Biffures Chroniques

Sur une brique rose, avec vue sur un arbre.

06.10.07

Septembre mi-figue, mi-raisin

Agathe Bethmal ne souhaitait pas utiliser la méthode de ses parents pour composer avec la vie. Ils avaient vécu à côté, en évitant soigneusement de sauter dans les flaques les jours de pluie, mais elle voulait quelque chose de différent. Il faisait froid entre la figue aoûtienne et le chasselas de septembre, et cette courte quinzaine séquentielle apportait l’invariable rituel auquel elle s’adonnait chaque année depuis vingt ans : réfléchir sur ce qu’elle allait faire des jours qui lui restaient à vivre.

Monsieur Bethmal avait trouvé un arrangement en s’adonnant à sa passion pour les collections. Il avait commencé petit par les timbres, parce qu’il ne quittait pratiquement jamais son village à l’époque et que les pays d’expédition des confettis carrés et dentelés venaient dans sa maison pour se reposer d’un long voyage dans des albums lentement remplis et soigneusement alignés sur une étagère de fortune. C’était une affaire de la plus haute importance et qui méritait le respect de chacun des membres de sa famille, car il avait trouvé ainsi le moyen de les obliger à donner de leurs nouvelles en écrivant régulièrement. Il se désolait quand le timbre était déchiré et sa valeur fichue, du coup la nouvelle semblait moins bonne, mais quand le petit bout de couleur sur l’enveloppe affranchie était intact, le cachet de la poste bien net sur le minois de la Marianne ou de la reine Elisabeth, il découpait fébrilement le papier autour du timbre et le laissait tremper avec d’autres dans le bol réservé à cet effet. Il les triait par pays et par couleur, par valeur, puis par rien car une nouvelle collection naissait avec des boîtes de camembert, des porte-clefs, des capsules de bouteille, des cartes postales, des pièces de monnaie…

Il avait réussi à ne pas ruiner sa famille en exerçant le métier d’antiquaire, mais de justesse car il avait mis beaucoup de temps à accepter de vendre ses acquisitions. Le quotidien n’avait aucun intérêt pour lui. Les choses de la politique comme celles du ménage lui passaient au-dessus, et il n’avait dû sa réussite sociale et son vernis de culture qu’à cette passion qui lui faisait appréhender le réel par des déplacements à travers toute l’Europe pour trouver de nouveaux objets, et ses recherches sur leur valeur historique et marchande dans l’écrin pierreux des bibliothèques, des musées et des conservatoires.

Madame Bethmal ne savait pas quoi faire parce que la vie était trop courte. Elle avait bien quelques idées comme apprendre à jouer d’un instrument de musique, se consacrer à une association, démarrer une activité sportive ou s’adonner à un loisir créatif. Ces envies la secouaient régulièrement quand elle avait suffisamment d’énergie pour les tenir plus de trois jours d’affilée, mais elles comportaient un inconvénient majeur : le temps passé à jouer, travailler, transpirer ou se vider l’esprit était du temps perdu, gâché, gaspillé qui abolissait les frontières des jours. Les minutes bien remplies fuyaient à toute vitesse et la rapprochaient de la fin quand les regarder passer depuis un canapé ou un lit lui permettait de retarder le moment ultime. Agathe avait longtemps cru que sa mère s’ennuyait, alors qu’elle essayait de retenir le temps en s’enfonçant dans un fauteuil ou un manteau de serge bleue. Cette masse chaude et immobile ne l’avait pas bercée ni protégée. Elle avait pu y retourner cependant après chaque escapade dans le monde des vivants pressés, gamine minuscule aux pieds de la vigie perdue d’une mâture voilée par ses brumes atones, jeune fille guidée par le songe d’un phare éclairé faiblement de l’ amour maternel, puis femme-rejet d’un saule pleureur partie tenter une bouture dans l’agitation d’une ville nouvelle.

Elle lisait, écrivait et inventait, car l'angoissé recherche l'inspiration tant sa peur le suffoque, et l'imagination l'aide à créer le souffle d'or, celui qui prolonge sa vie en respirations régulières insufflées sur une feuille blanche comme la buée formée par des lèvres sur le miroir du croque-mort pour assurer une survivance.

