09.12.07
Tombe l'aiguille
En fait quand tu m'as dit : " Ca sent le sapin", j'ai vraiment cru qu'il était mort...
On n'est pas sérieuse quand on a dix-sept ans ?
Voici une lettre adressée au courrier des lecteurs du journal hebdomadaire Jeune Afrique par une gamine de dix-sept ans depuis Châlon sur Saone en 1982. La demoiselle devait s'ennuyer ferme pendant son heure d'étude car c'est dans ce cadre qu'elle a rédigé ce courrier, republié récemment par les blogs de John Paul Lepers et d'Arrêt sur Images.
Elle s'appellait Rachida Dati et voici ce qu'elle écrivait :
« C’est avec un grand plaisir que j’écris à J.A. car il est devenu une source d’exposés en classe et c’est pour cela que je vous serais bien obligée de publier ma lettre. Si je parle ainsi, c’est en connaissance de cause, en étrangère malgré ma naissance et toute ma vie passée en France. Dans J.A. n° 1144, un article a particulièrement attiré mon attention, celui des travailleurs “clandestins”. Le problème s’accentue sous toutes ses formes. Avec ces régularisations des “sans-papiers”, avec ceux qui font la grève de la faim pour être enfin assimilés à leurs compatriotes étrangers en règle. Le résultat est hausse de tension, racisme et même xénophobie envers ces étrangers dont la plupart ne le méritent pas, quelle que soit leur situation. Ces réactions sont fortement ressenties à tous les niveaux et particulièrement dans les endroits publics (écoles, bureaux). Est-ce la faute de ces étrangers, qui sont venus pendant la prospérité et qui, dorénavant, sont remis en cause quotidiennement ? Alors, je tiens à dire aux Français qui disent aux étrangers : « Si tu n’es pas content, retourne dans ton pays où on crève de faim » qu’ils sont ridicules. Ils ne s’imaginent pas la crise qui pourrait atteindre “leur” pays avec le départ de “ces bougnoules”. Quant au slogan des employeurs, c’est : « Tais-toi ou pars ! » Excusez-moi pour l’écriture, mais je vous ai écrit en étude. » Signé : Rachida Dati, 17 ans.
05.12.07
La pastille de la discorde
Aïe… j’étais à deux doigts de bisounourser dans un état semi-comateux jusqu’à Noël, bercée par une radio et une télé éteintes pour ne pas m’énerver trop fort et ainsi soulager mes voisins – moins celle d’en face, à son âge la petite veinarde est sourde – mais bien sûr je vais sur Internet ! Et si j’évite les blogs sur l’actualité, je me farcis quand même la une du Monde en ouvrant mon agrégateur de flux.
Cons.ter.nant ! Ah si ! Quand vous tenez quatre jours sans info, ça fait un choc.
Je ne vais pas aborder les sujets parmi les pires, ils se passent de commentaires et entre nous il vaudrait mieux qu’on se sorte les doigts du futale pour passer à l’action plûtot que d’aboyer dans nos salons quand la caravane passe.
Il y a un sujet pas grave, pas plein de sang, de guerre, de famine ou de kidnapping qui m’a quand même bien courroucée, c’est le coup de l’écopastille qu’on va nous administrer en suppositoire en 2008 – je sais, je suis vulgaire, j’assume ! (voix de Maria Pacôme dans La crise)
Alors, on ne pourra pas me taxer d’être une conductrice pollueuse et consumériste, je n’ai pas de voiture et me déplace en métro-bus. Du coup on ne pourra pas me taxer avec ce nouvel impôt conditionaliste non plus.
Mais qu’est-ce qu’en est-il ? (voix off de Guy Bedos)
Et bien nous avons affaire à une sublime tartufferie, qui consistera à dire en gros : petit français, gros consommateur, public chéri mon amour votant, tu vas encore payer, et en culpabilisant en plus.
