa pour la première fois. Attends… ne bouge pas, je reviens… C’est
bon, je suis juste allée rincer une grappe de raisin ; un ou deux grains et je
commence. J’ai failli les manger au-dessus des feuillets mais ça gouttait alors
je me suis un peu reculée.
Au début je voulais t’écrire au stylobille, mais je dois appuyer trop fort
sur le papier probablement car l’écriture n’avançait pas, ça me fatiguait le
bras et me crispait les doigts. J’ai également posé le crayon bois, j’écris
mieux avec un critérium. Ne t’inquiète pas pour tes yeux, je saisirai cette
lettre sur mon ordinateur et t’enverrai le tapuscrit.
Quand je dis que je ne sais pas quand, c’est que je n’ai pas la date
précise. Avant toi il n’y avait rien, juste la violence et les mensonges de ma
mère. Comme disent les chrétiens «au commencement était le Verbe», et bien pour
moi au commencement était le mot «papa». J’avais deux prénoms et deux noms de
famille. Mon grand-père chez qui nous vécurent un temps avant toi m’appelait
Sarah, puis maman décida qu’il était temps de m’appeler Héloise, pour être en
règle avec l’administration. Mes papiers de naissance étaient changés souvent,
le plus récent devenait le bon et rendait caduques les autres. A chaque nouveau
coup de tampon administratif je devenais amnésique pour faire plaisir, comme
une gosse qui ne veut pas contrarier sa mère, et ma mémoire redevint à peu près
pleine et entière quand j’ai pu te dire papa. A partir de toi il était plus
facile de lui plaire, et donc pour moi de me souvenir.
De ce temps où tu n’existais pas, je me souviens de la maison de mon
grand-père dans le village où je ne suis jamais retournée, et des animaux dans
son parc naturel, à quelques pas de l’usine où nous venions parfois le chercher
à pieds. J’avais deux, quatre ans? J’ai su des années plus tard qu’il avait été
retenu en otage dans son bureau par ses ouvriers, et que l’entreprise avait
fermé après les piquets de grève. Je connais la soumission et le dévouement
d’un salarié. Comment les avait-il traités pour se faire ainsi séquestrer?
Avant toi il y avait ses bêtes : des biches, des paons qui appelaient Léon,
et deux colombiers qui sentaient fort et où parfois je grimpais. Il y avait son
élevage de Tervuren, l’ourse Sophie qu’un zoo lyonnais lui avait confiée,
l’ânesse Rosa sur laquelle j’ai appris à monter et les écureuils qui couraient
sur les pins.
Il est à présent dix-huit heures et sur la balustrade une coccinelle vient
de s’envoler. Demain sera peut-être un autre jour.
Dans ton monde il n’y avait pas d'animaux et tu ignorais que les chats
portaient la moustache.
Quand donc la transition s’est elle faite ? Certainement quand tu as épousé
Maman. Au retour de votre voyage de noces vous m’avez récupérée dans la colonie
de vacances où j’ai pleuré tout ce que j’ai pu et nous avons franchi le seuil
de chez toi. En fait je connais la date parce que j’ai retrouvé votre certificat
de mariage.
Ta garçonnière était devenue trop petite, il nous a fallu trouver un
appartement plus grand. Je crois que je t’appelais encore Jacques. Est-ce au
retour d’une balade que je me suis exclamée : « Papa » ?
Quand tu es entré dans nos vies, je
t’ai vu comme le Sauveur de ma mère. Tu avais une tête de juif errant, ça a du
jouer…
Au début, elle t’a follement aimé. Elle admirait tes talents d’artiste, tes
dessins et ta sculpture, ton prix Jean Vilar de la mise en scène, tes mains et
ta culture. Ta curiosité mercurienne, ton goût des autres la sortaient parfois
de sa langueur. Elle pouvait enfin s’en remettre à quelqu’un et moi redevenir
une toute petite fille. Elle n’a jamais compris pourquoi tu as tout quitté pour
faire le chevrier, toi qui n’avais jamais vu un mammifère de près avant de la
rencontrer.»
Le
grand-père ne termine pas sa lecture, déchire la lettre et observe sa
petite-fille de douze ans qui vient de rentrer. Elle furète et paraît prendre ses
marques dans sa nouvelle maison.
«
Tu pourras m’inscrire à la natation ? Je suis une très bonne nageuse tu sais,
et je voudrais commencer à faire des championnats. Je suis prête à aller en
pension à Aix-en-Provence pour ça, vu que ce n’est pas dans ta montagne que je
vais trouver un bassin. »
Le
vieux bonhomme la dévisage avec intérêt :
«
Tu sais que tu n’es pas exactement ma petite-fille ?
–
Ça m’est égal vos histoires à maman et à toi, je veux devenir une championne,
comme Laure Manaudou.»
