28 février 2008
L'écriture moche
Saisir un stylographe ou un bâtonnet
graphite, le dresser cul en l’air et bouche mordant sur une pointe noire d’une
poussée de l’index entre un pouce et un majeur, cela n’a jamais fait mon
affaire.
Tracer des signes exigés réguliers et
propres sur un blanc salissant et réglé de veines parallèles, margé d’une
frontière amarante interdisant à sa gauche un possible terrain vague souillé d’une
note en rouge de l’institutrice crispée sur un stylobille fonctionnaire, cela m’a
toujours contrariée.
Encager des mots sérieux, les
corseter entre des fils linéaires torturait ma main gauche endolorie. Le doré
et le terne devaient serrer leurs hampes dans deux interlignes, le landau, l’hectolitre
et la boucherie étaler les leurs dans un trois pièces, et les voyelles s’écraser
au ras des pâquerettes d’une seule interligne alors que le « a » se
forme en ouvrant fort la bouche.
Des pages d’écriture, des lignes interminables
à copier, des doigts gauchers frappés et attachés, des pulpes digitales
crasseuses, une phalange majeure bosselée, une signature imitée et l’admiration
d’écritures belles, deux fois :
Une professeure de collège à la
calligraphie régulière. La mise soignée, la diction impeccable. Et pourtant la
lettre « q ». Au tableau, sur des copies, des « que », des « qui »,
des « qualificatifs » de sa main où la boucle du « q » s’enroulait
à l’envers pour permettre un glissé rapide sur la queue de la consonne. J’ai
pris volontairement un nouveau cahier de lignes à copier pour aligner des « q »
que je voulais indociles comme les siens. Ajouté à ma dysgraphie naturelle, je
nageais en plein bonheur le temps d’une saison scolaire.
Les micro-siestes en début de cours
de mathématiques au lycée. Un enseignant rendait les copies d’une interro une
fois par semaine empilées sur un bras tel un lardon dans un lange. Le haut de
la pile plongeait vers le bas en accordéon, et je reconnaissais d’un coup d’œil mon
écriture sur une des copies. Renseignée sur sa position fréquemment antépénultième,
j’évaluais ainsi le temps disponible avant l’appel de mon nom et j’écrasais
discrètement, gagnant des mondes parallèles sans autorisation de sortie.
Plus tard, si tard qu’à la fin j’étais
adulte, je suis tombée en amour pour les « t » d’une collègue de
travail. Son écriture était minuscule mais ses « t » claquaient comme
des coups de fouet par-dessus les mots, césures ou remparts c’était selon et
il me les fallait. J’ai ressorti le carnet de lignes mais ce fut la dernière
lettre à m’énamourer. Juste après, le clavier m’a tempérée et je n’ai conservé
le stylo que pour satisfaire de crétines manies manducatoires.
26 février 2008
Septembre 2008
Entrée en matière d'un professeur des écoles
face à ses élèves en cours de morale le jour de la rentrée 2008 :
"Je vais vous apprendre la
politesse, moi, pauvres cons !"
25 février 2008
Entretien avec VH
Vous semblez vous tenir très informé de l’actualité politique française. Quel regard portez-vous sur notre nouveau président ?
VH* : Depuis des mois, il s’étale ; il a harangué, triomphé, présidé des banquets, donné des bals, dansé, régné, paradé et fait la roue… Il a réussi. Il en résulte que les apothéoses ne lui manquent pas. Des panégyristes, il en a plus que Trajan. Une chose me frappe pourtant, c’est que dans toutes les qualités qu’on lui reconnaît, dans tous les éloges qu’on lui adresse, il n’y a pas un mot qui sorte de ceci : habilité, sang-froid, audace, adresse, affaire admirablement préparée et conduite, instant bien choisi, secret bien gardé, mesures bien prises. Fausses clés bien faites. Tout est là… Il ne reste pas un moment tranquille ; il sent autour de lui avec effroi la solitude et les ténèbres ; ceux qui ont peur la nuit chantent, lui il remue. Il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant créer, il décrète.
Derrière cette folle ambition personnelle décelez-vous une vision politique de la France, telle qu’on est en droit de l’attendre d’un élu à la magistrature suprême ?