Le parc automobile s’essoufle, parce-que cet andouille de peuple est majoritairement en train de voir son pouvoir d’achat baisser. On avait déjà réussi à le manipuler en l’obligeant à attacher ses bouts de viande nourrissonnes dans des coques tellement énormes qu’il fallait acheter une voiture plus grosse pour les faire tenir. Il faut dire que le peuple est très bête, sinon ça ne marcherait pas aussi bien, et de nos jours il est fréquent d’entendre une pépète le test Clerblue tout juste positivé à la main s’écrier : « Chéri achetons une Mégane, nous allons avoir un bébé ». La veille ils étaient rentrés d’un dîner, raccompagnant de pneu de maître et dans la foulée deux potes qui avaient très bien tenu à l’arrière de la Punto, mais pour le machin de quelques centimères, il fallait à présent casser le nourrain.
Nos mères faisaient plus de momards que nous, et nous fermions nos gueules sur la route des vacances à côté du chien qui pétait à l’arrière de la 4 ailes, car elles avaient la main leste et «je ne veux pas savoir qui a commencé, une baffe à chacun comme ça il n’y a pas de jaloux». La fraterie était serrée mais elle tenait sans broncher !
Bon, mais le problème, c’est que la femelle française se renouvelle moins vite que le parc automobile dont il est présentement question, alors il faut trouver une autre combine pour faire cracher le crétin moyen au bassinet.
Alors, qu’est-ce qui est à la mode ? Qu’est-ce qui fait flipper un peu tout le monde et qui concerne toutes les couches de la société ? L’écologie mon ami. Alors que ce soit bien clair, je suis moi-même en totale empathie avec les objecteurs de croissance, plus croyante que pratiquante certes, mais bon, au moins on voit à peu près d’où je parle.
Or donc, la voiture ça pollue, ça tue et ça rend con. – Oui, c’est pratique aussi, ne détourne pas la conversation. – Merveilleux ! Faisons gober une taxe qui touche tous les portefeuilles de ces mangeurs de grenouilles et obligeons-les subtilement, qu’ils soient aisés ou indigents, à acheter un nouveau véhicule. Youpi ! Très bien ! Quand est-ce prévu pour ?
Alors grâce à ce qui n’est encore qu’un amendement, les constructeurs automobiles pourront continuer à fabriquer des véhicules qui polluent, mais ce n’est pas eux qui paieront, c’est toi ! Si ! si ! mon ami ! Tout de bon ! Tu es relativement aisé ou aspirant à le faire croire ? Tu paieras une taxe sur ton 4x4 qui pollue et qui tue (pour la connerie t’as pris l’option avant)!
Tu es conséquament dans la mouise et tes voisins te surnomment affectueusement Boudu sauvé du métro ? Ta vieille guimbarde est donc plus âgée que ta femme (ou ton mari) et pollue quand tu te gares sur le parking du Leader Price.
Dans les deux cas, tu vas payer et en plus tu diras merci pauvre niais ! Voici comment cela va se passer : il va se mettre en place une éco-taxe, sur le principe du bonus malus.
Les malus automobiles en fonction des émissions de CO2 iront de 200 euros à 2 600 euros au moment du paiement de la carte grise d'un véhicule. Dans le détail, une taxe de 200 euros sera perçue pour les véhicules émettant de 161 à 165 grammes de CO2/km. Ce montant s'élèvera à 750 euros pour ceux qui seront dans la tranche 166-200 g de CO2/km, à 1 600 euros pour les automobiles émettant de 201 g à 250 g de CO2/km et enfin à 2 600 euros pour plus de 250 g de CO2/km. (merci le copier-coller)
Pour l’instant ça n’est envisagé que pour l’achat des voitures neuves… Pouf, pouf…
Et pourquoi ne pas taxer directement les fabricants ? Pourquoi prendre l’avion ou l’hélico pour aller chercher le pain, suivez mon regard ? Pourquoi laisser Yann Arthus Bertrand faire ses reportages en hélicoptère et s’excuser en nous expliquant qu’il pollue mais qu’il paye pour une association perdue au fin fond de la brousse ? Très jésuitique, ça ! Je commets un péché, mais je continue les doigts dans le nez en me confessant dans le générique de fin de mes documentaires et en donnant pour les pauvres, comme ça ma place au Paradis est acquise !