Libellés : Laure Manaudou ; Toulouse ; nouvelles
19 mars 2008
J'osai Richard Andrieux
Richard Andrieux a un blog. C’est par
ce biais que j’ai entendu parler de lui pour la première fois je crois, en
jouant à saute-blogs. J’aime ses articles, et j’aime la drôlerie de ses
commentaires, où il s'amuse avec les mots comme avec des Car en Sac ou
des Dragibus, c'est-à-dire en en mettant plusieurs en même temps dans
la bouche – Si tu manges des Car en Sac ou des Dragibus un par un, je ne vois pas l’intérêt
pour toi d’en manger et te conseille d’arrêter séance tenante, c’est du
gaspillage. Ta pratique de suceur d’hostie affligeante devrait te cantonner aux
gros werther’s Original –.
Richard Andrieux n’est pas qu’un blogueur
avec des vrais morceaux d’humour dedans. C’est un musicien, auteur de pièces de
théâtre et écrivain qui rafle directement Le prix de la forêt des livres avec
son premier roman, José, publié aux
éditions Héloïse d’Ormesson. (A ce propos, chers H²O*, c’est le deuxième
poulain de votre écurie dont je fais le compte-rendu de lecture, alors je vais sérieusement songer
à demander des royalties ! )
José est un petit garçon qui m’a bien
eue. Je l’ai immédiatement dissocié de son auteur, exactement comme avec ces
ventriloques qui mettent leur main dans le cul d’une chaussette en faisant
croire que c’est un chien. Vous savez que c’est le type qui vous met en boîte
et non le corniaud en fil d’Ecosse tricoté, mais c’est avec le clébard en
alpaga surfine que vous vous engueulez.
José est un petit garçon disais-je,
qui vit seul avec sa mère depuis toujours, car il a perdu son père quand il
était tout bébé. L’action est au présent, ce qui dynamise le texte, et débute
par une phrase qui interroge, cela fait une belle attaque dans l’incipit.
Ce petit bout de chou fait le
désespoir de sa mère car il ne communique pas avec les vivants. On pourrait
dire avec les morts non plus, puisqu’aux seuls objets il montre de l’intérêt,
les baptise et leur prête vie. Dans cette bulle où il utilise ses super
pouvoirs d’animateur de non vivant, nul adulte n’est convié, les enfants de son
âge pas moins. Et puisque sa vie n’a pas de sens, que la mort de son père ou la
vie de sa mère ne lui parlent pas, du
moins pas encore, alors les mots en sont vides également. José va donc
méthodiquement donner de nouveaux noms aux objets, vider page après page les
noms communs du dictionnaire de leur substantifique moelle étymologique et les
nourrir d’un nouveau sens en consignant ses nouvelles définitions soigneusement
dans un cahier. L’extrême attention, l’exquise douceur qu’il accorde à son
réfrigérateur, son plafond, son lit ou son bougeoir sont inversement
proportionnelles au manque d’empathie dont il témoigne envers les humains. Sa mère
est au désespoir et fait un magnifique saut carpé dans l’alcool. Le petit bien
sûr va voir une psy, qui se cogne à son manque total de coopération. Son
incompétence est flagrante, mais la mère ne songera pas une seule fois à
changer de thérapeute, comme la plupart des patients d’ailleurs qui n’allant
pas mieux au fil des séances reportent leur constat d’échec sur leur propre
incompétence plutôt que sur celle du praticien. Et c’est la même chose à l’école. Le
niveau de José baisse dangereusement, et ce n’est pas la faute des enseignants,
c’est le petit qui a un problème. Quand un gamin a mal à l’amour et à la mort,
plus les adultes recherchent ses faveurs, plus il se ferme. On est plein d’espoir
avec le médecin de famille à qui il présente son monde d’objets vivants et qui
lui rétorque qu’il peut choisir de ne pas aimer ses amis sur un ton ferme, loin
de la séduction servile à laquelle le bambin est habitué.
Au début de cette histoire, j’étais
assez agacée par ce moutard qui n’aimait personne. Il choisit de s’attacher à
des objets qui ne peuvent pas lui répondre, le contredire ou le blesser, et
cette facilité n’était pas pour me plaire. Et puis José quitte sa maison et ses
objets chéris et en conçoit un véritable chagrin. Ses amis objets lui manquent sincèrement, il s’inquiète pour eux. Il a donc un authentique objet d’amour
pour employer un langage analytique, tout n’est donc peut-être pas perdu. Le
départ de sa mère, qui nous plonge dans l’angoisse du définitivement trop tard
sera le point de fracture qui entrainera José à choisir entre la vie, la non
vie ou la mort.
Je ne raconterai pas l’entièreté de l’histoire
bien sûr, à vous de la lire.
