18.01.08
Froidure
Photo Gilles en Vrac
Déganguer de la glace un coeur mort en hiver et gravir des marches creusées dans un flocon de neige.
12.01.08
La béquée de la mésange mâle
C'est avec un argument approuvé par
le pédopsychiatre du Tribunal d’Instance que l’avocat de son ex-femme put
obtenir du juge aux affaires familiales qu’il lui retirât la garde de Julien.
Au moment de la pesée de l’âme de son petit garçon dans la balance, Maître Aouni
avait accroché cette phrase au bord du plateau de cuivre pour le faire pencher
du côté où ne pourrait plus le regarder grandir son père. L’audience avait duré
en tout et pour tout quinze minutes.
C’était le mardi d’un mois de mars
sans giboulées, sec et chaud comme un excès au-dessus des normales saisonnières
mais ça n’avait pas d’importance. Julien irait chez sa mère avec ses bisous
baveux et ses doigts au chocolat, quelques peluches et le vieux hamster Goldy
qui brillait du poil et de l’œil malgré un cancer des testicules ; avec la
pluie pourquoi ça mouille ; pourquoi des fois on meurt et – mais de moins
en moins souvent – avec pourquoi j’ai pas une vraie maman.
Les essuie-glaces de la Kangoo ne
fonctionnent plus depuis la dernière mission à Rennes. Ça veut dire qu’il n’a
pas plu ces huit dernières semaines. Une deuxième saison, trouble et sèche,
racle les corps empêchés, pareille à celle de l’an passé.
La voiture est une affaire qu’il doit
à Marcel, un collègue de travail hâbleur mais pudique, un ancien de quinze ans
dans la boîte à qui il plaisait qu’Antoine débarque sans le moindre effort
d’intégration, quand lui-même avait besoin de se croire pote avec toute
l’équipe de tordus qui acceptaient de travailler pour de la monnaie de singe,
payés en huile de vidange usagée et en boîtes à outils aussi vieilles que leur
dernière demande de panier-repas.
Antoine avait serré le moteur de sa
Clio mais il n’y avait aucun argent de côté sur son compte en banque. A cette
période il songeait à tout plaquer, appelé par les Pyrénées, l’Espagne ou
peut-être plus bas du côté du Maroc si la rage et ses grolles le trainaient
jusque-là.
Marcel avait repéré cette nouvelle
attitude décontractée et inhabituelle chez lui. C’était un garçon intuitif et
il comprit qu’il y avait anguille sous roche. Il lui remit un bout de papier
plié en quatre avec interdiction de rater une occasion pareille mon vieux, huit
cents euros ça ne t’arrivera plus jamais.
La route poudroie loin devant le
pare-brise mais Antoine sait partir tout droit.
« Pourquoi
avoir glissé cette lettre dans un ouvrage de littérature pour la jeunesse
Monsieur Courtieux ? »
Antoine avait souri. C’était Clarisse
qui l’y avait placée très probablement, sans doute en guise de marque-page, et
du reste il ne savait pas ce qu’elle contenait puisqu’à sa lecture pendant
l’audience il n’avait pas écouté. Il avait été attiré par le manège d’une
mésange charbonnière. C’était un mâle, la bande centrale noire sur son dos
était large et finissait sur la queue. Par le tamis des croisées baroques de la
fenêtre à droite de la salle du tribunal, il avait pu observer son manège :
l’oiseau bâfrait des graines par vols courts et rapides entre la pelouse, où il
picorait furtivement la provende invisible, et la branche basse d’un cèdre du
Liban, d’où il martelait de son bec agressif la coque jusqu’à l’obtention de
son trou. Le père de Julien avait encore les yeux sur lui quand le juge répéta
sa question. S’il la lui adressait, c’est que Clarisse l’avait désigné, alors
pourquoi la faire passer pour une menteuse devant le petit ?
Il se racla la gorge pour articuler
sa réponse :
« Et
bien pour aider Julien à se poser des questions, Monsieur le Juge. J’aime quand
on se pose des questions. C’est un état qui précède. Pas forcément des réponses
d’ailleurs, mais ce temps juste avant peut être très agréable parfois. »
Antoine allume une cigarette. Il fume
sur le parking brûlant de l’aire de repos, derrière la station-essence.