Oui je sais, ça ne sert à rien de râler mais j’en ai encore provisoirement le droit, alors j’en profite !
03.12.07
Certains d'entre vous
ont semble-t-il un bandeau publicitaire au-dessus de mon blog. J'en suis désolée, car ce n'est pas de mon fait, j'ai horreur de la pub et je ne touche rien dessus (manquerait plus que ça.)
Chez moi elle n'apparaît pas, j'ai donc depuis mon écran un blog sans pub. Je ne sais pas si c'est du à la taille de l'écran (moins de 19 pouces) ou à l'anti-pop-up, pub etc., mystère et boules de père Noël.
Edit :
Après prise d'info, j'ai appris que Canalblog pourra être vierge de toute pub à partir de début 2008, je vous demande donc quelques semaines de patience.
02.12.07
Physalis
photo Underway
L'amour en cage à brève échéance aime quand le temps lui semble long...
Onze heures onze
J’arrête à onze heures onze.
Depuis que je le sais, je me sens
presque soulagé. Ce matin en partant j’ai attrapé ma sacoche sur la table du
salon, et j’ai levé les yeux sur une araignée à la fenêtre, sa broderie était
magnifique. On dit « araignée du matin, chagrin », mais c’est le
crachin qui la fait parader. Pour ceux qui n’aiment pas la pluie, c’est la
seule mauvaise nouvelle qu’elle prévoit. Le soir, elle annonce du beau temps.
Peu me chaut j’arrête à onze heures onze et je ne verrai pas bruiner le serin. Il
y a rarement eu des pluies sur Toulouse en juin. Généralement, les orages
tournent autour des coteaux ou des tours d’immeubles et vont craquer plus loin
dans les villages limitrophes.
La troisième fois que c’est arrivé,
j’habitais déjà à Ramonville, et travaillais pour ma boîte depuis cinq ans. Les
harcèlements avaient commencé, et aucun de mes voisins ni personne de mes
proches ne se doutait de ce que j’étais en train de vivre. Je marchais des
heures sur le Canal du Midi pour suer mon calvaire et les anxiolytiques. Il me
fallait un espace suffisant entre les deux mers, j’avais tellement à cracher. La
première fois que j’ai voulu que tout cesse, Dieu m’a envoyé un signe. Pour moi
seul. Du moins il me semblait être le seul à l’entendre.
Le bruit sortait de sous mes pieds.
La terre était meuble après l’ondée nocturne mais la succion des pas mouillés
n’était pas ce bruit. Pas celui-là. Il y en avait un autre, plus bas encore,
mais pas sourd ni étouffé. Pas surgissant d’une caverne, d’un sous-terrain ou
d’un sous-sol. Il était clair et plaintif et malgré sa faible émission
profitait de la réverbération du son boulant sur les immeubles autour du port
St Sauveur et des péniches. Les rares promeneurs se hâtaient, serrés dans un
coupe-vent, rougis et décoiffés par le vent d’Autan, les paupières baissées
pour éviter les bourres des platanes et des peupliers blancs. Le mois de mai
succédait à de longues semaines de pluie, mauvais et allergène sur tout le
ruban d’eau qui serpentait peu depuis Bordeaux jusqu’à Sète, glissant un dos
crawlé paresseux sous un tunnel de branches centenaires et ployées parfois
jusqu’au sol, qu’assombrissait le temps mauvais certes, mais utile préau pour
se tenir un peu à l’abri.
Le bruit était une plainte.