Alors, je disais en préambule que
José m’a bien eue – tiens, comme Christian Oster d’ailleurs, mais pas pour les
mêmes raisons – avec son ventriloque d’auteur, et voici pourquoi : Richard
Andrieux raconte cette histoire douloureuse avec beaucoup de pudeur, en
employant un style simple, avec des phrases courtes, sans épanorthose. Si
simple que j’ai commencé à lui reprocher au fur et à mesure où je tournais les
pages de ne pas être plus ludique dans son écriture, de ne pas jouer davantage
avec les mots. Sombre quiche que j'étais ! Je mesurai la fatuité de ma
critique au moment où je réalisais que José existait par la grâce de son auteur,
et que l’expression de son symptôme passait tout le long de l’histoire par les
mots dont il débaptisait ou affublait les choses ou les définitions qu’il
inventait et réattribuait aux noms communs du dictionnaire. Richard Andrieux
jouait constamment avec les mots à l’insu de mon plein gré. L’histoire est racontée
avec la focale du petit garçon, donc les phrases vont à l’essentiel, et ne sont
pas étoffées par la description des lieux ou des sentiments par exemple,
puisque José n’interagit pas affectivement avec les vivants, ni ne s’intéresse au
monde réel inconsistant en dehors des objets qu’il peut charger d’émotion en
les appelant par de nouveaux noms.
Après la dernière page, j'ai refermé le livre avec lenteur et gravité...
Vous pouvez lire un extrait de José sur le site des Editions Héloïse d’Ormesson.
(clic)
* H²O : Héloïse d’Ormesson et Gilles Cohen Solal, les parents d’EHO. (Bon troisième anniversaire au fait !)
L'avis d'Ecaterina, de Quichottine, de Gawou et de Florinette.
18 mars 2008
Descendez l'escalier
Photo Dominique Robert
J’ai toujours détesté les maisons à
étage. Si vous me demandez pourquoi, je vous répondrai d’abord que je n’en sais
rien, et puis des sons et des silences, des voix et des absences me
reviendraient en tête. Par cette mémoire auditive je retrouverai
progressivement des fragments d’image, et je les recollerai petit à petit en
avançant plus vite sur le bas que sur le haut, tant il est vrai que les
souvenirs agréables reviennent plus vite. La maison de mon enfance commencerait
à prendre forme, d’abord le perron et la porte d’entrée, puis l’intérieur après
le vestibule.
Des moments plaisants évoluaient en
flux pendulaires dans les couloirs du rez-de-chaussée et s’attardaient parfois
dans les pièces. Une recette réussie ou un biscuit volé, des montées de gammes
chromatiques dans la salle de musique, un film autorisé dans le salon un lundi
soir, une graine de haricot germée dans un coton sur la fenêtre. En bas des
souvenirs d’enfants joyeux sans être bruyants, en haut la partie de l’escalier
emprunté à pas trainants où il fallait commencer à se taire.
Si vous me forcez à remonter les
marches je garderai le même pas lourd pour ne pas arriver trop vite aux
chambres. A la mienne où j’ai souvent été enfermée à jeun pour avoir contredit
Dégelée Royale, à la sienne où elle vivait, avec cette épouvantable odeur de
médicaments et de mort en attente, et ce grenier d’où sortaient les fantômes
qui m’envahissaient chaque fois qu’elle dévissait l’ampoule de ma lampe de
chevet.
Je préfère rester en bas dans le
bruit et la vie de gens ordinaires, les appartements en hauteur sont pleins du
silence qui précède la violence.
Je vis dans une maison de plain-pied,
et bien que ma mère soit descendue au sous-sol pour un autre silence, je n’ai
toujours pas envisagé de récupérer celle de mon enfance.
17 mars 2008
Zone livre
Photo Markpanzee![]()
Pour le jour de mes trente-sept ans,
je choisis de porter une robe longue à col danseuse de couleur rose – dans la poche de laquelle je pensai à glisser
une vieille pierre ramonvilloise –, et me rendis sur une place du Capitole ensoleillée
afin d’y prendre de nouvelles couleurs.
Addendum de 23h30 : Arrêtez de me souhaiter mon anniversaire, "Je" dans ce texte, c'est la ville de Toulouse et ses trente-sept années sous la droite, elle porte maintenant une robe rose comme le parti socialiste, avec dans sa poche un nouveau maire qui s'appelle Pierre Cohen, ancien maire de Ramonville. La place du Capitole a donc de nouvelles couleurs. Ça m'apprendra à faire des textes sibyllins ! ;o)
Angle de vue
La lourde psyché est toujours à
droite de la fenêtre, mais en diagonale et posée sur une carpette, avec vue sur
les toits.
Peut-être que c’est moi qui l’ai
tournée après y avoir vu à la dérobée depuis le seuil de la chambre bleue la
buée du dernier souffle de ton père la veille du jour où l’amant de ta mère s’y
regardait.