VH : Non, cet homme ne raisonne pas ;
il a des besoins, il a des caprices, il faut qu’il les satisfasse. Ce sont des
envies de dictateur. La toute-puissance serait fade si on ne l’assaisonnait de
cette façon. Quand on mesure l’homme et qu’on le trouve si petit, et qu’ensuite
on mesure le succès et qu’on le trouve si énorme, il est impossible que
l’esprit n’éprouve quelque surprise. On se demande : comment a-t-il fait ? On
décompose l’aventure et l’aventurier… On ne trouve au fond de l’homme et de son
procédé que deux choses : la ruse et l’argent…Faites des affaires,
gobergez-vous, prenez du ventre ; il n’est plus question d’être un grand
peuple, d’être un puissant peuple, d’être une nation libre, d’être un foyer
lumineux ; la France n’y voit plus clair. Voilà un succès.
Que penser de cette fascination pour les hommes d’affaires, ses proches ?
Cette volonté de mener le pays comme on mène une grande entreprise ?
VH : Il a pour lui désormais
l’argent, l’agio, la banque, la bourse, le comptoir, le coffre-fort et tous les
hommes qui passent si facilement d’un bord à l’autre quand il n’y a à enjamber
que la honte…Quelle misère que cette joie des intérêts et des cupidités… Ma
foi, vivons, faisons des affaires, tripotons dans les actions de zinc ou de
chemin de fer, gagnons de l’argent ; c’est ignoble, mais c’est excellent ; un
scrupule en moins, un louis de plus ; vendons toute notre âme à ce taux ! On
court, on se rue, on fait antichambre, on boit toute honte…une foule de
dévouements intrépides assiègent l’Elysée et se groupent autour de l’homme…
C’est un peu un brigand et beaucoup un coquin. On sent toujours en lui le
pauvre prince d’industrie.
Et la liberté de la presse dans tout ça ?
VH (pouffant de rire): Et la liberté de la presse ! Qu’en dire ?
N’est-il pas dérisoire seulement de prononcer ce mot ? Cette presse libre, honneur
de l’esprit français, clarté de tous les points à la fois sur toutes les
questions, éveil perpétuel de la nation, où est-elle ?
*Victor Hugo, dans son ouvrage «
Napoléon le Petit », le pamphlet républicain contre Napoléon III, aimablement
lu sur le blog de Ecriveuse.
24 février 2008
Les ambitieux des démocraties
« Je pense que les ambitieux des démocraties se préoccupent moins que tous les autres des intérêts et des jugements de l' avenir : le moment actuel les occupe seul et les absorbe. Ils achèvent rapidement beaucoup d' entreprises, plutôt qu' ils n' élèvent quelques monuments très durables ; ils aiment le succès bien plus que la gloire. Ce qu' ils demandent surtout des hommes, c' est l' obéissance. Ce qu' ils veulent avant tout, c’est l' empire. Leurs mœurs sont presque toujours restées moins hautes que leur condition ; ce qui fait qu'ils transportent très souvent dans une fortune extraordinaire des goûts très vulgaires, et qu' ils semblent ne s' être élevés au souverain pouvoir que pour se procurer plus aisément de petits et grossiers plaisirs. »
- Tocqueville, De la démocratie en Amérique… -
23 février 2008
Derrière chez nous y'a une bouquinerie
Photo Capucine D.
Je n’ai pas les moyens d’être
bibliophile. Encore moins bibliomane. Mais Dieu, dans son infinie bonté – je m’entraîne,
avec notre Humble Talonnette il va falloir ressortir de vieilles expressions –,
m’a dotée d’une bibliophagie handicapée par un cruel manque de niveau de vie cossu
qui aurait été en accord avec mes besoins fondamentaux. Revenons aux
fondamentaux nous dit-on. Soit, je suis disciplinée et n’écoutant que les miens
je suis entrée malgré tout dans une librairie. C’est un lieu sanctuarisé par le
silence des non lecteurs qui se taisent avant de saisir un livre dans les
rayons et le feuilleter. Ils répondent ainsi en écho à celui des lecteurs déjà
plongés dans des formats A5 tapuscrits et odorants. L’assourdissant tourné des pages
est un plaisir gigantesque qui ajoute une nécessaire mesure dans un verre de
bonheur minuscule, le fameux bon tiers rémuesque à l’assent duquel l’on concède,
émerveillé et ensuqué par des quatrièmes de couverture post-ités de la pogne
du libraire, expérimentée comme celle d’un vieil amant : directement au plaisir ou agaçant teasing de points de suspension...