J’étais surpris et saisi par la légère
froidure, sans veste sur mes épaules, prêt à écourter ma promenade et à rentrer
chez moi. J’ai tendu l’oreille et cherché son origine du regard. Je ne voyais
rien mais la plainte était un gémissement provenant des péniches. Je me suis
pressé dans sa direction et j’ai baissé les yeux sur un paquet noir et feu qui
se débattait dans l’eau, griffait en vain le mur du quai pour se hisser,
retombait de fatigue et piaulait pour retarder une mort ponctuelle et patiente.
Les résidents des péniches étaient
absents ou se tenaient au chaud dans les ventres étanches. Le mugissement du
vent s’amplifiait contre les coques et personne parmi les occupants ne pouvait
entendre les plaintes de ce qui ressemblait finalement à un chien.
Je ne goûtais pas aux joies de la
baignade et ne me voyais pas sauter dans le canal. Je m’approchai du bord, et
appelai l’animal. qui refusa de se diriger vers sa main. Econduit mais pas
découragé, je le traitai de corniaud et descendis plus bas sur la rive où la
pente était plus douce, glissai à plat ventre et attendis que la boule de poils
arrivât à ma hauteur.
Quelques minutes après, la bestiole
se débattait toujours à contre-courant mais elle fut tout de même à ma portée.
Je recommençai à l’appeler en tendant les deux bras, plus doucement cette
fois-ci, et vis dans les yeux de l’animal qu’il n’avait d’autre choix que la
confiance. En lui sauvant la vie je réalisai qu’il avait de meilleures raisons
de vouloir la terminer plus tard que moi d’aimer la mienne.
J’aime bien onze heures onze. Cette
heure m’a semblée évidente quand j’ai dit « assez !». Elle m’est venue
à l’esprit, bleue comme le papier peint de mon ancienne chambre d’enfant, et ma
pensée la relisait sans cesse en voix off. Un horaire symétrique, mathématique
et propre me parle. Dix heures dix ce n’était pas possible, j’aurais manqué la
pause et j’aime bien prendre un café avec l’équipe du troisième. Ils n’ont pas
très bien pris à mon étage que je commence à descendre, et je n’exagèrerai pas
en affirmant que j’étais devenu un jaune. A ma décharge, ce n’est pas de ma
faute si je m’entends mieux avec le service des informaticiens. Ils sont plutôt
balourds à la maintenance, je n’arrive pas à m’intégrer. Cécile se moque de moi
quand je dis ça, avec cette phrase qui me fait mal, parfois au sang si je recommence
à me ronger les ongles : « Aurélien, tu es un indécrottable autiste,
c’est pour ça que tu as choisi le métier d’ingénieur ! »
C’est par amour pour elle que j’ai
accepté de vivre dans notre actuel appartement. Mon rêve était un peu différent
avant de la rencontrer. Quand j’ai imaginé mon futur chez moi en sortant de la
prison bourgeoise de chez ma mère, Il m’a d’abord fallu renoncer à vivre dans
un arbre. Mon amour des arbres n’était pas compatible avec un trivial besoin de
sécurité et de confort. J’étais pourtant le frère de Tom Sawyer et le compagnon
de Robin des bois.
J’ai déserté mon rêve arboricole.
Il me fallut ensuite envisager une
proximité avec un potager sauvage, un verger abandonné et un poulailler
spontané de poules fugitives, car j’évitais ainsi la fréquentation de toute
ville.
Mes besoins auraient été simples pour
éviter la corvée de la cuisine, mais je l’aurais voulue comme chez certains
aragonais chez qui je l’avais vu faire, avec une cheminée centrale pour assurer
la cuisson et le chauffage. La chambre aurait été vite meublée d’un vieux drap
embossé de feuilles, et j’aurais établi des plans pour produire de l’électricité
avec une roue à aubes pour la musique. Les coins d’hygiène et un salon bien
sûr, avec un bureau et des étagères pour mon papier et mes livres. Enfin, une
serrure et une clef. Une fois tout ceci achevé, j’aurais mis la clef dans mon
sac et pris la route comme les héros de Kerouac ou London.
