24 janvier 2008
A l'huile et au couteau
Parfois, par toutes petites fois, Amarante s'égare…
Pas bien loin encore, elle n'aime pas se perdre de vue. Dans un coin de sa tête, il y a un lavis sur lequel elle brosse des ailleurs pertinents pour elle seule mais qu'importe.
Les passants croisés puis dépassés ne la regardent jamais. L'indifférence se substitue à la peur, opacifie les regards. De l'autre à soi le chemin n'est pas sûr, alors une rue…
La rue Saint Rome subit les flux pendulaires de la marée humaine du vendredi midi, car rien ne peut contrarier la détermination des âmes de la ville rose à s'approprier ses dalles sombres.
Le crachin fouette des visages, des dos, des parapluies prudents, découvre, décapuchonne à la force de ses traits des corps recroquevillés par les gouttes acidulées qui après la frappe s'enfuient au sol, vortex innocent filant au caniveau.
Le marché flanque la place Arnaud Bernard et vient s’affaler au pied de la Basilique St Sernin. Du ciel, la fourmilière s'agite autour des stands et ramasse cumin, coriandre, saté ou piment d'Espelette sous une bâche étanche. Ca crie, ça pousse, ça jure et hurle, mais ça rigole aussi dans le mouillé des lainages. Un vendeur de poulets s'énerve devant le fond de ses rôtissoires : l’eau de pluie barbouille de cernes le jus de ses volailles.
Sous le couvercle d'un nuage, le toit carré d'un immeuble se fait un instant fond de braisière. Chemisé d'alluvions, il laisse Amarante penchée et pensive sur le faîte du sinistre vertical. Elle domine l'asphalte, s’imprègne des sucs régalants des scènes de la rue.
Puis elle dégringole l'édifice de l’intérieur en sautillant jusqu'à l'entresol, et se ravise jusqu'au rez-de-chaussée. Elle tâte au fond de son sac un livre de poche, un des premiers titres de Beatrix Beck.
Elle sait qu’en remontant la rue du Taur elle va forcément revoir le clochard. En fait cela fait plusieurs mois qu’elle l’observe…Son visage avec le temps est passé du beige rosé au presque bistre. Il ne bouge pas, il ne dit rien. Il reste statique et s’entête à souffler fort. Il la gêne et la dérange, mais elle reste sans réaction. Pourtant il communique, avec ses bouffées d’air soufflées entre ses vieilles lèvres pincées, les yeux baissés par l’effort. Le vieil harmoniciste pulse un pont d’air jusqu’aux pieds des passants qui ne prennent pas le temps de traverser.
Amarante ne comprend pas ce qu’il joue, mais suit son bonhomme de chemin en souhaitant arriver à peu près tous les jours à inspirer des bouffées de bien-être, aussi pleines que celles qu’il expire.
Il est là, le sacré bougre de vieux souffleur de vent. Elle marche du pas rapide du citadin. Son regard rase le cuir de ses chaussures.
Le métro est à moins de cent mètres, et lui exhale ses notes à gauche. Elle va une nouvelle fois adorer son jeu d’harmonica et vouloir lui donner la pièce, mais passera devant lui, raide comme la Justice, en se traitant de lâche.
Est-ce qu’il la reconnaît, est-ce qu’il l’a vue ? Toutes ces fois où elle garde son cœur en fragments d’euros dans son portefeuille, est-ce qu’il le sent cogner quand elle le dépasse en fixant l’enseigne neuve d’une agence ?
Trajet retour, il n’a pas eu le temps de partir, il est encore là. Son sac est ouvert, elle a vingt centimes dans la main. Et le trac, du coup la pièce est moite. Elle refroidira dans sa casquette.
Ca y est, à sa hauteur, elle lâche la pièce dans le tissu protocolaire. Ses pieds avancent pendant l’acquittement du montant de sa culpabilité. Essoufflée par la peur, elle l’entend quand même dire « merci ».
Elle a dit « de rien » déjà trop loin...
Plus tard, Amarante écrase son nez contre la vitrine d’un marchand de couleurs rue Ste Ursule. C’est drôle, à chaque fois qu’elle croise une boutique de peinture, elle ressent l’appel des jardins parfumés blottis dans un autre coin de sa tête, ceux-là même qui la font sortir de chez elle malgré l’angoisse. Celle-ci ne se distingue pas des autres qu’elle a déjà visitées, mais la musique du Cap-Vert vient du fond du local comme une invitation pressante. L’objet dans la vitrine a attiré son attention parce qu’il y a écrit dessous « en bois de poirier». Elle aime également l’étalage des vitrines. Une balade réussie en ville, c’est une balade où une disposition, des couleurs, des formes ou une atmosphère derrière une vitre vont la faire chavirer de l’autre côté des objets présentés au point de traverser pour gagner l’autre trottoir, celui des jolies choses convoitées. Elle n’achètera rien, car un petit bonheur se possède avec les yeux, empli le cœur à en faire péter la poitrine puis se restitue doucement, se remet en place par le regard qui se détourne et gardera, pareil à des clichés étalés sur une grande table, la mémoire de cette journée.