J‘en suis sortie avec quelques
boutures à tutorer dans mes étagères où certaines prendront racine puis fleur
avant de pouvoir remettre la main dessus dans trois jours, une quinzaine ou
deux ans. Pelot, Duras, Ernaux ou Détambel, lequel d’entre vous perdrais-je
volontairement dans mes rayonnages pour le retrouver bien plus tard au bout de
mon index traçant un trait en plan séquence au ras de tranches made in
éditions françaises ?
22 février 2008
Dès potron-minet
Photo Savage French Blue
Encore un bruit de fouissement dans la litière et je procèderais à l'enfouissement de deux peaux de Grippeminaud dans une sablière !
21 février 2008
Et le jeudi non plus
Photo Yukacom
Le souffle du vent d’Autan assourdissait la ville avec plus de violence que les bruits qui y couraient. Dans cette bulle de sons piano, Madame Amaury n’entendait plus les voix de la foule qui montaient parfois à son étage : le cri d’un enfant enthousiaste, l’ordre qui le rappelait au bord d’un trottoir, l’insulte d’un automobiliste en danseuse sur le frein. En bas de l’immeuble s'agitaient un point une laisse et son chien, de petits points jaillissaient d’une école et deux poings se fermaient sous le nez d'un voisin. Au bord de sa fenêtre, un mimosa en prière – que pouvait-il faire d’autre dans un vase ? – ouvrait ses billes.
Madame Amaury n’était plus ralentie par le souvenir de son défunt mari. Ses gestes à présent étaient rapides et son pas plus alerte. Elle le faisait claquer en secouant ses cheveux fraîchement coupés au carré. Même les draps qu’elle tardait souvent à remplacer par un jeu propre – trop lourds pour sa mélancolie –, elle les changeait à nouveau mais avec un regret tout neuf, celui de perdre pour quelques jours dans leurs plis un regain de désir avec l’odeur d’un de ses nouveaux amants.
Ce jour-là était un jeudi, seul de la semaine où Madame Amaury sortait de chez elle. Elle habitait au dixième étage de son immeuble, perchée comme dans un nid de pies sur les branches les plus hautes et les plus fines de peupliers semblables à ceux d’anciennes vacances en Toscane, décharnées et tordues par le vent en l’hiver, mais résistantes et imprenables. On peut commodément reconnaître les nids de pie, repérables de loin sur une canopée disparate. Son appartement était, lui, plutôt dissimulé à la vue par la grâce de vieilles courtines d’un ancien lit – elle était piètre couturière, les rideaux étaient un luxe –. Les promeneurs venaient dans son quartier en suivant le sud-ouest avec modération pour ne pas se retrouver sur le chemin de Montpellier. Il fallait également aimer la marche car le métro avait son terminus plus bas que la ville, et les fumeurs, les vieilles gens ou des personnes en manque d’entrainement par exemple se trouvaient vite avec le souffle court pendant un aussi long trajet. De toute façon, elle ne souhaitait pas de visites. C’est ainsi qu'elle choisit d'habiter dans ce logement au début de son veuvage. Beaucoup renonçaient à le prendre parce qu’il n’était pas accessible. Le propriétaire l’avait vue arriver avec joie. Il allait à nouveau se soulager de l’impôt local – la vacance du lieu datait de plus de douze mois – et maintenir son adhésion à l’Amicale de la Belle Hôte. Quand les portes de l’ascenseur s’ouvrirent à son retour, elle franchit machinalement le pallier. Il commençait à monter quant elle réalisa que le grand type qui s’y trouvait déjà était mort.
Madame Amaury sortait donc le jeudi. Deux ou trois hasards qui étaient devenus des habitudes. En cumulant avec d’autres habitudes, elle était parvenue à avoir un mode de vie qui incluait ce rituel. Elle attendait que les voisins rentrent chez eux pour manger et s’occuper de leurs enfants, et elle avait le trajet pour elle seule ou quasiment. Un besoin de faire l’éloge du non évènement, de la non rencontre. C’était un état méditatif qui excluait la rupture de temps ou d’émotion. L’action et le dialogue pouvaient engendrer la tragédie. Conserver le bonheur tranquille du rien lui faisait du bien. Une dizaine d’années en arrière, elle avait souhaité des nouvelles d’une ancienne amie de lycée, et pour cela avait retrouvé sa trace en appelant son père. Partie faire sa vie au Danemark, la prise de contact avec Madame Amaury déclencha chez l’expatriée une envie de rentrer en France et de s’installer dans sa ville qui lui valut de mémorables crises d’angoisse. Insupportable de l’agir et de ses conséquences. Le mort de l’ascenseur n’avait plus de moyen d’action. Il ne pouvait plus engager la conversation non plus à vrai dire, c’était rassurant. Cette rencontre ne modifierait pas le cours de son existence.