J’ai rapidement rencontré Cécile dans
un pince-fesses d’entremetteuses et atterri dans cet appartement dont la
hauteur me promet d’impossibles évasions et me laisse soupirer après le sommet
des arbres.
Je ne connais pas précisément mon
emploi du temps de la semaine, pas même à l’avance. Que j’aille au bureau ou
que j’en parte, je suis joignable et corvéable même en dehors des heures de
travail, avec mon portable. J’ai essayé une fois de l’éteindre pour le
week-end, juste pour nous consacrer du temps, à Cécile et à moi… Après la
réunion du lundi, j’ai vomi dans le lavabo aux toilettes de mon étage et je
n’ai jamais recommencé. Je ne sais pas si j’ai du cran, et la réponse m’est
égale à présent.
Tous les mois, la DRH promet de me licencier
parce que les audits internes dénoncent mon manque de productivité. Je suis
ingénieur, pas VRP, je ne sais pas rapporter des contrats … Ça, ils s’en
sont aperçu au dernier stage. Nous avons tous été inscrits d’office, et la
semaine de vacances prévue avec ma femme, je l’ai passée à Châteauroux – autant
dire au Mexique par rapport à Ramonville –, dans un manoir modernisé des mains d’un
arriviste où se sont déroulées des sessions d’airsoft.
C’est comme le paintball, mais en
pire.
Au lieu de recevoir de la gélatine ou
de la peinture, nous recevions des rafales de billes de plastiques de 8mm
tirées par des répliques d’armes de poing. Je n’ai pas voulu tirer sur un
collègue. Je l’avais bien en joue mais je me suis fait classer P3 au service
militaire, ce n’est pas pour tirer dans le cadre de mon emploi sur un type. Je
veux dire, bon sang ! Ce ne sont pas des balles réelles mais elles peuvent
blesser quand même… Et puis ça ne rentre pas dans mes cases. Bref, ces
fripouilles ont fait sauter ma prime de fin d’année sur ce motif. Je me suis
renseigné, et il s’avère que la procédure est illégale, mais le PDG déjeune
tous les trimestres avec un des inspecteurs du travail, vous parlez d’une
blague !
Depuis le stage ils m’appellent
Peanuts. Pas François, non, pas Francois… Lui, il m’aime bien… Mais il ne prend
pas ma défense quand les autres m’insultent. Il a cinq fils le pauvre, je le
comprends… Enfin je crois… Je n’arrive pas à partir de cette boîte. Ce n’est
pas seulement les crédits sur le dos. D’accord, je n’ai rien mis de côté, mais
ce n’est pas ce qui m’en empêche le plus… Je n’ai pas le temps en fait… Je
rentre toujours plus tard et au bureau ces mafieux nous ont mis un mouchard.
Ils payent un stagiaire pour surveiller nos surfs sur Internet. Je sais qu’ils
lisent nos e-mails. Ils n’ont pas le droit mais qui va se plaindre ? Ils
font ce qu’ils veulent. J’y suis depuis cinq ans, et les piles de candidatures
des ingénieurs au chômage sur le bureau de la direction sont dissuasives. Et si
toutefois je décroche un entretien, quel discours puis-je tenir au chasseur de
tête ?
— Bonjour, je quitte ma boîte car c’est une
maquerelle comme la vôtre, nous y vendons notre âme pour avoir le droit de
manger et un toit sur la tête !