L’autoroute A62 en direction du Queyran est vide aujourd’hui. La dernière fois
qu’il a parcouru ce trajet, c’était pour aller faire un swap sur les cabines
téléphoniques du Lot et Garonne. France Télécom remplaçait toutes les cabines à
carte par des cabines à code. Sa boîte de sous-traitance l’avait désigné pour
cette mission. C’était le dernier arrivé dans l’entreprise, et après deux
prises de bec avec un ancien de son équipe, elle avait jugé bon de le faire
travailler seul et loin de ses bureaux. Il avait accepté ce travail à la
naissance du petit, mais maintenant ça lui était égal.
Il n’a pas fait de lettre de
démission et ne pense pas au solde de tout compte. Il a déjà fait ce trajet,
mais dans la voiture de fonction. La Kangoo donne l’impression de rouler pour
le travail, car sa conduite est proche d’un véhicule utilitaire. Même en
respectant la limitation de vitesse, conduire pour soi et sans but donne un
sentiment de puissance, d’accélération libre du cours de sa vie mais dans un
temps ralenti. La journée ne fait plus vingt-quatre heures. Le rythme imprimé
aux prochaines heures est imprévisible, éternel jusqu’au choix de la nouvelle
étape sur le trajet. Par la vitre de la portière côté passagers, les coteaux
succèdent aux bois brûlés qui précèdent des aires forcées par la main de
l’homme qui annoncent la proximité d’un groupe d’habitations.
Quand le juge eut fixé le montant de
la pension alimentaire, Clarisse regarda son ex-mari de travers et prit congé
en ces termes : «Ce sont les incompétents de l’attention à l’autre qui payent.»
Elle s’engouffra dans la vieille Mégane ensuite, après s’être assuré que Julien
était bien attaché derrière. Antoine éberlué faisait des oreilles de lapin en
l’air pour voir le petit s’esclaffer, sans être bien sûr de le suivre des yeux
pour la dernière fois. Son fils lui lança des baisers de ses deux mains qui
pointaient juste au-dessus de la plage arrière.
Ce matin, après quelques mois, il
avait relu la copie du jugement qui lui en retirait la garde et lui interdisait
de l’approcher.
Entre une grâce et une
garce, il n'y a qu'une lettre de déplacée. Le plus souvent une lettre de rupture. Il avait lu cette phrase dans un livre de Frisoni prêté
par Marcel. Il l’avait mémorisée sans effort.
A présent il lui faut du repos. Il
cherche des yeux les ruches d’où partent ces abeilles qui lui bourdonnent aux oreilles
avant de comprendre que la fatigue lui chuchote une pause sans tarder. La
station-essence est loin derrière, avec dans un container le tampon d’un
tribunal froissé dans une lettre en boule, une carte d’identité, une peluche au
regard en boutons de bottine et une casquette de travail avec le logo d’une
entreprise au-dessus de la visière.
Le billet placé dans ce fichu livre
n’aurait pas dû être lu par son petit garçon.
L’avocat avait fini sa plaidoirie par
ces mots idiots, et Julien n’était plus à lui. Comment avait-il pu perdre la
garde sur cette simple phrase ?
Clarisse n’avait pas voulu lui en
résumer le contenu. Il crut l’entendre le traiter d’anormal pour la première
fois, quand il fit irruption chez elle pour lui demander des comptes, mais il
n’en fut pas certain… Ils criaient fort tout les deux jusqu’à ce qu’elle saute
sur le téléphone pour appeler la police. Antoine cassa la porte de son entrée
en partant. Julien n’aurait pas de mère menteuse. Juste un père absent, et
c’était peut-être moins grave.
D’autres conducteurs roulent alors
qu’ils sont épuisés. Antoine les reconnaît : leur allure est moins rapide. Ils
ont l’air de flotter sur l’asphalte, zigzaguent parfois, et veulent comme lui
que le trajet se termine.