Amarante adore la peinture. Mais son père n’était pas très généreux, alors quand il s’est penché sur son berceau, il lui a donné le don d’admirer le talent des autres, mais celui de mettre de la lumière sur des supports de mémoire, il l’a gardé pour lui tout seul. Lui, il peint à l’huile et au couteau. Comme ça chez lui, forcément, il y a plein de toiles peintes avec de jolies couleurs grattées sur des fleurs. Quand il a vu sa mère il l’a prise pour l’une d’elles. Elle a aimé ça la dame, et lui a donné des enfants. Mais elle avait l’esprit bergeronnette, et son père s’en aperçut un jour qu’elle était partie vivre au bord de l’eau comme ce passereau au point de ne plus penser à revenir. C’est distrait un oiseau ! Et les mères oiseaux davantage, car avant de partir elles oublient d’apprendre à leurs enfants à voler. Alors Amarante, elle se contente de marcher. Elle fait ça bien, une pensée après l’autre, et chaque pas la conduit devant de jolies histoires inventées sur le trajet. Du coup la ville est merveilleuse mais les rues décidément sont traîtresses. Elle a beau connaître le nom de la rue Alsace Lorraine, hier c’était un bush australien qu’elle avait mémorisé entre le kiosque à journaux et la billetterie nationale ; aujourd’hui il n’y a que deux blocs résidentiels et maintenant elle ne sait plus où il faut tourner. Alors elle choisit le nom de la rue le plus joli, ou celle qui a une librairie, ou la petite encore comme une venelle, ombragée par le porche d’un hôtel particulier. Là son allure devient sûre, car elle suit les traces d’hommes et de femmes qui ont vécu plus d’histoires qu’elle et les affichent dans une devanture sur des quatrièmes de couverture.
Amarante est entrée en posant les yeux partout et la patronne du magasin avait un sourire suffisamment généreux pour qu’elle s’attarde quelques instants.
Elle est ressortie avec sur un bout de papier les tarifs et les horaires pour des cours d’encadrement.
Dans son appartement des cartes postales sont au mur comme des bijoux sans châsse. La jeune femme n’a pas de coquetterie pour elle même, mais elle estime que les cartes méritent l’écrin précieux d’un bois de rose, d’une feuille d’ananas andrinople ou d’un papier éléphant bleu. Elle va les double biseauter à la française, à l’envers, ou leur laisser un simple passe-partout. L’encadreuse lui a proposé la simplicité des agrafes pour tenir les baguettes, mais le doux nom de serre feuillard l’a émue au point qu’elle préfère s’astreindre à cette délicate opération de collage de ses cadres. Elle qui détestait entrer dans les cases et les fuyait pour mieux embrasser les chemins de traverse, bras ouverts puis refermés sur l’argent d’une branche de mûrier, la voici penchée sur un magazine consacré à son loisir d’art créatif tout neuf. Son Main Coon, soupçonneux, lui jette le regard perçant d’un archimandrite sur ses pensionnaires. Puis son esprit ne phosphore plus que par intermittence. Sa pensée devient iconoclaste…
Sur les murs il n’y a aucun des tableaux de son père.
Amarante vient d’une famille recomposée. Un peu comme le téléphone. Le premier numéro n’est plus attribué, il faut en refaire un autre, dans une autre maison, parfois avec de nouvelles personnes.
Ce nouveau numéro quand elle était petite fille était plus facile à retenir que sa mère, plus facile à adopter que l’ancien numéro qui sonnait souvent aux abonnés absents.
Quand elle prenait le train, chaque montée encombrée, chaque voyage la renvoyait à son enfance déchirée comme une lettre d’adieu, l’en-tête d’une année scolaire chez sa mère et le pied de page d’un été chez son père.
A chaque retour de vacances, celle-ci avait changé de ville, changé de vie...
Amarante était sûre qu’elle avait laissé ses cheveux dénoués. Sa chevelure était une utile oriflamme pour la repérer dans la foule des accueillants sur le quai. Elle ne connaissait pas encore cette ville de bord de l’eau, mais elle devinait qu’elle s’était déjà approprié des quartiers qui lui parlaient. Elle avait hâte de connaître son boulanger, ou encore le coin qui lui ressemblait le plus pour manger un morceau…
Elle la regardait répondre à un ami sur son portable. Nouvelle vie, nouvelles rencontres et nouveau réseau autour de sa joie retrouvée, et Amarante avait le droit d’être là, de ne pas être prise pour une passerelle entre le Nord-Avant et le Sud- Maintenant. Elle s'obligeait à croire quand sa mère lui servait un magret séché au poivre qu’elle restait l’Est-Ouest traversant, les Mâtines et l’Angélus d’un ersatz d'amour maternel que cette nouvelle distance tissait malgré tout – voulait-elle croire – de fils de soie.