Elle aimait le démarrage, le passage à l’acte. Du rien, du silence, de l’immobile, de l’inconnu. Un point de rupture : se lancer, téléphoner, écrire, s’inscrire, parler, oser, choisir, signer, s’engager, tenter…

Après ? …
Changer, progresser, apprendre ?
 Evoluer, se raviser, traîner ?
Se rasseoir, régresser ?
Septembre est vite arrivé mais Agathe a encore un peu de temps pour s’inscrire à la fac. Elle va changer de statut, s’appeler « étudiante ». Ca fait bien. Ca l’impressionne même. Bon, pas tant que ça non plus, les étudiants ont l’âge de ses enfants. Elle ne sait pas ce qu’elle va en faire : un métier, un loisir, une curiosité, en tout cas quelque chose qui va l’occuper. Tout le monde est occupé. C’est le statut le plus respecté. – Désolé je suis occupé… Je n’ai pas le temps… Excusez-moi, je n’ai pas une minute à moi… Tu vois bien que je suis en plein travail… J’aurais bien voulu mais quand voulais-tu que je le fasse ? … Ah non, j’ai oublié, j’ai tellement de choses à faire… Et vous, que faîtes-vous dans la vie ? Rien. Comment ça ? J’apprends. Mais vous apprenez quoi ? A vivre, ça me prend le plus clair de mon temps vous savez. Bonjour chez vous.

Son compagnon la soutenait dans ses changements de rythme. Elle l’adorait parce qu’il la regardait comme une statue chryséléphantine : ses silences étaient d’or et sa tour d’ivoire, ce qui lui permettait de conquérir chaque matin l’inaccessible étoile, boursoufflée au réveil dans ses cheveux en bataille, et il lui savait gré de ce bonheur domestique.

A la sortie d’une conférence de Michelle Perrot il lui avait offert l’hospitalité dans sa garçonnière, plus tentante qu’un retour dans son studio à cent vingt kilomètres dans le Gers. La séance avait démarré en fin d’après-midi et traîné avec le feu des questions du public entassé dans la petite librairie qui l’avait reçue pour son livre Les femmes ou le silence de l’Histoire, aussi Agathe avait-elle dit oui à ce gamin de quinze ans son cadet, parachuté là pour étayer une thèse improbable démarrée deux ans plus tôt et sans perspective d’achèvement tant il préférait traîner au lit des femmes.

Il lui avait dit qu’elle avait un sourire magnifique et elle l’avait cru. Ce type savait repérer ce qu’il y avait de mieux chez les gens et le leur disait, pour draguer ou pour obtenir quelque chose. Il le faisait machinalement, sans s’en rendre compte, du moins était-ce l’impression qu’il donnait.

Agathe comme les autres filles avant elle se prit pour la reine du bal jusqu’à son lit, car à chaque fois qu’il avait complimenté une fille sur ses cheveux ou son cul, toutes avaient opiné du chef tant il était clair pour elles qu’il avait raison. Si ses compliments flattaient, ils étaient avant tout objectifs et c’était là la clef de son succès. La fille qui recevait à son tour le compliment était donc sûre que son sourire était vraiment magnifique, ses seins absolument fabuleux, son regard incroyablement profond. Plus que la fierté d’être l’élue de la soirée ou la reconnaissance de la beauté d’un de ses attraits auprès de toutes, il y avait l’impatience d’être choisie pour entendre sur elle une vérité agréable, reçue comme une rupture épistémologique à quatre francs six sous de la connaissance de soi.

Elle avait bu son orange pressée à grands traits, et s’était demandé ce qu’il voudrait d’elle quand elle aurait reposé son verre sur la table basse. Le salon était plutôt grand, et la chaîne où il réglait les tweeters d’enceinte suffisamment éloignée pour ne pas être gênée par une proximité un peu précoce. Il choisit de lui faire écouter les Concertos brandebourgeois de Bach et six ans plus tard il lui dit oui pour sa reprise d’études.

Elle aurait pu se garer le long d’un trottoir à proximité des amphis. Le parking des étudiants est près du portail. Il y a tellement de places vides. Les couloirs aussi sont vides. Il n’y a pas de files d’attente. La plupart des portes sont fermées. Il y a une vieille affiche d’SOS amitié sur un mur, avec un tag sur le numéro de téléphone. Devant l’aquarium de l’accueil les panneaux d’affichage ont encore de la place. Après elle ira s’inscrire à la bibliothèque de son département.

Le compromis était bancal mais elle n’arrivait pas à faire mieux : habiter dans une grande ville aux cœurs crachés par la bouche des métros de neuf heures à dix-huit heures et participer au brouhaha qui fabriquait du capital à défaut de créer du sens, mais par petites touches pointillistes près des larges aplats des consommateurs de temps. Bref, elle avait dit oui avec appétit au chemin entre le pétasson et le linceul, mais à la condition de pouvoir changer souvent de vie.

Les secrétaires discutent quand elle entre. L’une en pleine explication, l’autre en stagiaire attentive.

"Bonjour, je voudrais retirer un dossier d’inscription en LCE d’anglais."

La stagiaire médite sur ses joues rouges et sa bouche mordillée avec consternation. Un regard coulé vers sa référente imperturbable freine chez elle une première velléité. Elle déglutit et lui dit :
« Madame c’est trop tard, les inscriptions sont closes depuis deux jours. Revenez l’année prochaine. »

Posté par Lois de Murphy à 11:46 - e - Nouvelles - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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