Il commence à y avoir des platanes
sur les bords de la route. En donnant un coup d’œil sur la gauche on peut voir
des rideaux de peupliers, une rivière déjà à sec n’est pas loin. Quelques
clochers défilent avec dans leurs lézardes l’anxiété d’une messe de vieux curés
bientôt abandonnée – la jeune relève se fait rare – et depuis les voitures on
fait le constat que si la vieille pierre est solide, sans entretien le
patrimoine fout le camp.
De temps en temps, quand il dépasse
un camion qui vient de loin – souvent du sud de l’Espagne – il jette un regard
furtif au chauffeur blanc de fatigue, mais l’envie de connaître sa destination.
Dans son cas la route est longue, il ne sait pas encore quelle en sera la fin.
A peine entré dans l’âge adulte,
Antoine sut qu’il aurait des enfants, mais pas tout de suite. Viré par un coup
de pied maternel de la maison de ses petites journées et surtout de ses longues
nuits, il fallut qu’il teste. Tout. Tous les sujets, toutes les expériences
l’intéressaient. Tant qu’il ne savait pas sa limite, ou plus exactement quelle
limite sa morale ou son corps lui imposait, alors il y allait. Trois gardes à
vue et huit hospitalisations plus tard, il tombait enfin amoureux mais continua
à perpétrer quelques frasques. C’est l’accouchement de Clarisse qui fut sa
ligne de faille. Il quitta alors les basses terres sans se retourner et prit sa
nouvelle fonction à cœur mais sans compétence.
Julien débuta sans filet :
fildefériste en grenouillère, écuyer parfois enlisé dans des bacs à sable
mouvants, jongleur entre réprimandes et pardons souvent à contretemps, mais
surtout clown en tricot de peau Petit Bâteau pour faire rire sa mère.
Clarisse, d’abord amoureuse puis
soucieuse, pris des chemins de traverse entre son lit et le canapé du salon,
davantage en peignoir et de moins en moins soignée. Elle les quitta lui et son
père pour aller vivre une mélancolie mal soignée dans la région PACA.
Un divorce et deux années plus tard,
elle réclamait la garde exclusive de l’enfant.
Il fait nuit à présent. Antoine
presse ses paupières du pouce et de l’index et bâille bruyamment. Il étire son
dos en baissant les épaules et fait craquer les articulations de son cou à
gauche, puis à droite, dans un ajustement cervical. Il cherche une station de
musique depuis une commande au volant et tombe sur le refrain d’une chanson de
Cabrel.
Il n'a pas trouvé mieux
Que son lopin de terre
Que son vieil arbre tordu au milieu
Trouver mieux que la douce lumière du soir
Près du feu…
Huit cents mètres plus loin il quitte
l’autoroute et suit une départementale en direction de la forêt du
Mas-d’Agenais, mais il se perd très vite avec l’obscurité et arrive bientôt
dans un village qui lui rappelle Marmande. La place est vide, les chiens
silencieux et les angles des maisons mal définis au coin des rues qui en partent.
Elle se penche légèrement sur son centre, ce qui lui permet de couper le moteur
sur les derniers mètres. Il freine contre le trottoir qui avance devant la
halle du marché, tire sur le frein à main et s’endort après avoir bu une bière.
« Hé ! Gamin ! Reste pas dans ta
voiture comme ça, ce n’est pas un bon endroit pour dormir, tu vas attraper un
torticolis. »
Antoine se réveille et constate qu’il
a dormi la bouche ouverte en restant assis devant le volant.
« Tu peux laisser ta voiture ici
elle ne gênera pas, mais viens dormir chez moi tu seras mieux. Tu vas voir,
j’ai une climatisation entièrement écologique grâce à des murs bien épais, tu
vas roupiller comme un bébé. »
Le type qui vient de crier derrière
son carreau lui sourit à présent. Antoine jauge sa trogne rubiconde et son
grand âge d’un coup d’œil et décide de le suivre.