Elle aurait du fixer les
sorties au mardi, un jour morne et coincé en début de semaine. Jamais cela ne
serait arrivé à un moment aussi banal. Le jeudi lui allait, parce que le plus
gros était passé, mais il n’y avait pas encore la foule du vendredi, veille de
week-end. Les autres jours, ses voisins affluaient par vagues ou en grappes.
Rarement par égrenage. Sauf elle, mais toujours le jeudi.
Il sentait le repos qui
approche, la cohorte des consommateurs de week-end en moins. Désormais il avait
l’odeur du grand monsieur en face d’elle et elle ne pourrait plus jamais sortir
de son appartement un jeudi. Il se tenait debout, ou plus exactement était posé
debout, la tête inclinée en arrière sur la glace avec le haut du buste.
L’ascenseur vibrait mais il ne s’affaissait pas. Est-ce qu’un mort sentait
immédiatement ? Pour Monsieur Amaury le décès avait été déclaré six mois après
l’explosion de son avion entre deux jours de novembre, elle n’avait pas pu le
savoir loin du corps perdu. De son vivant il sentait le mimosa – sa fleur
préférée – qu’elle mettait à présent dans un vase bleu au bord de la fenêtre du
salon tous les mois de janvier. L’homme mort s’était parfumé. Peut-être même
avant de monter dans l’ascenseur, car l’odeur était prégnante, un mélange de
santal, de cèdre et de réglisse. Il était sans doute un peu tôt pour repérer
les premiers effluves pestilentiels. Un livre dépassait légèrement de la poche
gauche sous la veste qui protégeait sa chemise. Madame Amaury se pencha pour
déchiffrer le titre. Un lecteur assidu a toujours ce réflexe impudique. Et
souvent, selon l’auteur lu par l’autre, celui-ci sera jugé digne d’intérêt ou
laissé dans sa médiocrité relative. Il y avait dix étages à monter. Il ne
fallait surtout pas que les portes s’ouvrent d’ici là. Si un résidant arrivait et
le voyait, il pourrait en être choqué. Ou un enfant ? Il y avait des couples
avec enfant dans cet immeuble, pourvu qu’ils ne réclament pas l’ascenseur !
Elle regarda la trappe du fond derrière ses longues jambes. C’est par là qu’on
transportait les cercueils. Lui était immense, au moins un mètre
quatre-vingt-dix, elle n’était pas sûre qu’il rentrerait. Ne pas imaginer
comment le faire passer… Il était bien habillé, d’une chemise à rayures fines
et d’un pantalon de bonne facture au pli impeccable. Une discipline qu’elle
affectionnait chez les vivants. Au moins, il ne se ferait pas surprendre en
tenue dérisoire. Ça lui rappelait qu’elle devait arrêter de dormir dans des
pyjamas abimés. Surprise en plein sommeil par la mort, puis observée dans une
hygiène négligée. Penser à sortir le jeudi suivant pour acheter une tenue de
nuit neuve dans une boutique appropriée et discrète.
Non, plus le jeudi à présent…
Elle ne l’avait jamais vu, il ne devait pas habiter dans l’immeuble. De chez qui pouvait-il bien sortir ? Peut-on mourir dans un ascenseur ? Est-ce qu’on a faim quand on est mort ?
