Biffures Chroniques

Sur une brique rose, avec vue sur un arbre.

28 janvier 2008

Comment je me suis fait avoir par Chrisitan Oster

Dans une revue littéraire*, un dossier était consacré en octobre dernier à un écrivain français. Dès le sommaire, je pouvais y lire :

Poète devenu romancier, son œuvre mouvante et hétéroclite se nourrit de fantaisie, de burlesque et de folie pour explorer les coulisses de notre époque.

Et ceci, en sous-titre de l’article :

En plus de vingt ans de publications, [il] s’est affirmé comme un de nos romanciers les plus imaginatifs. S’il met souvent en scène la folie de ses personnages, c’est pour mieux révéler celle de notre monde contemporain. Avec Jubilation.

Dans la biographie proposée, des titres qui attirent ma curiosité bienveillante :

Les élans minuscules ; La Conviction de la rampe, La Méthode volatile ou encore Le Neveu Chronique.

Plus loin dans le dithyrambe, l’auteur de l’article me garantit que « l’œuvre fictionnelle [de l’auteur] s’affranchit à chaque nouveau titre. Débuté dans une rétention de la phrase, le roman aujourd’hui joue de la rhétorique pour lâcher la bride à l’imaginaire. » Je regarde sa photo en couverture du magazine. Rarement coupable de délit de faciès, il me semble pourtant repérer cette « rétention de la phrase » à la commissure de ses lèvres. Difficile de le voir tomber la cravate sur une table de bar. Et s’il y a folie, elle est soigneusement dissimulée par une coupe de cheveux fignolée à la tondeuse, comme les névroses d’un intérieur bourgeois détournées de l’attention par un perron impeccable. Très bien, je vais me faire une joie d’aller découvrir un des ouvrages de cet auteur qui m’intrigue. Je griffonne son nom sur un bout de papier et l’oublie quelques temps.

Dans ma librairie favorite, rue de la Colombette, je farfouille mon sac sous le nez des frères Grimm. Ce n’est pas leur nom véritable et je n’ai pas intérêt à les interpeler un jour car c’est celui-ci qui va m’échapper. Heureusement que ce n’est pas une fratrie sororale dans une boulangerie, elles auraient eu droit au sobriquet de « Sœurs Tatin. » Je sais, c’est lamentable. Quatre ou cinq auteurs attendent assagis sur des étagères rectilignes mon bon vouloir. Où est passée la liste ? Plonger le nez dans un sac de femme est toujours un grand moment de solitude. D’accord, gagner du temps, la jouer de tête. Les premiers noms arrivent sans problème, mais pas Celui-dont-j’ai-lu-le-nom-dans-la-revue. Ost-quelque chose, ça commence par o-s-t ça c’est sûr… Ah ! Je vois Christian Oster sur une tranche. Ben voilà, c’est ça, c’est lui ! Un titre proposé : Mon grand appartement. Ah ? On ne dirait pas… Il m’avait semblé que dans sa bio les titres étaient plus… Enfin qu’ils étaient moins… 51OSLvuvnlL__AA240_ 

De retour chez moi, j’étête le haut de ma pile en attrapant le roman d’un auteur japonais. Foisonnant et onirique, avec une alternance de descriptions et de dialogues qui me donnent l’impression de regarder un film. Très visuel sous les métaphores. Mon grand appartement me regarde avec sérieux, attrape le japonais qui disparaît à la cave et bat des cils. Première page du livre, premier étonnement : les phrases sont courtes, avec beaucoup de virgules. La description d’une scène quotidienne est précise, clinique, la forme restitue exactement le fond, quoique avec des termes empruntés à d’autres milieux.

«Je disposais ce jour là de cinq poches, pas une de plus, dont je ne ferai pas ici l’inventaire. Je les fouillai, enflant les unes, dégonflant les autres, bossuant laidement celle-ci ou faisant saillir celle-là, invaginée, à la perpendiculaire de ma hanche. Rien. Tout, si l’on préfère, sauf des clés. »

J’étouffe un peu, le repose et remonte mon bol et mes baguettes de la cave. Quel talent ce Murakami ! Je respire à nouveau profondément en barbotant dans La fin des temps. Il n’empêche, le sujet abordé par Oster me plait bien, et j’aime la manière qu’a son personnage d’appréhender les choses de la vie. Je reprends donc le quignon de la baguette blanche. Encore cette impression d’essoufflement du à la ponctuation. Visuellement, je pense aux images que l’œil fixe jusqu’à ce qu’au bout du flou, un monde merveilleux apparaisse. Ca y est, j’y parviens et passe enfin de la brasse au dos crawlé. Le début de l’histoire m’évoque le Barthélémy Parpot d’Alain Monnier mais ce n’est pas ça. Je pense à Béatrix Beck, le côté « baroqueux profus. » en moins. L'histoire est simple, courte dans le temps, béquillée par des subjonctifs et le hasard qui agit pour les personnages. C’est déjà la page soixante-huit, et Gavarine le héros du livre est dans une piscine. Il vient de poser les yeux sur une femme enceinte – Je ne vais plus lâcher le bouquin jusqu’à la fin…