Ils entrent dans une ferme en L
jouxtée par une grange, une étable et un verger. Du lierre s’enroule sur les
arbres depuis une éternité sûrement, car il atteint les branches hautes de la
plupart d’entre eux. Le terrain ravagé est envahi par les herbes et les ronces,
et contre le mur de la grange on peut apercevoir l’ombre d’une tondeuse
autoportée Massey Ferguson en mauvais état. On repère la fatigue des vieux à
l’entretien des jardins, mais on s’inquiète à partir du moment où ils ne
tiennent plus du tout leur potager. Dans celui-ci, une petite parcelle tient
vaillamment de la tomate, de la salade, du haricot plat et de la pomme de terre
Belle de Fontenay.
« Pousse-toi Yupanqui, il est avec moi. Allez ! Va là-bas ! »
Le chien de la maison, un Patou
crasseux aux poils collés dégage le passage de l’entrée et retourne se coucher
sous un escalier qui mène aux pièces de l’étage supérieur.
Le lendemain, Antoine est réveillé
par le silence. Il est allongé sur un matelas mou pourvu d’une couette fourrée
de plumes d’oie qui pue la volaille, dans une chambre obscurcie par des volets
clos.
Quand il descend, ça sent le café
dont l’odeur lui fait bien vite repérer la cuisine.
« Bonjour Monsieur, je…
– Té
! Gamin ! As-tu bien dormi ?
– Oui
merci, est-ce que je peux vous…
– Tais-toi
tu m’saoûles ! Qu’est-ce que tu es bavard non mais sans blague ! Tiens, Mange !
Je t’ai préparé des tartines avec de la confiture de coings faite maison par
Madame Gérard, la buraliste. Avec ça t’es pas prêt d’choper la crève ça éloigne
les rhumes. Ça éloigne le médecin mieux que les pommes. Dis m’en des nouvelles
! »
Antoine finit son bol et va le laver
dans l’évier.
« – Merci pour l’accueil, c’est très aimable à vous de m’avoir
hébergé, vraiment. Mais combien je vous dois pour la chambre et le
petit-déjeuner ?
– Ah
ça si c’est pour être vulgaire que tu ouvres la bouche autant que tu ne dises
rien mon gars dis donc !
– Excusez-moi,
je ne voulais pas vous manquer de respect au contraire, je voulais juste être
poli.
La confusion d’Antoine fait rire le
vieux.
– Allez
gamin, c’est bon ! Si tu veux te laver, la salle de bains c’est la petite porte
du fond, après la deuxième chambre sur la droite. Le chauffe-eau est en panne mais
avec ce cagnard ça ne va pas te gêner je pense de te laver à l’eau froide. Il y
a des serviettes propres sur la tablette au-dessus du radiateur : tu n’as qu’à
te servir. »
Clarisse pendant leur mariage avait
refusé d’acheter une maison. C’était une femme de la ville avec ses usages et
ses mœurs, un métier dans un centre d’affaires avec ouverture sur un tableau de
statistiques et un goût prononcé pour tout ce qui sentait le métro et les
centres commerciaux. Elle voulait que Julien puisse avoir accès à toutes les
commodités et le souhait d’Antoine n’exista rapidement plus dans sa mémoire.
En se promenant dans le verger, il
réalise qu’il aurait pu vivre de la terre. Il ne sait pas exactement en quoi
faisant, du fromage, des légumes ou le berger, mais il aurait pu. En ville il
était complètement athée, mais devant un arbre ou un champ de blé, il se
sentait fils du ciel par le corps de la terre. Il n’éprouvait plus le début et
la fin des choses, l’absurdité d’une vie sans autre but que celui d’aller
mourir, à reculons ou au pas de course, sur un chantier ou en laissant le temps
lui enserrer le visage dans des mains osseuses et froides. S’il épluchait du
lichen sur la face nord d’un prunier, il pouvait comprendre qu’il appartenait à
un cycle à plusieurs temps ; il acceptait la saisonnalité quaternaire qui lui
prouvait qu’il était de passage avant de changer de monde, que son amour pour
son fils ne pouvait se réduire à un instinct de reproduction et que le moment
choisi pouvait être n’importe quand s’il se sentait prêt.