Elle n’avait plus eu peur une fois la surprise première passée. Quel âge avait-t-il? Peut-être la soixantaine : quelques boucles grises reculaient sur le haut d’un crâne élargi, des lèvres minces aux petites peaux taquinées, des paupières closes enfin, sur des iris toujours mauves en parterre devant des maisons de bords de route. Ce n’était pas sa voisine de pallier, vieille, active et fine cuisinière qui venait de mourir, et d’y penser la soulagea car elle en aurait conçu du chagrin. Est-ce que la perte de cet homme allait peiner quelqu’un ? L’ascenseur glissait avec le bruit d’une aiguillée de soie tirée au travers d’une étoffe. Un autre jeudi elle aurait pu tomber sur un couple éreinté après une promenade à bicyclette, pressé de monter prendre une douche au quatrième étage mais non, ce n’était pas ce qui était arrivé. La porte de son étage allait s’ouvrir. Il faudrait bientôt en sortir et donner l’alerte depuis son domicile. Est-ce qu’elle avait une tête à l’avoir tué ? C’était une question qui serait posée tout à l’heure. Est-ce que son cœur avait cessé de battre ? La veuve le tâta du bout des doigts. Bien sûr qu’il commençait à être froid ! Le dernier froid qu’elle avait touché, c’était ce matin quand elle avait posé la main sur un creux attiédi juste à côté de son nez. Le galant avait pourtant la mine gourmande hier soir au restaurant japonais, mais il avait discrètement pris congé. Elle ne savait pas se positionner, hormis sur le désir vertical d’ombres toujours brunes, en fuites matutinales couvertes par le silence de son chat déloyal. Elle se disait qu’il commençait à refroidir alors qu’il était toujours chaud, mais moins. Il devait maintenant avoir la même température qu’une femme nullipare ou entre deux grossesses, trente-six virgule quatre, trente-six virgule sept peut-être. Une femme qui avait plus de trente-sept degrés pendant quinze jours d’affilée, c’est qu’elle était enceinte. Elle prit conscience qu’ils faisaient la même température à ce moment précis, mais celle du défunt allait rapidement baisser. Elle souhaitait que la sienne grimpe et se stabilise au moins une fois pendant deux maudites semaines, rien qu’une fois mais ça n’arriverait jamais.
Il a été difficile de
tirer ce grand corps jusqu’à son canapé. Madame Amaury n’aurait pas pu le
mettre dans le lit où elle dormait et faisait l’amour depuis la disparition
d’André. Elle faisait également l’amour dans le canapé. Devait-elle mettre le
monsieur par terre ? Elle voulait dire, sur une surface où elle n’avait pas
exulté ? Il restera dans le canapé, elle avait mal au dos et pour la parcelle
vide de célébration à la vie elle n’était pas sûre de la trouver dans son
soixante mètres carrés. Il était temps d’appeler les secours mais il y avait
une trace rouge à son cou. On n’avait pas pu l’étrangler et l’abandonner dans
la cabine de l’ascenseur, au risque des voisins. Peut-être que lever les mains,
les voir se poser autour d’un cou, serrer si fort son âme pour la faire rougir
de honte entre des menottes, lui faire rendre gorge dans cette étreinte létale
avait délivré quelqu’un de la colère de vivre sa vie ici et maintenant ? Elle
n’avait jamais essayé mais c’était peut-être une sensation agréable. Petite,
elle avait pris des cours de violoncelle, et la force rapidement acquise dans
ses menottes avec des heures de montée et de descente de gammes chromatiques
lui avait valu le surnom d’étrangleuse. Elle perdit la force et le sobriquet en
passant à la flûte traversière.
C’était bien sûr autre
chose mais si on l’accusait de l’avoir tué ? Elle s’approcha et se pencha : Une
tache de vin. Le premier étranglement de son cou par les chairs serrées d’une
femme dans le passage de sa naissance probablement. C’est ce qu’elle dirait à
la police s’il y avait une enquête. Non, il y aurait une autopsie à la morgue
pour déterminer la cause de son décès. « De mort naturelle » serait
mentionné dans la conclusion du rapport. C’est la première fois qu’elle faisait
entrer un inconnu dans son appartement sans éprouver un grand stress.
D’habitude c’était perturbant, mais lui au contraire l’apaisait. Il lui
rappelait quelqu’un avec ses boucles grises. Un de ses anciens professeurs, un
ami de la belle-famille, ou pourquoi pas un soupirant éconduit.
Madame Amaury devrait lui
donner un prénom, un pseudonyme ou quelque chose de l’ordre du sobriquet
pourquoi pas tant qu’il était dans ses murs. C’était inconfortable de le
considérer comme une chose, une masse ou Dieu sait quoi. C’était un être humain
et le nommer pouvait… Quoi ? Elle ne savait pas. Voyons, quel nom choisir ?