Cinq années dans la même entreprise,
il faut bien les signaler dans le curriculum vitae pour ne pas faire de trou,
et ils vont l’appeler pour avoir leur avis sur moi…
Cécile ne gagne pas assez pour que je
démissionne. Avec un salaire on ne pourra pas tenir… Je ne trouve pas l’issue…
Mais hier, hier c’était lundi, et pendant leur réunion oiseuse au dixième,
j’étais hypnotisé par la fenêtre. Il y avait écrit : N’ouvrir les issues qu’en cas d’extrême urgence, et c’était plus
fort que moi : je n’arrêtais pas de me dire que nom de Zeus, j’en étais un
sacré, de cas d’urgence. Ils ont dit à la réunion qu’ils allaient me mettre
dans un nouveau bureau. C’est au 7B, au sous-sol. Il n’y a pas de fenêtre et un
simple néon au plafond… Je n’irai pas… Je n’ai rien fait, ils n’ont pas le
droit de me punir. Je sais qu’ils me mettent au placard pour que je parte tout
seul mais je ne cèderai pas ! Ils me font saisir des rapports au kilomètre
depuis trois mois, et je dois vérifier les stocks de fournitures ou des bêtises
de ce genre. Après ils me réservent toutes les astreintes de nuit et du
week-end. Le téléphone sonne n’importe quand, les machines tombent en panne à
tout moment et il faut y aller de suite.
Dix heures vingt, la pause était
presque agréable aujourd’hui : François m’y a rejoint pour la première
fois. Ils n’ont pas dû apprécier les autres ! C’est le deuxième pantin qui
descend au troisième étage pour boire son café. Dans cette entreprise on peut
appeler cela un début de désordre. Tout le monde va finir par le savoir qu’on
travaille dans le pire service de la boîte.
Onze heures quatre, j’ai quitté le sous-sol.
Je souris comme un benêt, l’ascenseur monte à l’étage de mon service. J’éprouve
la même sensation que dans les œufs à Valfréjus pendant les vacances de ski en
quatre-vingt-treize : au-dessus des contingences et sous le ventricule
gauche de mon cœur de peureux mais bien, plutôt bien. J’ai enlevé ma cravate,
je n’en ai plus besoin. L’image que j’ai dans la tête est la suivante :
Une odeur d’encens plutôt agréable
flotte dans une église. La poignée de participants est recueillie pendant le
sermon. Un enfant au visage pâle et grave renifle. Un cercle vire au bleu sur
son flanc gauche. La chemise copieusement amidonnée par sa Nanny en larmes
dissimule son secret. La jeune femme qui l’accompagne dans un tailleur gris
perle s’agace de la mèche qui échappe à son chignon. La caresse des cheveux
rebelles chatouille sa joue et la fait loucher, pas assez pour la distraire
d’un début de migraine. Quelques travées sont vides. Plus loin sur la droite,
un vieillard assis soulage sa jambe, le talon sur un repose-pied improvisé au
moyen de châles. Tous les fidèles ont les habits du dimanche, excepté le
clochard à l’entrée, il ronfle un peu avant la sortie de la messe. Avachi sur
son cul entre la porte et le bénitier de marbre gris, il attend que les âmes
purifiées déglutissent leur bout d’hostie et lui crachent quelques centimes
d’euro en sortant. Les lumières de dix heures sont des poursuites accrochées
aux vitraux qui valorisent les poussières et nimbent l’agnosticisme d’un
choriste amoureux de Monteverdi, la foi vacillante d’une rosière hier au soir
frais sous le torse de son premier amant et la piété monstrueuse d’un infirme -
raté par un sicaire -, à la cuisse mordue d'un cilice mal tordu et méchamment
enflée.
L’enfant mouché respire à plein nez
les résines parfumées et se dit qu’il n’y a que Dieu pour lâcher des
flatulences qui sentent bon. Je le pense toujours aujourd’hui.