Quelques mois plus tard, le
chauffe-eau est réparé ; la tondeuse fonctionne ; le terrain est dégagé et le
chien sent le propre. Le technicien de maintenance a payé son écot et grille
soigneusement une cigarette derrière la grange avant de l’écraser sous le talon
de sa chaussure de sécurité.
Il lève les yeux sur un nid en
entendant des oisillons piailler au retour d’une mésange mâle, plus grosse que
celle qu’il avait observée au tribunal. Elle faisait des aller et retour avec
sa femelle pour gaver les becs insatiables, pas trop loin afin de ne pas
laisser les petits sans surveillance.
Le vieux bonhomme le rejoint pour
s’asseoir près de lui, un torchon à vaisselle sur l’épaule droite.
« Tu sais, remarque-t-il,
presque tous les oiseaux mâles s’occupent de leurs petits. Ils aident à couver
et ils vont chercher à manger jusqu’à ce qu’ils soient autonomes. Aucun
n’abandonne le nid, ils assument tous leurs responsabilités… »
Antoine tourne résolument la tête et
se concentre sur l’avancée d’une colonie de chenilles processionnaires sur un
tapis d’aiguilles de pin. Ses lèvres sont pincées et il pose son visage entre
ses mains pour maîtriser les tremblements de son menton.
« Et
bien quoi, qu’est-ce que j’ai dit gamin ? Arrête de pleurer, ça fait gueuler
Yupanqui ! »
Antoine sur le trajet du retour
replie une à une les lames de ses angoisses : il sait qu’il pourra obtenir un
droit de visite, et Julien de toute façon aura bientôt besoin de lui. La route
à dévider sous ses roues est plus rapide à présent qu’il s’agit de rentrer
quelque part, enfin chez lui, enfin dans un lieu dont il pourra donner
l’adresse postale à son fils. Les panneaux de village ne l’inspirent plus aux
entrées. A moins de tomber sur une pancarte « maison à vendre » et
d’avoir le temps de se garer sur le bas-côté pour noter le numéro de téléphone
de l’agence et repérer où peindre une chambre d’enfant – de préférence à
l’étage.
Il caresse la photo de lui qu’il conserve
dans la poche du pare-soleil. Il se regarde dans le rétroviseur mais n’arrive
pas à se sourire. Le temps lui apprendra peut-être à s’accorder un peu
d’indulgence, le temps qu’il arrive au bout de la route…
07.01.08
Dans mes feuilles
Stanislas Un tour de manège
05.01.08
Service littéraire
Je n’aime pas les assiettes anglaises. En général quand le plat m’est présenté, seul le roast beef me fait envie, mais je m’oblige à prendre des morceaux d’autres viandes ou charcuteries que je mâchouille en pestant contre l’andouille qui m’a appris à manger de tout.
Bon très bien, autant le dire très vite, ce n’est pas exact. En vérité je suis plutôt une viandarde et plante ma fourchette sur presque toutes les bêtes à poils et à plumes, séchées, fumées ou saignantes, présentées en rosace, en pyramide ou en tas selon les maisons où je suis conviée.
J’aurais souhaité vous dire que je n’aime pas ça pour vous parler ensuite du journal Le service littéraire. Je l’ai trouvé par hasard chez le marchand de journaux au bout de ma rue. Rouge, noir et blanc, ici dans le Sud-Ouest ça peut passer pour un journal sportif partisan du Stade Toulousain. Que nenni non point, sur l’en-tête il est écrit « Le Journal des écrivains fait par des écrivains. »
Chouette, un regard différent de celui des journalistes ! Numéro trois, deux euros cinquante, le mensuel de l’actualité romanesque. En sous-titre une citation de Camus : J’ai une patrie : la langue française.