Arthur pouvait lui aller, il lui faisait penser à un breton. Elle n’avait pas
eu une telle sollicitude à la mort de Monsieur Amaury. Pourtant une visite
furtive à l’église. Pourtant un vieux tee-shirt conservé dans son armoire.
Pourtant une photo dans la petite poche à fermeture éclair du sac à main.
« Qui as-tu été, Arthur ?
Un tâte-poule épanoui entre un soufflet aux épinards et la blancheur d’un linge
lessivé au bicarbonate ? Sans doute par les temps qui courent devrais-je te
supposer plutôt idémiste, tête hochée, nuque baissée et acquiesçant avec la
foule dans une grande entreprise au cours de votes en réunions hebdomadaires ?
Tu ne m’aides pas avec ton mutisme… Et puis en fait ça m’est égal… – Elle
fronça les sourcils – Je vais baisser les volets, le soleil t’éclaire d’une
violence pornographique, ta chair étalée devant moi est indécente avec cet
éclairage. Regarde, ton visage tamisé est plus… Noble ? Je ne sais pas pourquoi
je vous tutoie, Arthur. Pardonnez-moi, je vais tâcher d’être vigilante. »
Madame Amaury avait
longtemps dit « on » pour parler d’elle et de feu son mari. On est allés au
cinéma. On n’a pas apprécié que les Gauthier votent à gauche. On aimerait bien
avoir des enfants. Après avoir rangé son certificat de décès dans une boîte à
archives titrée mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit au marqueur Bic Marker
noir elle avait glissé vers le « nous ». Nous étions très proches. Nous ne nous
disputions jamais. Nous adorions les chats, nous n’en possédions pas moins de
quatre, trois femelles et un mâle. Nous étions passés à côté de la vente du
presbytère à rénover de Saint Antonin Nobleval et l’avions toujours regretté.
« Vous êtes bien chez moi
Arthur ? Je vais vous couvrir avec un plaid, ce sera plus décent. Vous
avez un certain charisme dans la mort, vous deviez être séduisant de
votre vivant. »
Cinq bougies en étoile
avaient remplacé les lampes du salon et une odeur de benjoin brûlé invitait à
faire abstraction des bruits de l’immeuble en émoi, agité d’allers et venues
entre le sixième étage et une auto immobile sur une aire de stationnement
réservée aux visiteurs. Dans ce pentacle odorant, Madame Amaury pria
fiévreusement sur le parquet, le front posé sur le bord du canapé où le mort
gisait. Sans la femme en prières il évoquait un anagnoste que le sommeil aurait
gagné avant qu’il ne tire un livre de sa poche.
Puis ce fut mardi. Sur la
sente qui bordait le Canal du Midi, Madame Amaury suivait le pas d'une
écrevisse. Ses poches étaient parfumées de la menthe fraîche qu’elle avait
ramassée, les poings serrés en passant sous des figuiers un peu trop verts.
Elle respirait par ce poumon de la ville les derniers messages d’une eau tard
endormie après l'orage de la nuit. Elle hésitait à prendre des nouvelles aux
entrées des péniches, mais elle avait donné des siennes au cèdre du Liban, les
lèvres collées à son écorce : « Jeudi j’ai pris grand soin d’Arthur.»
Toulouse l’appelait... En
traversant le pont de l'écluse elle fit la sourde oreille. A présent elle était
loin de Port Sud.
Elle
aurait voulu perdre ses clefs.
19 février 2008
Incurieculum Vitae
Photo Rémi Vannier
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Je peux castrer une mouche en plein vol par un habile lancer de nain. Si nous sommes un mardi, je peux castrer un nain en plein vol par un habile lancer de mouche.
18 février 2008
Tague ta gueule à la récré
Bon, il y a quelques assidus de mon blog qui veulent que je raconte des choses insignifiantes et inavouables sur moi. C’est hors de question. Je ne réponds pas aux injonctions, je ne suis pas le troupeau et je me fiche de déplaire en agissant ainsi. Alors Alain le routier, Planeth, Gillou le fou, Cara Carita , Cherlyly et j’en oublie, allez tous vous faire cuire un œuf. Ca dispensera ceux qui n’en peuvent plus de se taper la lecture de ces listes débiles sur les blogs de souffrir encore une fois en refermant spasmodiquement la page de mon blog. Pour les autres, voici ces quelques choses inavouables et sans importance.