A présent je marche droit devant, à
la même vitesse que sur le Canal, et j’ai une pensée pour toi : Tu fais
des projets, parles de finir ta retraite au Maroc ou en Irlande. Tu es motivé
et ne parais pas ton âge – les jeunes de soixante ans sont encore des petits
cons. Tu marches deux heures chaque matin avec ce chien galeux dont tu n’es pas
le maître et envisages de progresser vers un footing quotidien, dix minutes
d’abord puis rapidement plus, tu as tellement d’énergie à revendre…
Tu fais de la lecture pour les
personnes âgées, catégorie dont tu t’exclues par ta forme insolente, donnes
quelques cours de théâtre à une poignée d’adolescents, songes à ouvrir ton blog
sur Internet, peu importe si tu ne sais pas ce que c'est, tes enfants ont l’air
d’adorer cette pratique et ton fils vient de t’offrir un portable.
Tu es tellement préparé pour la
suite. Tu ne l’attends pas, mais tu sais qui elle est car tu as lu tous les
livres de théologie, suivi tant d’émissions sur le sujet. Nonobstant tes
convictions, l’essentiel est de ne pas en avoir peur. Enfin tu ne sais pas… La
priorité est peut-être de ne plus s’endormir, c’est tellement de temps en
moins… Qu’il est agaçant mon Dieu de s’assoupir comme un misérable vieux devant
la télé ou après les repas quand les autres sont occupés à vivre.
Il y a quelques semaines tu as appris
tardivement la mort de ton ami d’enfance, vous aviez deux mois d’écart. Je
crois que tu as pensé immédiatement à sa sobriété, son économie, ses petites
dépenses et ses modestes péchés. Tu étais le pendard, le soiffard et le
jouisseur et depuis la nouvelle tu as retourné le sablier. Dix minutes pour des
œufs durs, combien pour toi ? Je sais que tu ne fais plus de lecture ni de mise
en scène. Tes marches sont moins régulières et tes assoupissements plus longs.
Tes proches ne t’entendent plus réciter la liste de tes souhaits et tu te sens
vaguement épuisé. Tu ne sais pas, nous ne savons jamais. Pourtant je m’habitue
à ton absence. Je me suis faite à ton départ depuis hier, il est proche et
c’est presque pour moi sans importance. Parce que c’est vrai, je survivrai.
Comme à chaque fois. Je suis dure à l’absence, même à la tienne. Je suis comme
les insectes qui sentent le cyclone plusieurs jours avant son signal. Tu riais
quand j’étais enfant de l’importance que j’accordais à mon odorat. Je reniflais
une cuillerée avant de la porter à ma bouche, je me servais un verre après
avoir approché la bouteille débouchée de mes narines, et refusais d’embrasser
certains de tes amis que j’élisais à l’odeur.
Depuis hier tu pues la mort. Sans
prendre de tes nouvelles et à distance je sens la lumière baisser, l’espace
étrécir autour de toi. Je te vois amoindri quand j’évoque ton souvenir et
j’attends l’appel de mon frère qui me confirmera probablement dans l’année ce
que je sais déjà. D’ici là je viendrai parfois te saluer. Tu me trouveras peu
chaleureuse et je ne pourrai pas te dire que je m’endurcis pour anticiper
l’après toi, car le chemin qu’il te reste est un raccourci, et tu n’es pas
encore certain de l'emprunter alors que je suis déjà à l’autre bout à
t’attendre pour le dernier adieu à mon père.
C’est idiot de penser à ces sortes de
chose ici et maintenant, alors que je n’aurai en fait pas le temps de pleurer
après toi.
Ils sont tous là… J’ai du coton dans
les oreilles et j’ai très mal aux muscles des jambes, comme si j’avais couru
pendant des heures. Allez-y messieurs, continuez à siffler la Mélodie du
bonheur en entreprise, moi je chante faux, alors pardonnez-moi si je m’abstiens.
N’ouvrir les fenêtres qu’en cas d’extrême
urgence. Et moi j’ai dit stop. C’est aujourd’hui que je décide quand
j’arrête.
Onze heures dix. Je ne pense même pas
à Cécile.
J’enjambe la fenêtre et personne ne
réagit.
Onze heures onze…