Prends soin de toi maman chère, grandis des racines pour que sortent enfin de toi les pivoines printanières dont je pressens déjà la beauté des couleurs. Pulse, forge, modèle à la force de tes souhaits ta nouvelle vie dans cette ville qui décidément me plait.
Instant de grâce où Amarante partait elle aussi d’un ancien chez elle pour faire un nouveau bout de vie. Elle habitait en pensée simultanément sa ville et la sienne, neuve dans son nouveau monde mais forte de sa maison où elle espérait pouvoir revenir.
Faire semblant de se savoir aimée par cet oiselle indifférente lui prenait tout de même beaucoup de son énergie.
Elle avait repensé à elle des années plus tard, en allant voir une tarologue.
La vieille italienne exerçait au treize, Descente de la Halle aux poissons en bas de la rue de Metz, c’est à dire côté Pont Neuf. Ca lui faisait une jolie trotte à pieds car le métro ne s’arrêtait pas aussi près, mais elle s’en fichait car sur le trajet elle croisait une librairie qui collait des appréciations sur les couvertures des livres en post-it , et une jardinerie dont le foutoir des plantes éclaté par les tâches érugineuses des pots faisait sa joie à chaque fois qu’elle passait devant.
Elle recevait chez elle dans sa cuisine, et il valait mieux aimer le thé, car elle servait d’office un Souchong, et pour sa part Amarante n’osa la contrarier quand elle posa le mug d’eau fumante entre ses mains.
— Buvez mais ne parlez pas, ça me déconcentre… Je vous fais d’abord un tirage d’ouverture pour voir si je vous sens, et si ce que je vous dis vous parle … A ce moment-là on continue la consultation, et là vous pourrez me poser des questions si vous en avez.
Elle brassait son Tarot sur la table en rond, face contre terre, en expliquant qu’elle les lisait « à l’envers et à l’endroit. »
La jeune femme choisit quinze cartes en se concentrant sur un tableau du Douanier Rousseau accroché derrière elle au-dessus de ce qu’il lui semblait être un confiturier. La scène représentait une petite bonne femme aux frais visiblement somptuaires, puisqu’elle était vêtue d’une coûteuse robe blanche et chapeautée de satin au milieu de fleurs bleues et d’arbres gigantesques pourvus d’oranges improbables. A ses pieds, un petit chat jouait avec une pelote.
La vieille avait positionné les lames et les avait retournées trois par trois :
— Vous mon p’tit, vous vous êtes fait avoir dans votre jeunesse : Une femme délétère vous a dégagée comme Blanche-Neige de votre maison, mais c’est pas vous qui avez mangé la pomme empoisonnée, c’est elle qui est morte…Elle était assez âgée pour être votre mère, regardez ! Je sors la Papesse inversée ! Sur vous il y a le Bateleur, l’Etoile et la Roue de la Fortune, vous travaillez dans un truc manuel… Je vous vois bouger les mains tout le temps… Vous n’allez pas y rester, vous allez démarrer une activité à votre compte dans le même domaine… C’est dans l’artistique et je vois beaucoup de femmes, mais je ne vois pas ce que c’est. »
Surprise par sa logorrhée Amarante lui expliqua qu’elle était modiste et souhaitait effectivement travailler à son compte, mais elle n'avait fait aucun commentaire sur « Blanche-Neige », analyser les branches basses de son arbre généalogique avec une inconnue ne l’intéressait pas.
Elle lui fit ensuite le coup classique du tirage en croix :
— Vous fréquentez un homme qui a du bien, plutôt à la campagne je dirais… vous voyez ? Il sort en Roi de Deniers avec le huit de Deniers, à mon avis il ne va pas tarder à vous demander de légaliser votre situation et de le rejoindre là-bas… Avec les lames du Soleil et de la Justice, je dirais que c’est au bord de la mer et que vous allez vous marier…
Ses manières de diseuse de bonne aventure étaient agaçantes, mais la coïncidence était énorme : en effet son homme la pressait de lui dire « oui » et de le rejoindre à Mandelieu la Napoule, où il avait racheté le château. Il voulait ouvrir une manécanterie dans une des ailes et c’était un sujet de dispute entre eux car elle n’aimait pas les voix d’enfants.