Là j’ai failli reposer le journal, j’ai craint d’avoir atterri chez les puristes de la langue, les écrivains de haute voltige avec un bac plus vingt-deux, khâgneux puis lettreux classiqueux, ancienneux ou moderneux, voire sciences poteux. Je l’ai acheté « quand même » en lisant en diagonale cette phrase : « Elles se tiennent droit comme ces alcooliques qui essaient de cacher qu’ils sont trop bu. » Ah oui ? Ils ont une orthographe aussi approximative que la mienne et ne prennent pas la peine de faire un travail de relecture et correction sur leurs articles ? Ca me laisse de l’espoir mais ça ouvre un boulevard à la médiocrité.
Chez moi je vois que ce journal des écrivains fait par des écrivains est signé par Sylvie Caster – De mémoire, n’est-elle pas une journaliste du Canard Enchaîné ? – François Cérésa – Journaliste au Nouvel Obs ? –Daniel Rondeau – L’Express ? – etc.
Bon d’accord, je suis déçue : je m’attendais à lire un canard à plumes d’écrivain sans expérience journalistique conséquente. Qu’à cela ne tienne, faisons-nous plaisir avec le contenu. C’est là, en fait, que j’aurais aimé vous dire que je n’aime pas les assiettes anglaises. Les articles de ce journal m’ont fait penser à des tranches de viande froide sans origine tracée.
Ainsi Max Gallo tire à boulets rouges sur le roman historique. Lui dans l’assiette, c’est la tranche de Port Salut, puisque c’est écrit dessus : de l’Académie Française. Depuis le temps qu’il voulait y entrer, c’est fait depuis l’an dernier. Quand je dis sur le roman historique, il parle bien sûr de ceux qu’il n’a pas écrit. C’est dans la rubrique « Le franc-parler », et j’ai peur du coup pour les auteurs du genre qui vont s’en prendre plein les feuilles. Tu parles, Charles !
En fait j’ai regretté à la première phrase de l’article de n’avoir pas fait « de grandes études ». Ca commence par : Angélique entre dans « La chambre des dames » : c’est un roman historique. Costumes : il ne manque aucun fil d’or au pourpoint brodé. Décor : les pierres du château-fort, les bancs de la chiourme sont peints avec la minutie d’un peintre endimanché qui représente un cerf dans une clairière. Il dénonce l’impotence du roman, traîte l’auteur de gargotier, dénonce une nourriture insipide et frelatée et je dévore l’article jusqu’au bout pour savoir de qui ou de quel ouvrage il parle : rien. Que dalle. Au temps pour moi j’ai lu trop vite, je recommence. Et bien celui dont il parle dans cet article, c’est de : Angélique entre dans « La chambre des dames » : c’est un roman historique. Comprenez par là que ce qu’il attaque ici, ce n’est pas un auteur ou un titre d’ouvrage, c’est le roman historique du côté des dames ; la Petite Histoire si vous préférez. Il aurait écrit : Le roman historique, c’est Angélique entrant dans « La chambre des dames », j’aurais gagné trois bonnes minutes. Je ne suis pas moi-même une fan du genre, mais en quoi s’il ne cite aucun auteur en particulier le genre en lui-même serait-il méprisable ? En quoi la description d’un pourpoint brodé, si l’auteur s’est documenté sur les habits de l’époque qu’il décrit le barbe-t-elle ? Un romancier écrit ce qu’il veut du moment qu’il sait écrire.
Du haut de sa chaire je le soupçonne quand même d’enfoncer une porte ouverte, et il n’est pas le seul à s’y engoufrer, puisque voici Sylvie Caster qui nous parle des romans à l’eau de rose à la sauce moderne, la Chiken littérature. Elle ne copie pas du tout sur son voisin en écrivant ceci : « On apprend tout sur la chambre des dames et les dames qui chambrent. » Je vous laisse apprécier, même à table devant une assiette anglaise je n’aurais pas osé la faire celle-là. Pendant tout son article elle explique à quel point ce genre est affligeant etc., et pendant ce temps je me dis qu’il y a des auteurs qui ne passent pas à la télé, qui ne sont pas people, qui ne racontent pas des histoires chocs ni n’abordent de sujets à controverse mais qui savent écrire, et qu’elle ferait mieux de s’intéresser à essayer de présenter ceux-là.