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1 - Je brode avec des fils en poils de chat. Rien ne m’énerve davantage que l’improductivité de mes chats. Ils ne servent à rien, ne pensent qu’à bouffer et à dormir, et en plus ils gueulent leur race de gouttière et revendiquent comme des syndicalistes scandinaves à chaque fois que j’essaye de changer la marque de leurs croquettes ou de les nourrir à 20h01 au lieu de 20h. Comme ils perdent énormément leurs poils, je les brosse et les récupère. Puis je les carde et les file pour en faire des échevettes avec lesquelles je brode. J’ai pensé un temps les épiler comme des lapins angora mais j’ai du y renoncer très vite.
2 - J’ai gagné au loto le vingt-deux novembre mille neuf cent quatre-vingt dix neuf. Je me suis donc payé une arpète qui tient ce blog, car j’ai horreur d’écrire. Bien sûr il est brun, bouclé, avec un grand nez, le QI d’une huître etc.
3 - Je suis tarologue. Je tire les tarots à domicile, ou par téléphone. Me contacter pour une consultation.
4 - Je suis une des rares à ne pas prétendre avoir été présente au concert d’adieux de Jacques Brel.
5 - Je suis hermaphrodite. Mon mari est comblé, il dit que je suis un fantasme vivant. Quant à ma maîtresse, elle est enchantée. Elle est tellement radine que je l’appelle Marie Stuart. La preuve, elle ne cesse de me dire à quel point c’est un avantage de nous économiser le prix d’un gode ceinture.
6 - J’ai tué ma belle-mère. Elle mesurait 1,97m et avait une jambe de bois. J’ai récupéré sa jambe et j’en ai fait une adorable sellette d’1,40m sur laquelle je pose mes livres en cours.
7 - Je suis née bâtarde. De père inconnu, j’ai donc supposé qu’il pouvait être de n’importe quel pays. En effet ma mère est très accueillante. Petite fille, j’ai appris que Yul Brynner avait appris sept langues, dont celle d’origine de sa fille adoptive. Fascinée, j’ai donc appris pas moins de quatorze langues pour le cas où je retrouverais un père natif d’un pays lointain. Je voulais ainsi faciliter nos éventuelles retrouvailles. Me basant sur les goûts de ma chère maman, je maîtrise donc le bantou, le yiddish, l’irlandais, le grec (elle n'aime pas les pieds égyptiens), le mandarin, le tibétain, l’argentin (elle craque sur les tempes grises), l’inuit (elle suce des esquimaux en juillet), etc.
8 - Je suis manchot. Enfant j’en ai beaucoup souffert. Les gamins à l’école se moquaient de moi en gueulant : «pas d’bras, pas d’chocolat.» Quand mon arpète est en congé, je saisis mes articles en tapant sur les touches du clavier avec ma langue, ce qui me rend très susceptible. Le dernier qui m’a trouvé la langue bien pendue s’est pris un coup de boule.
9 - J’ai récupéré le tapis du Big Lebowski encore imprégné de son urine. Je me roule nue dedans tous les matins et conserve ainsi une peau de bébé.
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10 - Le Président est mon berger. Par amour pour lui, j’ai fait don de mes ovocytes à son épouse quadragénaire pour favoriser une grossesse que je lui souhaite rapide.
17 février 2008
La quiche et la talonnette
* Je ne sais pas si ça s’est vu, mais quand Carla Bruni étale sa plate et lisse idiotie dans une interview en comparant le site du Nouvel Obs à la presse collaborationniste pendant l’Occupation – suite à la révélation du fameux SMS –, Nicolas Sarkozy envoie une tonitruante bombinette en proposant le parrainage d’un enfant disparu en déportation pendant cette même période par un marmouset du CM² pour détourner le petit peuple de sa bêtise sans nom.
J’ai hâte qu’un journaliste fasse gaffer la Première Quiche de France sur la question de l’esclavage pour que Notre Humble Talonnette régularise les sans-papiers « esclavagisés » sur certains lieux de travail, et qu’il demande aux familles des mômes du CM² d’adopter un enfant de sans-papiers et ses parents. Si un membre de Réseau Education Sans Frontières lit mon blog…
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* Dessin Charlie Hebdo