C’est d’un pas mal assuré qu’elle prit congé de la dame.
Amarante n’a pas faim, avec l’encadrement et ses souvenirs elle a laissé passer l’heure. Aujourd'hui c'est le dix-neuf, date anniversaire de la perte de sa mère. Sa mémoire encombre tout le salon. Elle commence à lui parler :
« Tu vois je n’ai pas pleuré… D’ailleurs je ne pleure jamais tu me l’as interdit. Tu disais les faibles pleurent, les mauviettes pleurent, les bonne femmes pleurent
— je suis tranquille je suis mauvaise, c'est ce que j'avalais avec ton lait.
Ce jour là je passais le week-end chez toi. Comme d’habitude tu dormais jusqu’à pas d’heure mais cette fois-là je lisais en silence non pas pour ne pas te réveiller, mais par peur d’aller ouvrir la porte sur toi…
Quand le téléphone a sonné sur ta table de chevet, j’ai hésité à aller décrocher…D’abord parce qu’il était interdit d’entrer dans ta chambre, et ensuite parce que je me doutais depuis quelques heures environ que tu étais déjà morte.
Je suis entrée pour le faire taire, mais les mains en œillères pour ménager ma peur je t’ai quand même aperçue. L’annuaire était à portée de main.
Les yeux fixes sur les lettres, la typographie devenait trouble, picotements, flou qui chatouillait les tempes. Le temps s'étirait dans la pièce pour mieux gésir — poids mort — gonfler chaque minute de centaines de secondes supplémentaires pour retarder le décrochement du combiné. J’enveloppais du regard le vieux cerisier tout là-bas, j’avais l'impression de le confondre de l'autre côté d'un souvenir, d'une fenêtre battants ouverts sur quel jardin déjà ? Je me concentrai et zoomai ta chambre. L'annuaire fermé était un Yi-King impénétrable. En l'ouvrant, — Ecoles, Electroménager, Enseignement, Habitat, Loisirs, Mairie, Médecin, Meubles, Piscines… — le choix était hasardeux. Je considérais ces coordonnées comme des hexagrammes à monter et interpréter, mais sans jeter les bâtons ni compter les points. Chaque fois que je trouvais, que le choix était fait, le numéro du correspondant identifié, vite le flouter, faire diversion, le perdre des yeux et continuer à errer, rester dans le temps qui n'avait rien fait, servi pas moins.
Au moment du choix, il devenait action et allait vite, trop vite, précipité par la lecture du nom-totem sur la page jaune vers ce que je ne contrôlais déjà pas, la conséquence de mes actes. Alors tant pis, le faire traîner, le dérouler comme un rouleau de réglisse avec le pointu de la langue en bout d'application, un bout de vouloir bien faire montré entre les lèvres.
Le SAMU et la police étaient arrivés si vite, alors que tu avais mis tant d’années à te suicider… »
La sonnerie de la porte d’entrée interrompt son monologue, mais elle n’ira pas ouvrir. L’attaque de panique s’est déclenchée et il faut que ça s’arrête.
Elle lui glace d’abord les mains, fait trémuler son corps dans une cadence rapidement hystérique, envoie des bouffées de chaleur annonçant le tracsin. Puis l'extrême hydrorrhée fiente les plis et dégouline au creux des païens jusqu'à investir le nombril, vasque insuffisante. Cela ne fait que commencer : la nausée méphitique encombre la gorge d'une boule de liquide hypocondre qui ne fuse pas en gerbe libératoire. Les intestins ne sont plus très ingambes et l’estomac proteste en réveillant l'ulcère du duodénum. Les glandes salivaires ne sont pas en reste, l'excès baveux emplit la bouche d'un flot indésirable qu'elle court recracher dans les toilettes.
Commentaires
C'est assez bizarre, mais dès que je lis "rue du Taur", "Halle aux poissons", "Pont Neuf", j'ai le cerveau qui décroche et c'est le coeur qui prend la place. Pas d'images en lisant, mais des sensations. Inutile de me demander si j'aime le texte, il est forcément parfait, et ne le serait-il pas qu'il le serait quand même.
Merci, Lois de Murphy. Redonnez-moi des rogatons comme celui-ci.
Mifa
Mouhaha ! Moi aussi je suis toute chose quand il s'agit du sud-ouest :o)
Ben c'est toujours aussi bien ......
Ben, c'est toujours aussi bien ! C'est dans les vieux pots qu'on fait la bonne soupe .... c'est pas s'qu'on dit ?
Au fait, comment va Michel ? de l'autre nouvelle .......... ?
Galette
Mouhahaha ! Michel va bien, il t'embrasse ;o)
Plus sérieusement, je suis en train de retravailler ce texte, Michel a changé 5 fois de prénom et là c'est une fille :o))
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