Daniel Rondeau nous fait part de son enthousiasme pour l’autobiographie de Jean-Denis Bredin, un illustre inconnu de l’Académie française qui lui aussi a besoin d’un coup de pouce pour se faire connaître (soupir), mais en opposant la « justesse (de) ses débuts sur terre pleins de secrets et de silence » aux « passions hystériques et surfaites ». Je ne sais pas de qui il parle. Je ne sais pas en quoi la passion hystérique peut desservir un auteur. J’ai une pensée pour Romain Gary et La promesse de l’aube où il raconte si merveilleusement sa passion hystérique pour sa folle de mère. Je pense à Albert Cohen et à sa passion hystérique pour sa perfection de maman dans Le livre de ma mère.
Un peu échaudée, je pense à quelques blogueurs anonymes qui font un travail de critique argumentée et fouillée sur leurs lectures. Je leur rend grâce à ce moment précis.
Je poursuis avec la lecture d’un article de Bernard Morlino sur Richard Millet. J’aime le côté autodidacte du premier, je crois savoir qu’en plus il lit les auteurs qu’il chronique. Pour le deuxième mon avis est disons plus réservé. Pourtant c’est Bernard Morlino qui me surprend en relatant sa tentative de rencontre avec Millet : Voici l’accueil du comité de réception chez Gallimard : « Monsieur Millet est disposé à vous rencontrer mais ils voudrait d’abord lire Service littéraire » (le journal dont je suis en train de vous parler, suivez bon sang !)... Ce principe de précaution m’a fait rebrousser chemin en hommage à Philippe Soupault qui m’a dit : « Il n’y a que deux catégories d’individus : les sympathiques et les autres ».
Je conçois qu’il veuille dénoncer par là les légères défenses paranoïdes que développe Millet depuis la publication des Bienveillantes de Littell, mais par ce biais c’est d’une immaturité consternante. Je n’aime pas le manichéisme. Je n’aime pas les individus qui ont l’air sympathique, c'est-à-dire qui ont l’air plaisant, accueillant. Je connais des ours mal léchés, des demi-connards qui sont d’une bonté soigneusement dissimulée, là où certains « adorables » se comportent comme des saligauds à l’ombre de leurs portes de chambre. Et je le dis sans défendre Millet qui n’est pas ma tasse de thé. (Penser à éviter de lui envoyer mon prochain génial manuscrit, sachant qu’en plus il s’est inscrit à la newsletter de mon blog. En fait je vais carrément retirer Gallimard de mon carnet d’adresses, ça m’évitera totalement le risque de gaffe.)
Je concluerai par Cérésa qui nous parle d’un roman historique, La catin de Iny Lorentz. Après avoir lu sur la première page du journal que le roman historique c’est de la crotte, j’apprends sur l’avant-dernière que malgré « Une simplicité qui confine parfois au simplicime », l’auteur « joue assez bien avec les ficelles du genre ». Ben flûte, à quel sein de catin se vouer alors ?
Je lirai quand même le numéro quatre : c’est un journal qui naît, je vais attendre qu’il prenne ses marques.
Heureusement, je vais me régaler en allant acheter Le matricule des anges, ma revue littéraire préférée, dont le dernier numéro vient de paraître.
02.01.08
Dialogues entomologiques
Dans une magnanerie laissée à l’abandon par ses propriétaires, non loin de
Toulouse.
Ding Dong !
« – Oui ?
– Bonjour,
excusez-moi de vous déranger, mais je n’ai pas l’habitude de la Côte Verasoile,
ça fait 8 heures que je marche et malgré ma boussole et ma carte IGN, je pense
que je suis perdu… Je suis épuisé, pouvez-vous m’offrir l’hospitalité pour la
nuit ?
– Ma
foi, entrez ! Vous venez d’où ?
– Je
suis une blatte de Cafardonie.
– Ah
oui en effet ce n’est pas à côté ! Et c’est joli là-bas ? Le
cadre de vie est agréable ?
– Oui,
enfin bon… On y trouve un peu trop de puceronoques à mon goût, mais sinon ça
va… Et le cadre de vie est idyllique, c’est pour cela qu’ils nous
envahissent bien sûr.