« Elle n’était pas belle, sans doute, mais, je prends ici un risque, celui de n’être pas cru, je n’ai jamais, moi, Gavarine, aimé les femmes belles. J’entends par belles, s’agissant de femmes, donc, celles chez qui, en raison de leur beauté, toute particularité secondaire s’éclipse dans les lointains de la personne, le plus souvent de façon irréversible, de sorte qu’en grattant cette beauté, c’est soi-même qu’on écorche sans rien mettre au jour qui, posé devant cette beauté, en fasse saillir la marque. »

Je suis tombée amoureuse de l’auteur page quatre-vingt-trois :

Ca n’avait pas été Anne, ça n’avait été personne, et maintenant c’était cette femme-là, qui ne m’avait pas attendu, sans doute, pour mettre en train les choses, mais enfin qui m’attendait, sauf dramatique erreur de ma part – mais je n’y songeais même pas –, pour qu’elles connussent un terme. Son ventre, là, c’est vers moi qu’elle le tendait, en toute fin de processus, pour m’en livrer le fruit, probablement dédaigné par quelque autre, qu’importe, ni elle ni moi n’agissions par calcul, en tout cas pas moi, mois c’était cette femme que je voulais, maintenant, cette femme faussement lourde, là, en tout cas pas lourde pour longtemps, me disais-je, oh là là non sûrement pas très longtemps, me répétais-je, tu as même intérêt à te dépêcher, c’était cette femme et pas une autre, donc, elle c’était son affaire, elle pouvait bien se sentir seule, abandonnée, c’est moi qu’elle venait de choisir. Car, je le signale, il y avait d’autres hommes, dans cette piscine, d’autres hommes seuls, or c’est moi qu’elle fixait ainsi, qu’elle avait laissé venir à elle, pour lui dire un mot, entre autres choses, pour me laisser le lui dire, et maintenant je m’en faisais une idée, de ce mot, une idée précise, il me restait à la formuler, sans doute, mais j’avais pris confiance, et tout à coup je me lançai, je lui posai une question, la seule qui valût, me semblait-il, en tout cas la seule qui désormais m’importât. Je parle de la question du sexe. […] Tout, à l’en croire, laissait à penser qu’il s’agissait d’un garçon.

J’ai reposé le livre une fois achevé sa lecture. Certes je me suis régalée, mais ça ne correspond pas du tout à ce que j’ai pu lire à propos de ce que publie cet écrivain en général. Où sont le « burlesque » et « la folie » qui « explorent les coulisses de notre époque ? » Perplexe, je reviens sur la revue littéraire : le dossier du mois est consacré à Jean-Pierre Ostende…

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*Le Matricule des anges, octobre 2007 (non, je ne lis pas que celle-là, mais c’est une de mes préférées)

Posté par Loys de Murphy à 16:57 - c - Tome de sa voie - Commentaires [15] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Je suis happée par les phrases que tu cites...je sais avant même d'en lire plus que c'est un univers dans lequel je vais aimer être pendant les quelques jours que durent l'intimité avec un livre...merci donc pour cette découverte.
Sais-tu que "grâce"-"à cause" de toi je me suis abonnée au matricule ?

Posté par kloelle, 28 janvier 2008 à 17:30

Kloelle

Génial ! Je vais de ce pas leur envoyer un e-mail pour leur demander un pourcentage sur les abonnements :o)

Posté par Loïs de Murphy, 28 janvier 2008 à 17:38

En ce moment je lis peu. Je remettrai ça dès le printemps.

Posté par patriarch, 28 janvier 2008 à 20:47

Evidemment, j'ai oublié de noter le matricule des anges...

Posté par caro_carito, 28 janvier 2008 à 22:40

Patriarch

Tu ne sors pas au printemps ? :o)

Posté par Loïs de Murphy, 28 janvier 2008 à 23:07

Cara Carita

héhéhé ! Gniarf !

Posté par Loïs de Murphy, 28 janvier 2008 à 23:07

mais elle me torture!

Posté par caro_carito, 28 janvier 2008 à 23:09

coucou

merci d'être passé sur mon blog
bonne nuit

Posté par carole, 28 janvier 2008 à 23:23

Bonne nuit :o)

Posté par Loïs de Murphy, 28 janvier 2008 à 23:37

Tu t'es trompée, c'est pas Oster, c'est Auster.
;-)

Posté par madamedekeravel, 29 janvier 2008 à 07:47

Madame de Keravel

Morte de rire ma chère Paule ;o)

Posté par Loïs de Murphy, 29 janvier 2008 à 08:04

Voilà un article que j'ai écris sur Oster :

http://enriqueta.blogs.psychologies.com/ecrire/2007/11/christian-oster.html#comments

Posté par enriqueta, 29 janvier 2008 à 20:13

Et quelques citations :
http://c-estenecrivantqu-ondevient.hautetfort.com/archive/2007/11/17/christian-oster.html#comments

J'ai particulièrement aimé "Dans le train".

Posté par enriqueta, 29 janvier 2008 à 20:18

Bravo ! J'ai été cintré par la chute : on a beau l'attendre dès qu'on se rend compte que tu ne nommes pas l'auteur sous dossier, elle cueille bien !
En revanche, les citations d'Oster... m'étouffent un peu. Je ne porterai certainement pas de jugement. Mais je cherche mon air.

Posté par Don Lo, 30 janvier 2008 à 17:29

Don Lorenjy

Toi aussi ça t'a fait cet effet ?

Posté par Loïs de Murphy, 30 janvier 2008 à 18:14

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