– Vous
voulez dire des puceronois ? De la famille des pucerons ?
– Oui,
enfin si vous voulez… enfin c’est la même chose… Vous voyez de quoi je
veux parler, de ceux qui dévorent nos provisions et appauvrissent nos murs.
– Heu…
C’est un peu péjoratif et discourtois de les traiter de puceroques, non ?
– Et
sinon ? Qu’est-ce que vous avez à boire ? Non parce que moi je meurs de soif,
je n’ai pas bu depuis plusieurs heures déjà.
– Je
n’ai que de l’eau à vous proposer, ça vous ira ?
– Ah…
et chez vous qu’est-ce qu’on mange ?
– Et
bien, nous sommes des Bombyx Mori, donc nous consommons principalement des
feuilles de mûrier.
– Beurk !
C’est à dire que nous les blattes, nous préférons l’alimentation carnée et le
lait… Vous n’avez pas plutôt du lait concentré sucré ?
– Ah
non, nous ne nous attendions pas à vous accueillir, donc nous n'avons
pas prévu… »
A table.
« – Et qu’est-ce que vous
faîtes en Cafardonie ?
– De
la défisque.
– Pardon…
de la quoi ?
– De
la défiscalisation : une blatte souhaite acquérir un logement en résidence, de
préférence avec du monde car nous vivons en groupe, bien fissuré dans les murs
et bien sombre, comme on les aime chez nous, et bien nous la conseillons pour
qu’elle se fasse un maximum d’argent dessus ! Et vous, vous faites
quoi ?
– Nous
sommes des Bombyx Nori, donc je suis brodeuse, je produis de la soie et je la
brode.
– Ah,
et ça rapporte ?
– Non,
rien… juste le bonheur d’exercer ma passion… Je vous sers une autre feuille de
mûrier ?
– Non
merci, ça n’est pas ce que je préfère… Bref, vous ne touchez pas un caramel et
vous êtes une main devant une main derrière si je comprends bien ! Comme
les mouchabs !
– Vous
voulez parler des mouches ?
– Voui,
enfin les mouchégnoules si vous préférez !
– Ah
non je ne préfère pas non…Un café ?
– Oui
merci, avec un max de lait dedans ! »
Une pause…
« – Et là qu’est-ce que vous
faites ?
– Et
bien je commence à l’instant un nouvel ouvrage sur une toile de lin et je
brode…
– Ah
oui et qu’est-ce que vous brodez ?
– Oh…
des motifs abstraits sans importance…
– Ça
a l’air compliqué comme technique !
– Non
non, juste quelques points traditionnels de base : du plumetis, du point
de chausson, du point de nœud, de tige, de chaînette…
– Ah ?
Notez d'un sens, je m’en fiche de ce que vous faites… Où est-ce que je me pose
pour dormir ?
– J’ai
une fissure dans les toilettes si vous le souhaitez, elle n’est pas très large
mais très bien située près de la porte.
– Parfait !
J’aurais préféré une fissure dans la cuisine, mais pour une nuit je ne
vais pas faire le difficile ! »
Une semaine plus tard.
« – Allô les urgences ? Ici mademoiselle Bombe X… Oui… Je vous signale le décès chez moi d’un cafard ! … Oui, il était là depuis une semaine… S’il a été en contact avec de la terre à diatomées ? Oui pourquoi ? J’en répands régulièrement dans mes toilettes… Ah ? Ça les tue ? … Comment ? Vous ne vous occupez pas de ses restes, c’est à ma charge ? Bon très bien, je vais faire au mieux… Oui, au revoir ! »
Dans une allée de pierres tombales.
« – Il est magnifique cet
enterrement mademoiselle Bombe X, le cimetière de Terre Cabade est décidément
le plus beau… Vous avez vraiment soigné le moindre détail… Et ce morceau de lin
brodé posé sur les restes de ce pauvre cancrelat, qu’est-ce que
c’est ?
– Oh !
Ce n’est qu’un modeste linceul, brodé ces jours derniers de mes blanches mains… »

